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Les inégalités ne sont pas uniquement liées à la fiscalité.
Les inégalités ne sont pas uniquement liées à la fiscalité.
©REUTERS/Eduardo Munoz

Causes et effets

Ce qu’on sait des causes réelles de la pauvreté et des inégalités (et ça ne va pas faire plaisir aux adorateurs de Thomas Piketty)

En centrant le phénomène inégalitaire exclusivement sur la fiscalité, certains experts laissent de côté une série de facteurs pourtant décisifs comme la mondialisation, les progrès technologique ou encore les structures familiales. Identifier et comprendre les différentes causes de la pauvreté est pourtant indispensable afin de la combattre.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Le plus souvent, le traitement du phénomène inégalitaire tend à focaliser l’attention sur la situation fiscale des plus riches, tout en omettant une série de facteurs pourtant tout aussi déterminants. Mondialisation, éducation, chômage, structures familiales, progrès technologique sont au nombre de ceux-là. Parce que la réponse fiscale ne suffira pas à enrayer la dynamique inégalitaire en place, c’est bien l’ensemble de ces facteurs qui devront être pris en compte.

  • La fiscalité seule ne suffit pas à expliquer la montée des inégalités
  • La mondialisation conduit à l'affaiblissement des plus fragiles au sein des pays occidentaux
  • La robotisation et l'automatisation ne sont pas que une bonne nouvelle. Ils sont également un défi pour ceux dont les jobs sont menacés.
  • Le chômage de masse a été une cause fondamentale de la progression des inégalités
  • L'évolution des structures familiales, notamment au travers du développement des familles monoparentales, fragilise également une partie de la société
  • Le soutien éducatif aux plus fragiles est nécessaire, mais pas suffisant à la réduction des inégalités

La Mondialisation

Le développement des échanges internationaux a été un puissant facteur du mécanisme inégalitaire au sein des pays occidentaux. Alors que les pays « émergents » sont parvenus à se développer au cours des dernières décennies, les pays développés n’ont pas su anticiper les conséquences de la mondialisation sur les emplois manufacturiers. Dans une étude publiée par l’institut Brookings en 2013, le constat était posé très clairement par les économistes Elsby, Hobijn, et Sahin : la concurrence internationale, notamment des bas salaires asiatiques, explique pour 85% la chute de la part des salaires par rapport à celle du capital aux Etats Unis.

Lire aussi : La machine à fabriquer des pauvres alimentée à plein régime par le délitement de la famille

Alors que cette part des salaires représentait en moyenne 57.1% des revenus globaux au cours de la période courant de 1948 à 1987, celle-ci est passée à 53.3% pour les années 2010 à 2012. Sur cette baisse de 3.8 points, 3.3 points sont imputables à la destruction des emplois soumis à la concurrence internationale. Dès lors que la mondialisation a pu prendre son essor, les capitaux occidentaux se sont progressivement déployés au sein des pays à bas coût du travail. Les salariés les moins qualifiés des pays développés se retrouvent, logiquement, face à une nouvelle en concurrence.

Les effets de cette révolution peuvent se mesurer dans la graphique ci-dessous, réalisé par l’économiste Branko Milanovic :

Croissance réelle des revenus selon le décile de l’échelle des revenus 1988-2008 (en parité de pouvoir d’achat indice 2005)

Pendant que les revenus des classes moyennes des pays émergents subissent une très forte hausse, la classe moyenne américaine est laissée de côté. Il en est de même pour l’ensemble des pays occidentaux; avant redistribution. Si l’effet positif de la mondialisation, c’est-à-dire la sortie de la pauvreté de millions de personnes dans les pays émergents, est incontestable, le tir doit tout de même être rectifié. En effet, pour que les populations occidentales continuent d’apporter leur soutien à ce développement, la croissance doit être « inclusive », et profiter à tous. Les classes moyennes de ces pays ne pourront être les victimes perpétuelles de la mondialisation.

Le Progrès technologique

L’innovation technologique à l’œuvre depuis le début des années 80 a également contribué à la mise en place d’un marché de l’emploi à double facette. Entre les moins qualifiés confrontés au chômage et à la concurrence mondiale, et les personnes les plus qualifiées qui arrivent à s’insérer dans l’économie des nouvelles technologies, du numérique, la fracture est totale.

Tandis que les uns voient leurs salaires stagner sur longue durée, les autres bénéficient du jeu de l’offre et de la demande et voient leurs salaires progresser de façon considérable. Les sociétés contemporaines sont confrontées à l’arrivée massive de la robotisation et de l’automatisation. Ici encore, ce sont les emplois les moins qualifiés qui sont directement menacés.

L’économiste Erik Brynjolfsson, auteur du « Deuxième âge de la machine » le dit clairement : « l'économie basée sur la technologie favorise grandement un petit groupe d'individus en amplifiant leur talent et leur chance, et en augmentant dramatiquement leurs revenus ».

De l’autre côté, les emplois les moins qualifiés sont directement menacés, et ce, notamment en période de récession. Les économistes Nir Jaimovich et Henry  Siu ont pu mettre en avant ce phénomène. Aux Etats Unis, 92% des pertes d’emplois de compétence moyenne ont été détruits au cours des périodes de récession. Puis, lorsque la croissance est de retour, les entreprises ont déjà remplacé leurs employés par des machines. Les taches routinières sont peu à peu retirées aux humains, pour être automatisées. Et sans nouvelle formation, les personnes concernées n’ont plus la capacité de s’insérer dans le marché de l’emploi. De plus, et pour achever le tableau, selon les économistes Frey et Osborne, 47% des emplois actuels seraient susceptibles d’être automatisés au cours des 15 prochaines années.

Chômage et Plein Emploi

En France, cette notion ne relève même plus du phénomène économique, elle est avant tout perçue comme un fantasme, un état non naturel dont on ne pourrait s’approcher que par chance. Pourtant, le plein emploi est bien une politique. Celle-ci a pour objectif de permettre à tous ceux qui veulent un emploi d’en trouver un. Le plein emploi est cette situation qui permet à chacun de quitter son emploi en sachant qu’il en retrouvera un autre le lendemain. Mais depuis la fin des années 1970, en France, cette situation n’est plus qu’un lointain souvenir. Dans le graphique ci-dessous, la barre fixe à 5% permet de situer un niveau de plein emploi « acceptable » dans un pays développé comme la France.  Il reste à constater l’écart avec le taux de chômage du pays.

Chômage au sens du BIT. France. En %. Source Insee.

Ce seuil n’a pas été atteint depuis 34 ans, ce qui est une cause fondamentale de l’installation du phénomène inégalitaire en France. En effet, dès lors que le plein emploi n’est pas atteint, le pouvoir de négociation des salariés disparait. Au moins pour ceux qui sont réellement confrontés au problème de chômage, c’est-à-dire les personnes les moins qualifiées pour la grande majorité. Une situation que relevait l’observatoire des inégalités :

« La crise de l’emploi frappe d’abord les moins qualifiés. Le processus est profond : aux Trente glorieuses ont succédé trente années de dégradation pour les ouvriers non-qualifiés. Des générations déjà anciennes de populations peu diplômées, nées à partir de la fin des années 1960, n’ont connu que le chômage de masse. Difficile dans ce cas de continuer à parler de « crise » : c’est bien une situation de déséquilibre structurel, un nouveau régime, qui s’est installé sur le marché du travail et il frappe essentiellement les moins favorisés. »

Cette situation structurelle de sous-emploi peut notamment s’expliquer par l’inexistence, en Europe, d’un objectif de plein emploi pour la politique monétaire. En se concentrant sur la seule stabilité des prix, cette politique conduit à tolérer des niveaux de croissance économique en deca du potentiel réel, sur le long terme. C’est-à-dire une véritable préférence pour le chômage. Les moins qualifiés se trouvent être la « contrepartie » de la parfaite stabilité des prix, qui elle, profite d’abord aux détenteurs de capitaux. Il s’agit de l’outil inégalitaire par excellence.

Les structures familiales

Les modifications progressives des  structures familiales permettent de mettre en avant un facteur aggravant des inégalités sociales. Plus précisément, un facteur aggravant de la pauvreté. En effet, comme l’indique l’INSEE :

« Le nombre de familles monoparentales ne cesse de croître depuis quarante ans. Elles sont aujourd’hui 2,5 fois plus nombreuses qu’en 1968. (…) En 2005, 1,76 million de familles sont composées d’enfants de moins de 25 ans et d’un seul parent, leur mère le plus souvent. Depuis les années soixante, la part des familles monoparentales ne cesse de grandir du fait de la fragilité accrue des unions parentales. Seule la moitié des mères de famille monoparentale occupent un emploi à temps complet, alors qu’elles fournissent en général l’essentiel des revenus du ménage. »

L’évolution des modèles familiaux, laissant plus de place aux familles monoparentales, a pu conduire à la fragilisation d’une portion de la société. Ce que pointe directement l’INSEE :

« En 2011, 2,7 millions d’enfants vivent dans des ménages dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté à 60 % de la médiane des niveaux de vie, soit un taux de pauvreté de 19,5 %. Les enfants pauvres vivent plus fréquemment dans des familles monoparentales. Le taux de pauvreté des enfants dépend également de la situation de leurs parents vis-à-vis du marché de l’emploi. C’est dans les ménages exposés au chômage ou à l’inactivité que la pauvreté des enfants est la plus fréquente. Au contraire, vivre avec deux parents actifs occupés préserve les enfants de la pauvreté. »

Le phénomène inégalitaire est ici cumulatif. Un foyer monoparental signifie un revenu au lieu de deux, et, le plus souvent, le parent est une femme, dont le salaire est inférieur à celui d’un homme. Ce que confirme également l’observatoire des inégalités :

« Dans les années 1950, les femmes employées à temps complet percevaient en moyenne les deux tiers des salaires masculins.A partir de 1998, elles ont dépassé les 80 % (…) Après avoir stagné à 80 % entre 1998 et 2004, le rattrapage progresse à nouveau, mais très lentement pour atteindre 82,4 % en 2010. »

Education

Puisque le chômage et les niveaux de revenus dépendent largement du niveau d’éducation des personnes, toute aide apportée dans ce domaine tend à réduirait les inégalités. Et pourtant. Selon une étude publiée au mois de mars 2015 relative aux inégalités et à l’éducation, l’impact produit par une amélioration de l’éducation n’est pas significatif pour réduire les inégalités. En effet, si l’effet est réel sur l’amélioration du niveau de vie des personnes ayant bénéficié de cette « amélioration », l’impact statistique n’est pas suffisamment important pour modifier la distribution inégalitaire des revenus.

« Améliorer les atteintes éducatives des non diplômés va permettre une augmentation de leur revenus moyens et de leur propension à être employés (..) Mais ne va pas changer significativement les inégalités de revenus. La raison est qu’une grande part des inégalités de revenus se situe au sommet de la distribution des revenus »

D’où l’importance fondamentale de faire une distinction entre inégalités et pauvreté. Car les statistiques établissant la situation inégalitaire évoluent principalement sous le coup des revenus des plus riches, et ne permettent pas, comme ici, de constater la hausse du niveau de vie des plus fragiles.

Et concernant la méthode à suivre, il est aujourd’hui avéré que les efforts à l’égard de l’éducation devront être portés en priorité vers les enfants de moins de 5 ans, conclusion d’une étude menée par la réserve fédérale de Boston en octobre 2014. L’aide éducative apportée aux enfants défavorisés de moins de 5 ans permettait de rétablir, voire de dépasser, le niveau de résultats par rapport aux enfants issus des familles les plus aisées.

Ce qui signifie que l’éducation est indispensable à la lutte contre la pauvreté mais ne permettra pas de réduire les inégalités. Un résultat qui rappelle la conclusion de Claire Melamed :

« Je crois que le problème est qu’il existe deux façons de percevoir les inégalités. La première est à propos des riches. La seconde est à propos des pauvres. La première est celle dont on entend parler. La seconde est celle qui compte. »

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