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François Hollande assure que le budget de la défense sera inchangé en 2014.
François Hollande assure que le budget de la défense sera inchangé en 2014.
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Si vis pacem, para bellum

Budget de la Défense : Bercy est-il parti en guerre contre l'industrie de l'armement ?

A l'approche de la présentation du Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale lundi et du vote de la loi de programmation militaire 2014-2019 à l'automne, militaires et industriels de l'armement craignent des coupes drastiques. François Hollande assure que le budget actuel de 32 milliards sera inchangé en 2014. A quel son de cloche se fier ?

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2021 (quatrième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Atlantico : Le Livre blanc sur la Défense et la sécurité doit être rendu public lundi prochain. Celui-ci ne contient pas d’objectifs chiffrés, ces derniers devant paraître à l'automne dans la loi de programmation militaire 2014-2019. François Hollande a pris les devants en assurant que le budget actuel de 32 milliards serait inchangé en 2014. Pourtant, militaires et industriels craignent des coupes pour les années suivantes. A quel son de cloche faut-il se fier pour les années à venir ?

Guillaume Lagane : La France est dans une situation budgétaire très fragile, avec un déficit dépassant largement les 3% de son objectif européen. D’où la nécessité de faire des économies. Le budget de 32 milliards d’euros de la Défense est un bon candidat à ces économies, car c’est le deuxième budget après celui de l’éducation nationale.

Des chiffres venant de Bercy ont circulé, avec des scenarii différents. Un "scénario z" prévoyait par exemple de passer de 32 à 28 milliards en 2015. François Hollande a indiqué qu’il était finalement écarté au profit d’un maintien du budget de la Défense. En réalité, on n’est pas du tout certain de ce que cela signifie, car si l’on ne tient pas compte de l’inflation, cela peut signifier une réduction à valeur réelle qui aboutit à le faire diminuer dans les mêmes proportions.

Certains industriels arguent que Bercy est tenté de pratiquer des coupes budgétaires dès 2014, car selon eux le politique a en la matière une vision court-termiste, par opposition à l’activité industrielle, qui elle, s’inscrit sur le moyen et le long terme. Est-il envisageable qu’une vague de licenciements ait lieu d’ici 3 ou 4 ans, le temps que les coupes aient fait leur effet dans les commandes passées par l’Etat ?

Le gouvernement français semble avoir pris des options différentes de la précédente majorité. Dans la précédente loi de programmation militaire, l’objectif était de modifier la répartition des 32 milliards du budget entre fonctionnement et investissement. L’idée était de baisser la part de fonctionnement, et pour cela on avait prévu 54 000 postes en moins  à la Défense, et au contraire d’augmenter l’investissement via les achats d’équipement et l’entretien, pour une armée mieux équipée.

Aujourd’hui, dans un contexte où le chômage augmente, on ne veut pas toucher aux effectifs, donc ne pas réduire la part fonctionnement de 17 milliards d’euros. Les coupes budgétaires sont donc à effectuer sur la partie équipement.

La question est de savoir quels programmes vont être supprimés ou décalés. On a deux solutions :

1)      L’Etat français, à travers le livre blanc, décide d’un nouveau format d’armée, et donc de réduire les ambitions de la France, ce qui implique de renoncer à un certain type d’équipement.

2)      On fait comme par le passé, puisque ce n’est pas la première fois que la France est confrontée à des réductions de son budget de la Défense. On saupoudre entre les divers programmes les réductions de dépenses. Par exemple, on s’attend à ce que les objectifs de commandes d’avions Rafale à l’horizon 2025 passent de 286 à 225 unités. En pratique, la France passerait d’environ 300 avions de chasse à un peu plus de 200. Ce saupoudrage reviendrait à réduire nos capacités militaires.

Jusqu’où peut-on aller dans les coupes sans pour autant faire perdre à l’armée son statut de puissance internationale ?

Dans l’idéal la France ne réduirait pas son budget, elle l’augmenterait. 32 milliard d’euros représentent aujourd’hui 1,5% de notre PIB, alors que l’OTAN demande aux alliés de consacrer 2% à la Défense. Aucun membre de l’OTAN ne dépense ce niveau-là, à l’exception des Etats-Unis qui sont à hauteur de 4%. Cela explique leur suprématie en matière militaire.

Pour mémoire, en 1960 le budget de la Défense français était à 4% du PIB. En 1976 le Ministère de l’éducation nationale a dépassé la Défense dans le budget de l’Etat. En 1990, avec la fin de la Guerre froide, des réductions sont également intervenues.  Il est vrai que l’abaisser à nouveau aujourd’hui est une sérieuse menace pour notre statut international.

Il faut tout de même nuancer, car François Hollande a annoncé qu’il ne toucherait pas au budget du nucléaire. Sa préservation est un atout, dans la mesure où la France est l’un des cinq Etats qui en sont dotés au sens du Traité de non-prolifération (qui sont les cinq membres du Conseil de sécurité).

En revanche les capacités conventionnelles vont être fortement handicapées. Or, on le voit bien au Mali, pour aller lutter contre les djihadistes dans cette zone on a plus besoin de moyens conventionnels que de la bombe atomique.

Autre nuance : quel que soit le budget de la Défense, il faut toujours se demander si l’argent est bien ou mal dépensé. Aujourd’hui sans doute, même avec un budget réduit, on pourrait imaginer des dépenses plus efficientes. Des réflexions devraient être menées sur l’industrie de la Défense.

Compte tenu de la conjoncture actuelle et de la nécessité de rester une grande puissance, à quel niveau peut-on estimer le budget optimal ? Y a-t-il une limite à ne pas franchir ?

Il serait bon que la France maintienne son budget de la Défense à la hauteur des 32 milliards d’aujourd’hui. Avec la Grande-Bretagne, la France est le seul pays européen qui dépense suffisamment dans sa défense pour être capable d’intervenir sur les théâtres extérieurs comme la Côte d’ivoire, la Libye, le Mali, et on ne sait où demain. L’intérêt à conserver des capacités opérationnelles est majeur.

Avec un budget stable, ou même en réduction, il y a certainement des moyens de faire mieux avec moins. Le Gouvernement a choisi d’écarter la question des effectifs, pourtant on peut se demander s’il ne serait pas préférable d’avoir moins de militaires avec un meilleur équipement. A ce sujet d’ailleurs, le bilan de la précédente législature n’est pas très bon car il y a bien eu des suppressions de postes, mais celles-ci ont été compensées par des progressions de salaires et des compensations diverses. La masse salariale est donc restée la même. Cette réflexion porte sur le reste de l’Etat, qui emploie un grand nombre de fonctionnaires.

Sur la partie équipement, on peut aussi se poser la question, car aujourd’hui l’armée française achète plus de 90% de ses équipements à l’industrie française. Mais se pose la question de l’adéquation entre ces équipements et les besoins de l’armée. Les drones, par exemple, manquent cruellement, et la France doit s’adresser à ses alliés, et notamment aux Américains, pour compenser. On l’a vu au Mali. Ne devrait-on donc pas réorienter les achats vers du matériel "sur étagère", qui serait disponible dans d’autres industries ? Le patriotisme industriel manquerait à l’appel, mais au moins notre armée serait équipée d’outils utiles.

L’industrie doit aussi se poser la question de sa très forte dépendance à l’Etat français, qui est son principal client. Sans doute a-t-elle besoin de se restructurer, de la même façon que, lorsque les Etats-Unis ont réduit leurs dépenses militaires à la fin de la Guerre froide,  les industries américaines ont décidé de se regrouper. C’est le fameux épisode du « dernier souper », en 1993, à l'occasion duquel le Secrétaire d’Etat américain à la défense Leslie Aspin a convoqué les grands industriels américains pour leur demander de se regrouper pour faire face à la baisse des commandes. Là où auparavant l’industrie américaine était émiettée, de grands groupes de l’armement sont nés.

L’Etat français devrait baser sa réflexion sur cet exemple, sachant qu’il a les moyens d’agir puisqu’il est à la fois le principal acheteur de cette industrie, mais également le propriétaire (majoritaire chez Nexter, majorité relative chez Thalès…).

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