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Pas de travail, pas de cantine...
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Indigeste

"Pas de cantine pour les enfants de ces fainéants de chômeurs"

Les maires d'Epône (Yvelines) et de Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) ont supprimé l'accès aux cantines scolaires aux parents qui ne travaillent pas. Une mesure injuste, discriminatoire. Et illégale ? Coup de gueule du blogueur Le Chafouin.

Raoul Le Chafouin

Raoul Le Chafouin

Raoul Le Chafouin est un journaliste qui préfère garder son anonymat. Il est originaire du Nord-Pas-de Calais.

Il est l'auteur du blog "Pensées d'outre-politique"

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Quand l’argent vient à manquer et que l’heure de faire des sacrifices arrive, la tentation est grande pour un groupe de se retourner contre les plus faibles ou de procéder à des discriminations. A Epône (Yvelines) et Thonon-les-Bains (Haute-Savoie), pour faire face à l’afflux dans les cantines scolaires municipales, les maires ont décidé de restreindre leur accès aux enfants des parents qui travaillent. A contrario, les enfants de chômeurs, eux, devront rentrer manger à la maison. Une mesure qui en plus d’être injuste, discriminatoire et probablement illégale, illustre le regard caricatural que la droite porte sur les bénéficiaires des prestations sociales.

Haro sur les bénéficiaires des prestations sociales ! Après le « cancer » de l’assistanat, dénoncé par Laurent Wauquiez, l’heure est à réserver des avantages sociaux aux "vrais" Français, ceux qui travaillent. Deux municipalités – Epône en Ile-de-France puis Thonon-les-Bains en Haute-Savoie – viennent en effet de réserver l’accès à la cantine scolaire aux enfants des parents qui ont un emploi. Ce qui revient a contrario à exclure ceux dont au moins un parent ne travaille pas : parent à la maison (en congé parental par exemple?) ou au chômage.

Justification donnée par les élus de ces deux communes : le manque de place. Une mesure qualifiée d’ « exceptionnelle » à Epône, puisqu’elle en sera appliquée qu’en cas de forte affluence à la cantine. « Avant, il n’y avait aucun règlement, c’était l’anarchie. Ce texte nous permet d’encadrer des situations exceptionnelles. Soyez rassurés, cela n’arrivera jamais ! », assure au Parisien un adjoint au maire. A Thonon, elle sera permanente, en vertu d’un nouveau règlement adopté en avril. « Nous ne voulons pas priver les enfants de chômeurs de cantine, mais donner la priorité aux familles qui travaillent et ne peuvent pas les garder. D’ailleurs, le premier mois de chômage, le temps pour le parent de s’adapter, les enfants sont accueillis normalement », scande le maire de la ville, Jean Denais (UMP). La générosité est sans borne à Thonon.

D’après le Dauphiné Libéré, qui a révélé l’affaire,  le nombre d’inscriptions aurait pourtant chuté de 200 entre 2006 et 2011… La mairie affirme de son côté que les effectifs sont passés de 440 à 652 entre 2000 et 2010. Ce qui n’est pas forcément contradictoire. Toujours selon le même journal, la jurisprudence serait pourtant défavorable à cette mesure, contraire au principe d’égalité :

"Plusieurs décisions de justice versent en effet en ce sens. L’arrêt du tribunal administratif de Versailles du 16 novembre 1993 a notamment sanctionné “l’atteinte au principe d’égalité des usagers (de la cantine scolaire, ndlr) en introduisant une discrimination entre les enfants suivant que leurs parents ont un emploi salarié ou non”.

Plus récemment, en 2010, le tribunal administratif (TA) de Lyon a condamné la mairie d’Oullins (Rhône) pour avoir instauré un règlement intérieur en tous points similaires à la mesure thononaise. Le TA avait conclu au caractère illégal – car discriminatoire – du dispositif, confirmant un jugement du Conseil d’État qui avait suspendu l’exécution du règlement dès l’automne 2009.

Au-delà de la question de la légalité de la mesure, on en imagine les conséquences sociales pour l’enfant et le parent. Pour ce dernier, il faudrait présenter un certificat de travail pour permettre à son fils ou sa fille de s’inscrire à la cantine. Et dans le cas contraire, affronter le regard de son enfant. "Il est difficile d’expliquer à un enfant que d’un seul coup, parce que son père est au chômage, il n’a plus le droit d’aller à la cantine. C’est une affaire d’adulte qui ne le regarde pas" , raconte le père d’un enfant d’une école de Thonon, qui n’a pu être admis à la cantine en vertu de ce règlement.

On imagine aussi le regard que porteront tous les autres enfants de l’école sur ceux qui ne seront pas admis à la cantine. A un âge où la cruauté des enfants est vive. Et où il n’est pas facile de ne pas être « un enfant comme les autres ». Le chômage d’un des parents est déjà une situation familiale difficile à vivre. Les municipalités doivent-elles vraiment en rajouter?

Et puis il y a la sociabilisation, l’intégration au groupe. La cantine n’est pas un droit de l’homme, on peut très bien s’en passer. Mais elle permet aussi aux enfants de créer des liens entre eux, le temps d’un repas et d’une « grosse récréation ». Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir, je me souviens que petit enfant, j’étais parfois chagriné de rentrer déjeuner en famille, et de manquer le temps fort de la journée. Je prenais ainsi un gros retard dans la compétition de billes. Et dans le prestige associé aux premières places des chats perchés, balles aux prisonniers et autres éperviers. Celui qui rentre chez lui manque tout ça.

Sans compter que la cantine est parfois le seul repas équilibré que certains enfants vont manger dans la journée. Les Français ne sont pas égaux devant le surpoids et l’obésité : ces dernières années, l’écart s’est creusé en la matière entre les catégories socio-professionnelles.

Et il y a surtout, derrière cette mesure, le regard insupportable que beaucoup de nos concitoyens portent sur les chômeurs dans ce pays. Comme s’ils n’étaient qu’une bande de bons à rien, de parasites, qui passent leur temps à regarder le Tour de France, en jogging, avachis sur le canapé, une bière à la main. Il y a certainement des gens qui correspondent à ce cliché. Mais le chômeur, c’est aussi quelqu’un qui stresse à l’idée de ne pas retrouver d’emploi. Quelqu’un qui se doit de rester disponible et à l’écoute de tout offre, de tout entretien, de toute formation. Si lorsque celui-ci se présente, il doit préparer à manger à ses enfants…

A l’aube d’une campagne présidentielle incertaine, le climat est plus que jamais devenu délétère dans ce pays, où une partie de la majorité est partie à la chasse aux gaspillages sociaux, et une autre se met aux apéros saucisson-pinard. Face aux difficultés budgétaires, certains élus se croient obligés de dresser en permanence les Français les uns contre les autres. Gouverner dans ces conditions est désormais une gageure, puisqu’il faut bien trouver de l’argent quelque part, et que la tentation est grande de trouver des boucs émissaires : à droite, on dénonce l’assistanat, à gauche, le favoritisme envers les « riches »…

Pendant ce temps, rappelons que 67 % des Français ne font confiance ni à la gauche, ni à la droite pour gouverner le pays. Et que la voie est royale pour le Front national. Si on pouvait éviter, en plus, de lui faire la courte échelle…

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