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Cette combinaison d'images montre une photo du Premier ministre israélien Yair Lapid lors d'une réunion du cabinet à son bureau à Jérusalem et une photo du président russe Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg.
Cette combinaison d'images montre une photo du Premier ministre israélien Yair Lapid lors d'une réunion du cabinet à son bureau à Jérusalem et une photo du président russe Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg.
©RONEN ZVULUN, Mikhail Metzel / POOL / Sputnik / AFP

Fermeture de l'Agence juive

Ce que la Russie révèle d’elle-même en durcissant le traitement des Juifs

Alors qu’Israël s’était gardé de prendre position trop tranché sur le conflit en Ukraine, la Russie a décidé de fermer abruptement l’agence juive opérant sur son territoire. Un épisode qui rappelle de nombreux précédents dans son histoire.

Françoise Thom

Françoise Thom

Françoise Thom est une historienne et soviétologue, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne

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Atlantico : La semaine dernière, Vladimir Poutine a menacé de fermer les bureaux de l’Agence juive israélienne à Moscou. Alors qu’Israël s’est toujours gardé de prendre des positions trop tranchées sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine, pourquoi le chef du Kremlin profère-t-il de telles menaces ? Vladimir Poutine cherche-t-il à rendre plus difficile le départ des Juifs de la fédération de Russie ? 

Françoise Thom : Il faut distinguer des causes immédiates qui jouent plutôt un rôle de déclic, et des causes  plus profondes qui tiennent à l’évolution du régime poutinien. Bien sûr, il est évident qu’à un moment où le slogan à la mode est « la substitution des importations », la « souveraineté technologique », l’exode de la population juive de Russie est une très mauvaise nouvelle. Poutine se préoccupe fort de la fuite des cerveaux, particulièrement spectaculaire après le 24 février. L’Agence juive enregistre quotidiennement en Russie environ 1 000 nouvelles demandes d’émigration, près de 35 000 Juifs russes attendent à ce jour d'être rapatriés. Moscou reproche aussi à Israël son refus de se joindre au chorus dénonçant les « nazis de Kyiv ». Maria Zakharova, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères,  a accusé Israël de « position anti-russe » concernant la guerre en Ukraine, malgré la prudence de Tel Aviv qui ne s’est pas joint  aux sanctions et s’efforce de ménager les deux parties. En outre la Russie veut faire une fleur à l’Iran dont elle apprécie l’expérience à contourner les sanctions occidentales.

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D’autres facteurs plus fondamentaux sont cependant à l’oeuvre ici. La Russie est en train de fermer toutes les structures et les organisations qui peuvent servir d’interface avec le monde extérieur. L’Agence juive était l’une des dernières à subsister sur le territoire russe. Israël est une démocratie, donc ce pays est nécessairement suspect de « russophobie » et les Juifs de Russie sont forcément soupçonnés d’appartenir à la « 5e colonne ». Nous sommes en face d’une nouvelle manifestation de la logique d’autodestruction qui caractérise aujourd’hui la Russie poutinienne : elle torpille Gazprom en lui interdisant d’exporter, elle saborde son armée en lui infligeant une guerre d’attrition dont on ne voit pas la fin. Et maintenant elle sabote la relation avec Israël, autrefois si fructueuse pour elle, y compris dans le domaine des technologies militaires.

Cette résurgence de l’antisémitisme est aussi un symptôme de fin de règne. On se souvient de l’hystérie antijuive en URSS au début de 1953, dans les semaines qui précèdent la mort de Staline. A l’époque, on sentait que le dénouement était proche. 

Durant l’ère soviétique, l’Agence juive était interdite sur le territoire et l’émigration du peuple juif de Russie était surveillée attentivement par l’administration du pays. Comment l’Union soviétique a-t-elle utilisé l’émigration juive comme une arme diplomatique ? A-t-elle évolué au gré des crises qu’ont connues le pays ?

Sous Brejnev, les Juifs souhaitant quitter l’URSS devaient payer une somme colossale qui rendait le départ impossible pour la plupart. En 1974, le Congrès américain adopte l’amendement Jackson-Vanik établissant un « linkage » entreles avantages commerciaux recherchés par Moscou (traitement de la nation la plus favorisée pour les exportations soviétiques et crédits américains) et la liberté d’émigrer des Juifs soviétiques. Chaque fois que Moscou recherchait une faveur des Etats-Unis (un accord céréalier, des crédits), le nombre de Juifsautorisés à émigrer augmentait. Au contraire, en période de tension américano-soviétique, l’émigration juive chutait. Au moment de la deuxième guerre froide, au début des années 1980, quand les relations américano-soviétiques sont au plus bas, rarissimes étaient ceux pour qui s’ouvraient les portes de l’émigration. Notons que la prise en otage de la population et le racket sont une pratique courante des régimes communistes : la RDA agissait de même, autorisant quelques visas de sortie lorsqu’elle attendait de nouveaux crédits de la RFA. 

En contrôlant l’immigration des citoyens juifs vers Israël, Vladimir Poutine considère-t-il cette partie de la population russe comme des pions ? Est-ce encore une fois une preuve de la manipulation du chef de Russie Unie envers son peuple ?

PourVladimir Poutine, tout peuple peut devenir objet de manipulation ou de vengeance.

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