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Bonne nouvelle pour les Français : le pessimisme fait vivre plus longtemps
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Tati Danielle forever

Bonne nouvelle pour les Français : le pessimisme fait vivre plus longtemps

Selon une étude allemande, les personnes aveuglées par leurs pensées négatives et la peur de l'avenir ont plus de chances de vivre longtemps.

Jean-Marie Paul

Jean-Marie Paul

Jean-Marie Paul a enseigné la littérature allemande et l'histoire des idées aux universités de Dijon, Nancy et Angers. Il est notamment l'auteur de D.F. Strauss (1808-1874) et son époque (Les Belles Lettres, 1982) ; Dieu est mort en Allemagne. Des Lumières à Nietzsche (Payot 1994) ; L'homme face à Dieu : Mystique Réforme Piétisme (Artois Presses Université, 2004) et de Du pessimisme (Encre marine, février 2013).

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Atlantico : Selon une étude allemande, les personnes âgées pessimistes sur leurs perspectives de bonheur futur vivent plus longtemps et en meilleure santé que celles qui se montrent optimistes.  L'étude montre ainsi que le risque de dégradation physique et de mort était de 10 % plus important chez les personnes les plus optimistes. Comment peut-on l'expliquer ?  

Jean-Marie Paul : Cette étude concerne des questions que je n’aborde pas dans Du Pessimisme. Ses résultats apparaissent paradoxaux. Chacun est enclin à penser que la joie de vivre, la confiance en soi sont bons pour la santé et l’espérance de vie. Incontestablement, il est bon pour la santé d’être heureux. Mais il faut imaginer Sisyphe heureux, pense Camus.Il ne semble pas que les auteurs de l’étude aient pris en compte le comportement du pessimiste. S’il n’est pas fatalement malheureux, celui-ci est plus prudent, plus calculateur, plus ménager de ses forces qu’il ne surestime pas, tandis que l’optimiste pourra faire une confiance aveugle en la vie et avoir, comme souvent l’adolescent (ou le délinquant…), une conscience d’invulnérabilité qui le conduit dans des impasses.

Les médecins pensent que la longévité d’un individu est en partie dépendante de son mode de vie, ce qui ne semble pas contestable. Celui du pessimiste, de la plupart des pessimistes, tout au moins,  est certainement plus rationnel. Il gère sa vie. Mais la base de l’étude, la typologie rigide optimiste – pessimiste est simpliste. Pourquoi aussi s’en tenir uniquement aux personnes âgées ? On peut être pessimiste à trente ans. Il aurait été plus instructif de déterminer si un sujet pessimiste toute sa vie avait plus de chances d’atteindre un âge avancé que ses semblables.

Un pessimiste supportera plus facilement l’échec, qu’il inclut dans son projet, que l’optimiste qui tirait des plans sur la comète. Je pense aussi, bien que ne disposant pas de statistiques sérieuses, pas plus que les auteurs de l’étude en question, que le pessimiste est généralement plus cultivé et plus lucide, qu’il a un meilleur niveau de vie, et que cela influe sur la longévité. L’étude en question travaille sur des catégories mal définies. Il ne faut pas confondre le pessimiste et le neurasthénique ou le dépressif, bien que les glissements soient fréquents de l’un à l’autre.

Je préfère retenir que le pessimisme est la rencontre d’une personnalité et d’une situation historique, qu’il a donc une composante individuelle et un fondement objectif, ce qui en fait une donnée importante de notre époque, et surtout en France. Il faudrait également tenir compte des situations extrêmes, quand il n’est plus possible de peser et soupeser. Le pessimiste ne refuse pas l’action. Là où le pur sceptique dira : A quoi bon ?, le pessimiste répondra : Pourquoi pas ?

D'un point de vue philosophique, mieux vaut-il vivre vieux mais malheureux plutôt que de mourir jeune mais heureux ?

Si l’on procédait à un vaste sondage, la plupart des individus répondraient, ce qui paraît être une marque de bon sens, qu’ils préfèrent mourir jeunes, après avoir vécu heureux et en bonne santé, que de finir vieux et douloureusement amoindris. L’expérience dit le contraire. La plupart des hommes (je ne dis jamais tous les hommes) ne renoncent pas aisément à la vie. Beaucoup se révoltent quand ils sentent venir les derniers instants. Les cas de sujets qui ont raté une ou plusieurs fois leur suicide et qui désespèrent et se révoltent quand vient l’heure de leur mort naturelle sont fréquents.

Les médecins parlaient autrefois de rebellio carnis, insurrection de la chair, insurrection de la vie, de l’animalité qui est en tout homme sans faire de lui un animal et qui est au contraire constitutive de son humanité. Ce n’est pas la même chose que de croire rationnellement à sa mort et de l’affronter, de l’expérimenter concrètement. La disparition, l’effacement définitif de la conscience apparaît pire que la pire des situations. Imaginer que l’on n’est plus est plus intolérable que le malheur qui nous est devenu familier. Cela a été relevé mille fois par les médecins et les écrivains. Evidemment, cela ne vaut plus pour les cas de douleurs extrêmes et, littéralement, insupportables, inhumaines.

Se dirige-t-on vers une société avec une plus longue espérance de vie mais qui sera de plus en plus aigrie ?

L’évolution de la médecine, bien que ses progrès soient régulièrement surestimés, permet de croire à la lente augmentation de l’espérance de vie. Je ne crois pas qu’une « société aigrie », où les vieillards seraient nombreux, soit un corollaire de celle-ci. Cette « société aigrie », ou plutôt malheureuse, privée de responsabilité, est celle, au moins, en France, dans laquelle nous nous installons jour après jour. Elle afflige jeunes et vieux. Le pessimisme s’est emparé des esprits au XIXe siècle, après 1815, au moins dans la littérature, à de rares exceptions près, quand le sort de la France s’est trouvé dans les mains des vainqueurs. Puis sont venus l’industrialisation, l’urbanisation, la syphilis, qui fit probablement plus de ravages, notamment dans les élites intellectuelles, que le sida aujourd’hui, le conflit interminable entre l’Eglise et la République. Il fut vite évident que le progrès moral n’accompagnait pas le progrès technique et scientifique. Tout ce que l’on appelle sommairement la modernité, qui n’a pas fait rêver grand monde ni en France ni en Europe, devint suspect..

A cela s’ajoute aujourd’hui un grand désarroi politique. Le citoyen, qui objectivement n’en est plus un puisque son avis n’est pas pris en considération, sent bien, même s’il ne conceptualise pas sa situation, que son destin lui échappe, que ceux qui le représentent sont figés dans l’obéissance envers des autorités étrangères dont il ne sait même pas en qui elles s’incarnent en dehors de l’Allemagne dont on lui chante les louanges jusqu’à la nausée. On lui parle de la République, sans lui dire qu’elle n’est plus, puisqu’elle est censée être « une, indivisible et souveraine », ce dernier attribut pouvant prêter à sourire quand on songe que la France peut être condamnée à payer des amendes colossales si elle a le front de désobéir à ses maîtres. Ce qui naguère était la situation d’un pays occupé par une armée étrangère.

Les penseurs politiques, pensons pour faire simple à des exemples extrêmes, Machiavel et Kant, tous deux républicains, il est vrai, posent que le premier devoir du souverain est de protéger son peuple. J’aimerais bien savoir quel est le dernier chef d’Etat à s’en être soucié face aux exigences de l’U.E. et de l’Allemagne. L’inexistence est le drame existentiel de la France. C’est là l’origine de la morosité des Français et la cause de leur indifférence ou de leur franche hostilité à la politique dont ils savent qu’ils n’ont plus rien à attendre, quoiqu’ils n’en fassent pas toute une théorie. Ils ont le sentiment d’être abandonnés et ne comprennent pas ce qui leur arrive. On peut s’étonner d’apprendre par des sondages que les Français sont plus pessimistes que les Afghans. Mais ceux-ci, si malheureux qu’ils soient en comparaison de nous, constatent peut-être que les attentats sont un peu moins nombreux, qu’ils voient moins de soldats étrangers sur leur terre. C’est la tendance, la perspective qui décident de l’humeur. Il y a déjà bien longtemps qu’elles sont mauvaises pour la France. Et les Français ne voient pas poindre un quelconque changement réconfortant. L’homme accepte de souffrir, dit Nietzsche, à condition de savoir pourquoi. Et pour qui.

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