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Le résultat de la primaire est une mauvaise nouvelle pour Marine Le Pen, mais il est aussi une mauvaise nouvelle pour Jean-Luc Mélenchon. Même si, le projet libéral de François Fillon ouvre un boulevard à gauche sur le thème de l’État social.
Le résultat de la primaire est une mauvaise nouvelle pour Marine Le Pen, mais il est aussi une mauvaise nouvelle pour Jean-Luc Mélenchon. Même si, le projet libéral de François Fillon ouvre un boulevard à gauche sur le thème de l’État social.
©Reuters

Révolution copernicienne

Bye bye la droite, même extrême : comment une victoire de François Fillon pousserait le FN dans une course à l’échalote avec Jean-Luc Mélenchon

Alors que certaines des positions de François Fillon parlent beaucoup à certains électeurs potentiels du Front national (catholiques, anti-mariage pour tous, pro-Russie, etc.), une victoire de ce dernier à la primaire de la droite pourrait pousser le FN encore un peu plus... à gauche.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Alors que François Fillon a réalisé une grosse percée au premier tour de la primaire de la droite et du centre ce dimanche, dans quelle mesure certaines de ses positions soutenues par une partie de l'électorat (catholiques, anti-mariage pour tous, pro-Russie, etc.) pourraient-elles pousser le Front national à adapter son discours et sa campagne si jamais l'ancien Premier ministre était effectivement désigné candidat des Républicains pour 2017 ?

Vincent Tournier : Selon toute vraisemblance, François Fillon va effectivement gagner les primaires de la droite car on imagine mal que les électeurs de Nicolas Sarkozy se reportent en masse sur Alain Juppé. Donc, selon toute probabilité, c’est bien François Fillon que Marine Le Pen va devoir affronter, et cela risque d’être compliqué pour elle. Pourquoi ? Tout simplement parce que Fillon s’est positionné sur un créneau qui va lui faire du tort. En gros, la ligne politique de Fillon comporte deux grands volets : un volet autoritaire et conservateur sur les questions identitaires et sociétales (sécurité, immigration, islam, mœurs) et un volet libéral sur les enjeux socio-économiques. Sur le premier volet, Fillon se retrouve assez proche de l’électorat FN (on pourrait en dire de même pour les enjeux internationaux avec son plaidoyer pour l’Europe des nations ou pour un rapprochement avec la Russie). C’est donc sur le second volet que se fait toute la différence avec le FN, d’autant que François Fillon a choisi de se démarquer franchement de tous ses rivaux en adoptant systématiquement des propositions plus radicales, que ce soit par exemple sur le temps de travail, sur les suppressions de postes de fonctionnaires ou sur le contrat de travail. Certes, on ne connaît pas encore le programme de Marine Le Pen puisque celle-ci a visiblement choisi d’attendre le résultat de la primaire avant de dévoiler son jeu. Mais si on regarde son programme de 2012, on voit bien qu’elle est sur une ligne très interventionniste, très étatiste, presque de type socialiste, par exemple lorsqu’elle défend avec ferveur les services publics. Or, tout le problème de Marine Le Pen est que cette ligne étatiste est aujourd’hui fragilisée par la question de l’immigration. En clair, une partie de la population se détache de l’État-providence car celui-ci se voit accusé de privilégier les nouveaux arrivants au détriment des "Français de souche". Donc, il est fortement probable qu’entre le projet étatiste de Marine Le Pen et le projet libéral de François Fillon, une partie des électeurs de droite préfèrent le projet libéral. Ce choix peut aussi être facilité par le fait que François Fillon a su se forger une image assez originale, faite de sobriété et de sérieux, loin du style hautain et cassant d’Alain Juppé ou du style flamboyant et imprévisible de Nicolas Sarkozy. Au fond, Fillon est probablement en passe de réussir une alchimie électorale originale qui consiste à rassembler dans un même mouvement les milieux populaires conservateurs et les élites libérales, un peu comme avait su le faire Nicolas Sarkozy en 2007.

Si la "ligne Philippot" l'emportait sur la "ligne Maréchal-Le Pen" au sein du Front national lors de la campagne présidentielle à venir, doit-on s'attendre à voir Marine Le Pen surjouer la carte "populaire" en 2017 ? Qu'a-t-elle à y gagner, et qu'a-t-elle à y perdre électoralement parlant ? 

Face au défi que lui lance François Fillon, Marine Le Pen n’a pas beaucoup de choix. Une première solution pour elle est d’aller vers une ligne économique franchement libérale, mais cela paraît difficile car ce créneau est maintenant occupé par François Fillon, lequel sera toujours plus crédible que Marine Le Pen. Une deuxième solution est donc de surenchérir sur son créneau traditionnel, c’est-à-dire de donner une orientation encore plus étatiste à son projet, ce qui revient à se déporter vers la gauche. Cette option peut être payante pour capter les électeurs déboussolés par la mondialisation, mais elle risque quand même d’être coûteuse pour le FN qui risque de perdre une partie de ses électeurs traditionnels, lesquels apprécient très moyennement l’étatisme et la bureaucratie. Une dernière solution est d’engager une surenchère sur l’islam et les questions sécuritaires, mais ce faisant, elle va remettre en cause sa stratégie de dédiabolisation, ce qui va définitivement lui aliéner les électeurs qui pouvaient être proches de ses idées mais qui pensent que le FN est un parti dangereux. Cette stratégie serait d’autant plus risquée que François Fillon s’est positionné astucieusement sur la question hautement clivante de l’islam. Celui-ci a effectivement réussi à se situer à mi-chemin entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, disons entre une ligne anti-islam et une ligne pro-islam. C’est ainsi qu’il s’est opposé à la proposition de Sarkozy d’interdire systématiquement le voile, mais en soutenant quand même qu’il y a un problème spécifique avec l’islam et en proposant d’interdire le burkini. Remarquons que François Fillon a arrêté sa ligne sur l’islam assez tardivement, en gros à partir d’octobre, et c’est justement à partir de ce moment qu’il a fait une percée qui a bien été perçue par les sondages. Son succès éclatant à la primaire montre que cette voie intermédiaire correspond bien au centre de gravité de la droite. Cela montre que son électorat n’est pas sur une ligne radicale face à l’islam mais qu’il attend quand même des mesures fortes sur l’identité et la sécurité. Face à un tel positionnement, il sera très difficile pour Marine Le Pen de trouver un angle d’attaque. D’une certaine façon, la mécanique que met en place François Fillon est assez implacable. On est presque tenté de dire que, à moins qu’un élément nouveau et majeur survienne d’ici avril 2017, les jeux sont déjà faits.

Si Marine Le Pen venait à exploiter plus encore la ligne de Florian Philippot, dans quelle mesure doit-on s'attendre à une collision avec Jean-Luc Mélenchon ? Leurs différences pourraient-elle, du point de vue des électeurs, se limiter aux thématiques de l'immigration et de l'intégration ?

Le résultat de la primaire est une mauvaise nouvelle pour Marine Le Pen, mais il est aussi une mauvaise nouvelle pour Jean-Luc Mélenchon. Bien sûr, le projet libéral de François Fillon ouvre un boulevard à gauche sur le thème de l’État social. Donc, de ce point de vue, la gauche de la gauche peut espérer disposer d’un espace politique, surtout si le PS reste sur sa ligne sociale-libérale. Mais le problème est que le créneau interventionniste-régulateur va être occupé par le Front national. Donc, Jean-Luc Mélenchon va avoir du mal à exister. Il risque même de faire le jeu du Front national s’il défend un programme de gauche axé sur la protection sociale et les services publics. En 2012, il avait déjà eu le même problème. Il avait alors choisi de se démarquer du FN par un discours pro-immigration, mais cela n’a pas été payant : d’une part il a été nettement distancé par le FN au premier tour (18% contre 11%), ce qui signifie que la thématique pro-immigration reçoit un faible écho dans les milieux populaires ; d’autre part, il n’a pas coupé aux critiques des médias sur sa convergence populiste avec le FN.  Que va-t-il faire aujourd’hui ? Va-t-il rejouer la même partition pro-immigration au risque de perdre encore plus les électeurs populaires ? Va-t-il au contraire tenter une posture plus nationaliste ? Ce n’est pas impossible. On a vu récemment que son discours a fortement évolué : alors qu’il vantait en 2012 les mérites du métissage, il a créé la surprise à la rentrée dernière en prenant des positions plus offensives, par exemple en critiquant le "travailleur détaché qui vole le pain aux travailleurs" ou encore en déclarant que "à des moments, l’immigration est une chance, à d’autres non". Est-il prêt à aller encore plus loin, par exemple en reprenant la thématique de la "préférence nationale" ? Et question subsidiaire : une telle stratégie a-t-elle une chance d’être payante, c’est-à-dire de ramener le Front national à un faible score ? Si le résultat de la future présidentielle ne fait désormais guère de doute, qui sait si le scrutin ne réserve pas quelques surprises.

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