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Ce grand méchant capitalisme sans lequel le monde n’aurait pourtant pas pu se payer le luxe d’un confinement massif face au Coronavirus
©SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Moins mauvais des systèmes

Ce grand méchant capitalisme sans lequel le monde n’aurait pourtant pas pu se payer le luxe d’un confinement massif face au Coronavirus

En réduisant la pauvreté et l'extrême pauvreté de manière importante dans le monde, le capitalisme a facilité la mise en place du confinement aux quatre coins du monde.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Le capitalisme, qui a permis de sortir des millions de personnes de la pauvreté, est de plus en plus vu d’un mauvais œil en cette crise du coronavirus. Pour quelles raisons est-ce le cas ? Le capitalisme n’a-t-il pas, au contraire, permis de faire en sorte que les personnes confinées dans le monde aient toujours accès à des marchandises ?

Michel Ruimy : Rappelons le contexte, notamment français. En dépit des grèves, de la crise des « Gilets jaunes » et des manifestations contre la réforme du régime des retraites, la France avait réussi, en 2018 et 2019, à maintenir des taux de croissance du Produit intérieur brut de +1,7 puis de +1,2%. On tablait, pour 2020, sur un taux de croissance de +1,1% avec la perspective d’atteindre +1,3% en 2021 puis +1,4% en 2022, sur une diminution du chômage autour de 8%, sur le maintien à un bon niveau de la consommation des ménages, sur la relance des investissements… Une sorte de « miracle économique français » dans un environnement international peu favorable. La crise sanitaire a tout chamboulé. Elle pèse, ici comme ailleurs, sur une réalité qui paraissait plus ou moins favorable.

Cette crise peut être vue comme l’évènement déclencheur du début du recul du capitalisme néolibéral mondialisé tel qu’on l’a connu depuis 40 ans (réduction du rôle de l’Etat, faiblesse de la protection sociale, recherche incessante de bas coûts de production…). Tout d’abord, elle a mis en évidence la fragilité des chaînes de valeur mondiales. Ensuite, elle a fait surtout prendre conscience aux Etats, de leur dépendance à l’égard de certains pays, comme celle qui existe pour les médicaments vis-à-vis de la Chine ou de l’Inde - quand un pays s’arrête, tous les autres s’arrêtent aussi -, et de la nécessité de produire plus ou moins, localement, un certain nombre de produits stratégiques (médicaments, nouvelles technologies : électronique, télécom, matériels pour les énergies renouvelables…). C’est pourquoi, une inflexion du mode de fonctionnement de ce capitalisme devrait être observée les prochaines années. Il faudra s’attendre, peu ou prou, à des relocalisations selon les secteurs et au renouveau des politiques industrielles.

Mais, au-delà de ses ravages, la crise actuelle nous signale aussi l’apparition d’un nouvel aspect du capitalisme : le capitalisme numérique. En effet, l’e-commerce permet à des personnes confinées d’avoir toujours accès à des marchandises. Entre confinement, crainte de contagion et télétravail, les comportements des consommateurs en ligne ont été modifiés. Le nombre de visites des sites de la grande distribution et de la pharmacie-parapharmacie en particulier, a fortement augmenté : les produits ménagers et de grande nécessité, l’épicerie… mais aussi gels hydroalcooliques, les masques…ont été très recherchés en ligne. Ce comportement a été d’autant plus facilité qu’en matière de logistique, les livraisons ont été facilitées par la présence accrue à leur domicile des destinataires de colis et par la fermeture des « points relais » (lieux et commerces non indispensables). Au final, les ventes sur les places de marché virtuelles ont été très supérieures à celles réalisées dans le réseau de distribution physique.

Le capitalisme a aussi permis à de nombreuses populations à vivre avec plus d’1 dollar par jour et donc de pouvoir être confinées....

Au plan historique, le capitalisme a permis une baisse rapide de la pauvreté dans le monde au cours des deux derniers siècles. Selon l’Université d’Oxford, 94% de la population mondiale vivaient dans la pauvreté et 84% dans l'extrême pauvreté en 1820. Plus de 150 ans, plus tard, les niveaux étaient réduits : 51% et 24% respectivement, en 1992. Cette tendance baissière s’est confirmée les années suivantes puisque, selon les Nations Unies, entre 1992 et 2014, l’extrême pauvreté dans le monde aurait chuté à 12%. En effet, dans un contexte de globalisation des marchés, l’industrialisation, rendue possible par l’innovation, par l’entrepreneuriat et par des investisseurs financiers, a accéléré la croissance économique et a mécaniquement fait baisser le pourcentage de population pauvre. Une illustration de cette situation est le recul spectaculaire de la pauvreté en Asie et l’explosion de la classe moyenne en Chine. Cette hausse du niveau de vie a facilité la décision de plusieurs pays (Chine, Europe…) d’assigner leurs habitants à résidence.

En revanche, ce confinement est difficilement applicable dans les pays très pauvres (Afrique sub-saharienne), où la majorité de la population vit au jour le jour. Plus de 350 millions sont en situation de pauvreté extrême (manque de papiers d’identité, logement précaire, nourriture insuffisante, difficultés d’accès aux services de santé et à l’éducation…). Pour des centaines de millions de personnes, le dilemme est insoluble : renoncer à sortir pour se protéger de la maladie revient à perdre son revenu quotidien. Dans cet environnement, si les gouvernements prennent des mesures contre la pandémie qui affament tout le monde, celles-ci finiront vite par être bravées et bafouées. D’où le moratoire du G20 sur la suspension du service de la dette de près de 45 pays pauvres africains. Les non remboursement des intérêts de la dette devrait leur permettre de dégager des sommes pour investir dans la protection sanitaire de leur population.

Pourquoi le capitalisme a-t-il mauvaise presse à l’heure actuelle ? Faut-il le repenser ou est-ce toujours le cas en tant de crise ?

Succinctement, le capitalisme patrimonial actuel sert, de manière générale, un bon taux de retour sur investissement (dividendes) sans alimenter la croissance économique et l’emploi. Il est, en quelque sorte, asservi à la psychologie grégaire des opérateurs de marchés au mépris de certaines réalités macroéconomiques et industrielles. Trente ans après la chute du Mur, on peut se demander s’il n’a pas changé, de manière subreptice, à la faveur de la mondialisation et de la montée en puissance de la finance dans la stratégie des entreprises, pour devenir un système aveugle et dévolu au seul enrichissement d’une élite ?

Tout, pourtant, n’est pas négatif. Le capitalisme permet, de manière positive, dans ses fondements, notamment la création de richesse et une croissance économique de la manière la plus efficiente. L’effondrement de l’économie soviétique, l’échec économique et social de Cuba ou encore l’expérience désastreuse du Venezuela en totale déliquescence en sont les antithèses.

Il n’en demeure pas moins qu’il se doit d’être régulé, encadré. Livré à lui-même, le capitalisme ne peut que s’autodétruire. Il ne faut pas oublier que l’histoire du capitalisme est marquée par une succession de crises. La crise des années 1930, comme d’autres, a été résolue par de nouvelles régulations. Le capitalisme doit être accompagné par un système politique qui limite ses dérives sociales, environnementales…, qui assure une juste répartition de la valeur qu’il crée, qui garantit aussi l’investissement dans ses propres racines : la recherche, l’innovation, l’éducation. Il n’y a donc pas de « honte » à vouloir encadrer l’économie mais il faut le faire intelligemment, sans l’étouffer d’autant qu’il a montré, dans le passé, sa capacité à se transformer.

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