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Jean-François Copé et peut-être Nicolas Sarkozy pourraient être amenés à s’expliquer devant les juges.
Jean-François Copé et peut-être Nicolas Sarkozy pourraient être amenés à s’expliquer devant les juges.
©Reuters

Valse à deux temps

Bygmalion : quand la presse essaie de doubler les enquêteurs

Sur l'affaire Bygmalion, cette société de communication soupçonnée de s’être livrée à des surfacturations dans le cadre de la campagne Sarkozy 2012, la presse tire plus vite que son ombre. Pourtant, à ce jour, aucun réquisitoire supplétif ne semble avoir été pris.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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"Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie"… La formule est célèbre. Mille fois répétée. Et si elle s’appliquait à l’affaire Bygmalion, du nom de cette société de communication soupçonnée de s’être livrée à des surfacturations pour aider la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy de 2012 ?  Oui, "souvent femme varie…", surtout quand on feuillette la presse depuis les révélations du Point en février 2014 qui publiait un article intitulé "l’affaire Copé". 

Neuf mois ont passé. Au gré des évènements, du déroulement de la procédure judiciaire enclenchée contre Bygmalion, l’affaire Copé est devenue une affaire Lavrilleux - du nom de son ancien directeur de cabinet et enfin une affaire Sarkozy, puisque ce dernier, à en croire les journaux, aurait pu bénéficier d’un financement illicite lors de sa campagne présidentielle de 2012.  A chaque nouvelle révélation sur cette affaire qui, telle une hydre fertile, semble ne jamais s’arrêter, chacun y va de son commentaire, de ses certitudes.

Ainsi, lorsque Le Point fait la Une sur l’affaire Copé, il n’y a aucun doute : son directeur Franz-Olivier Giesbert veut se payer le patron de l’UMP. C’est bien connu, paraît-il : ces deux-là ne s’aiment pas du tout. Giesbert a beau dire que tout cela est faux, personne ne le croit. Encore moins les militants qui n’ont d’yeux que pour le maire de Meaux. Pas un militant ne veut croire comme l’écrit l’hebdomadaire que Jean-François Copé, via une filiale de Bygmalion, a mis au point un réseau de fausses factures avec son ancien de chef de cabinet Bastien Millot et son ami Guy Alvès avec qui il travaille depuis dix ans… A ce moment-là, on évoque un financement possible de la campagne, mais d’assez loin. Pour un peu, écrivent certains journaux, Le Point, en mettant en cause Copé, viserait par ricochet l’ancien président de la République… Et si l’hebdomadaire roulait pour François Fillon ?

Galopent les semaines quand Libération semble s’éloigner de Copé pour attaquer,  le 26 mai 2014, via l’ avocat de Bygmalion, Patrick Maisonneuve, l’ancien président. Une attaque frontale. L’avocat n’y va pas par le dos de la  cuillère puisqu’il affirme que Bygmalion s’est fait "imposer" des factures litigieuses à la demande de l’UMP. L’objectif ? Dissimuler les dépassements de frais de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne présidentielle. Exit Copé. A peine cette interview parue dans Libération que BFM TV via Jérôme Lavrilleux oriente, si l’on peut dire, l’enquête vers une toute autre direction. En réalité, l’ancien collaborateur de Copé, ancien directeur adjoint de la campagne de Sarkozy opère un virage à 360 degrés. Lequel tient en quelques mots :  il est impossible que Sarkozy et Copé aient été mis au courant de ces dérives… Ce qui ne l’empêche pas de reconnaitre qu’une partie des fausses factures aient été transférées sur les comptes de l’UMP. Et Lavrilleux, adepte de la méthode Coué, de marteler : il n’y a pas eu d’enrichissement personnel. Ouf on respire.

Mais comme pour prendre le contrepied de Lavrilleux, la presse s’agite. Multipliant les révélations. Ainsi le 1 er juin, Le Journal du Dimanche révèle que le coût des meetings du candidat Sarkozy ont atteint la somme de 19 millions d’euros dont 14 ont été facturés au parti gaulliste en y insérant des prestations fictives…. De jour en jour, l’affaire Copé se transforme en une affaire Sarkozy qui pourrait s’intituler si elle devenait une pièce de théâtre - certains y songent - "comment le gentil et ambitieux ex-maire de la très chic ville de Neuilly n’a lésiné sur aucun  moyen pour entrer à l’ Elysée".

Ce n’est un secret pour personne, Mediapart n’en pince pas vraiment pour l’ancien chef de l’ Etat. Plenel ne s’en jamais caché. Financement libyen de sa campagne, implication dans l’affaire Karachi, affaire des sondages : Mediapart n’en finit pas de sortir des papiers accablants sur Sarkozy… Papiers qui suscitent interrogations, reproches et quolibets de proches de Sarkozy. Et même de l’opinion. Pour l’heure, c’est de Bygmalion dont il s’agit. Alors, le 17 juin 2014, le site d’Edwy Plenel se montre formel : allant plus loin que Le Journal du Dimanche, il affirme que le dépassement des comptes de campagne de l’ancien maire de Neuilly ne serait pas de 11 mais de 17 millions d’euros. Et pour faire bonne mesure, Mediapart, le 20 juin, publie l’intégralité des 58 fausses factures adressées à l’UM  par la filiale de Bygmalion, Event et Cie… Qui pourrait en douter ?

La presse enquête et enquête. Elle tire plus vite que son ombre. Et pourtant aucune information judiciaire n’est ouverte. Elle ne le sera que le 27 juin lorsque le tribunal désignent les juges Van Ruymbeke, Tournaire et Le Loire afin de conduire une instruction pour faux, usage de faux et abus de confiance. Les policiers de l’Office anticorruption se mettent au travail. A la mi-septembre, rapport de synthèse et auditions lors de l’enquête préliminaire - ouverte à la suite du papier du Point - sont communiqués aux trois magistrats. Lesquels commencent les interpellations et mises en examen… Là, surprise, les versions de certains acteurs de ce dossier ne correspondant pas tout à fait à celles que l’on a pu lire dans la presse. Mais surtout commence le grand déballage.

Avec lui, des fissures chez les dirigeants de Bygmalion, Bastien Millot affirmant n’avoir jamais été informé des fausses factures. Ce que Guy Alvès conteste. De même entre Lavrilleux et Fabienne Liadzé, les divergences sont énormes. Le premier a affirmé que la seconde, directrice des ressources de l’UMP, était au courant  de la mise en place des fausses factures. Ce que Fabienne Liadzé conteste à l’aide d’arguments solides. Bref, le grand déballage n’est pas terminé. Un jour ou l’autre, Jean-François Copé et peut-être Nicolas Sarkozy pourraient être amenés à s’expliquer devant les trois juges. Encore qu’une  question de droit - non soulevée par la presse - existe : Nicolas Sarkozy peut-il être entendu par les juges ? Peut-on considérer qu’en 2012, il est encore président lorsqu’il mène campagne ou simple candidat, statut détachable de sa fonction présidentielle ? Dans la première hypothèse, il ne peut être entendu, dans la seconde il peut être convoqué par les magistrats. Le Monde, dans son édition datée du 6 octobre, en est quasiment certain : Sarkozy risque de se voir reprocher un financement illicite de campagne électorale. A ce jour, aucun réquisitoire supplétif ne semble avoir été pris. Elle court, elle court la presse. Ignorant que le temps judiciaire est beaucoup plus long que le temps naturel.

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