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Bienvenue dans l’ère du nouveau maccarthysme : quand les fact checkers se noient dans leurs prismes idéologiques
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Fake News

Bienvenue dans l’ère du nouveau maccarthysme : quand les fact checkers se noient dans leurs prismes idéologiques

L'avènement des fake news ne doit pas faire de toute la sphère médiatique une arène de décodeurs traitant son adversaire de menteur ou de diffuseur de fake news. Même si on comprend que c'est une attitude pratique, qui évite de rendre les faits complexes et surtout toute auto-critique.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Dans un climat médiatique alimenté par l'émergence des fake news, en quoi la parole publique semble de plus en plus ressembler à un néo-maccarthysme, allant de l'accusation à l'encontre de Vanessa Burgraff dans son altercation avec Najat Vallaud-Belkacem, en passant par l'accusation d'homophobie à l'égard de Gérald Darmanin, ou par la contestation d'un article publié par le Parisien sur le harcèlement de rue constaté dans le quartier Pajol, évoquant un supposé racisme ?

François-Bernard Huyghe : Toutes ces choses sont relativement récentes, en particulier ce qui concerne la post-vérité. On attribue aux bullshit news ou fake news le résultat du Brexit ou de l'élection de Donald Trump. C'est un argument qui a été énormément été utilisé pendant la campagne présidentielle, surtout par Macron – et habilement ! – pour dire qu'il y avait des opérations russes qui se montaient contre lui, qu'on essayait de le déstabiliser, de lancer des rumeurs sur ses financements, sur sa sexualité etc. En contrant parfois même en avance, il a adopté la rhétorique de l'époque, le pompon venant avec les "Macron leaks" qui ne furent absolument pas traités parce que considérés comme "irrecevables" par la presse alors même qu'ils étaient parfaitement vrais (c'étaient d'authentiques documents volés par des hackers). Le contexte et la densité de ces fuites expliquent aussi ce peu de réaction.

Au travers de l'utilisation du terme de fake news qui nous vient du monde anglo-saxon, on observe une explication idéologique des événements qui ne vont pas dans le "bon sens", à défaut d'essayer de trouver les véritables causes qu'elles soient géographiques, sociologiques, économiques etc. On veut ainsi expliquer le comportement aberrant du peuple par sa naïveté. Et par les entreprises de tromperies de manipulateurs diaboliques, dont les Russes bien entendus, qui sont les bons clients dans ce système-là.

On observe évidemment que toutes ces accusations relèvent toujours du politiquement correct – les mots clés sont alors populisme, homophobie, racisme, complotiste etc. le tout étant de le discréditer. Avec la fake news, on n'a plus besoin de passer par une discrétisation par procès, c'est une lettre écarlate qui vous place dans le champ des infréquentables !

Il ne faut pas pour autant se tromper : il y a énormément de fausses nouvelles, de délires, de menteurs et de paranoïaques. Et de fait ces gens ont un public particulièrement réceptif et accessible avec les nouveaux médias et les nouveaux outils technologiques. Ils ont d'autant plus de facilité à trouver un public réceptif quand on discrédite injustement des personnes à partir de petites erreurs montées en épingles par le seul fait de les qualifier de fake news. Je pense ici évidemment à la chroniqueuse d'ONPC, Vanessa Burgraff, qui s'est trompée en affirmant que la réforme orthographique avait été faite par Najat Vallaud-Belcaçem... ce qui n’enlevait a priori rien de sa critique de la mise en application de la-dite réforme. Mais qui a amplement suffit à la discréditer aux yeux de nombreux censeurs. Dans le cas de Gérald Darmanin, on le discrédite par le simple fait qu'il soit soit-disant homophobe, du fait d'informations anciennes retrouvées et qui sont là encore considérée comme suffisantes pour le déstabiliser. Et quand au cas de la rue Pajol, je peux affirmer avec une certaine certitude, en mon âme et conscience que ces agressions sont réelles ! Je suis déjà passé dans ce quartier, et cela paraît très crédible. Mais que le simple fait de l'accuser de racisme ou de populisme empêche toute observation honnête des faits ; et on ne fait pas preuve nécessairement d'une grande rigueur dans ce genre d'entreprise... prenez la façon dont le Bondy Blog a « vérifié » que dans le café on pouvait faire venir des femmes. Ils ont débarqué avec des caméras en disant « On est le Bondy Blog est-ce que vous refusez des femmes ? ». Évidemment ils ont répondu non. On ne recule devant rien pour faire taire un adversaire, par exemple quand on traite quelqu'un de complotiste. C'est l'argument le plus fort, mais entre le vrai complotiste qui croit au complot sioniste ou aux Illuminatis et celui qui critique le système capitaliste (une espèce très à la mode dans ma jeunesse : le gauchiste !), on est face à deux réalités différentes ! Ce néo-maccarthysme comme vous le dites, c'est de faire de toute personne qui est un tant soit peu en désaccord avec moi un paria à partir du moment où il montre la moindre faiblesse. Dans le cas de Vanessa Burgraff, c'est particulièrement vicieux : soit elle est partie prenante de la fachosphère, soit elle est disqualifiée car victime de la fachosphère. Et il n'y a pas de recours face à ça !

Alors évidemment, si quelqu'un ment, si quelqu'un laisse passer des fausses informations, et surtout si ce quelqu'un est journaliste, il faut le signaler et le reprendre... mais il n'est pas nécessaire de le clouer au pilori ! Toute opposition à votre pensée n'est pas nécessairement une volonté perverse de créer de la fausseté. C'est le propre du totalitarisme de considérer ceci, que ses adversaires mettent en danger l'intégrité du pays et répandent de fausses nouvelles. Et s'il arrive que l'on se trompe, dans ce domaine-là, personne n'est épargné !

Eric Deschavanne : Les médias contrôlent l'objectivité de l'information, et c'est une bonne chose dans le cadre du pluralisme et de la concurrence qui caractérisent l'univers médiatique contemporain. Ils ne se bornent cependant pas à informer mais sont aussi le principal véhicule du moralisme de l'époque et des idéologies dominantes. L'inquisition médiatique ne vise donc pas exclusivement à "faire toute la lumière" mais également à ensevelir les faits sous un fatras de commentaires moralisateurs ou idéologiques qui viennent obscurcir la réalité. C'est le paradoxe du rapport contemporain à l'information : nous ne souffrons pas de la censure ou de la rareté de l'information mais nous subissons un bombardement d'informations - vraies, fausses ou approximatives – accompagnées par un flux continu de commentaires divers et contradictoires, plus ou moins intelligents ou fallacieux. Dans ce contexte, il est presque aussi difficile de construire un jugement objectif que dans celui qui était marqué par la rareté et la régulation par un monopole médiatique. 

Cela dit, on retrouve également un phénomène classique de conflit des interprétations dû à l'idéologie. Le face-à-face entre Vanessa Burgraff et Najat Vallaud-Belkacem illustre assez bien les deux dimensions du problème contemporain de l'information : 1) la dimension nouvelle, celle du mélange des genres et de la superficialité de l'information  : un politique accuse une journaliste de désinformation dans le cadre d'une émission de divertissement dans laquelle personne n'est en mesure d'établir précisément les faits; 2) les médias sérieux et les "décodeurs" s'emparent alors de l'affaire, et l'on retrouve le clivage des interprétations idéologiques de la réalité. Car la réalité est ici affaire de regard : si l'on juge bonne la réforme de l'orthographe, on soulignera le fait que la réforme n'a pas été initiée par NVB et que celle-ci n'a fait qu'entériner sa mise en oeuvre nécessaire; si l'on est contre cette réforme, on rappellera qu'elle était restée lettre morte, et que sa mise en oeuvre est due à l'initiative du nouveau Conseil des programmes, sous la responsabilité politique de NVB.

Comment a pu évoluer ce phénomène au cours de ces dernières années ? Comment comprendre, notamment, l'apparition d'un journalisme dit de fact checking, comme les décodeurs du monde. En quoi ce "décodage" supposé objectif, défend lui même une vision pouvant échapper à ses rédacteurs ?

Eric Deschavanne : L'origine de la chose n'est pas un mystère : le fact checking est une réponse des médias traditionnels au défi que représente l'émergence de la jungle d'internet - un univers d'émission et de diffusion d'information totalement dérégulé, source permanente de désinformation ou d'intoxication des esprits par de fausses informations. La veille des médias me paraît à cet égard justifiée : il importe en effet d'informer sur l'information et d'aider le public à sélectionner les sources, à trier le bon grain de l'ivraie. 

Le problème est celui de la crédibilité de l'entreprise. Il faudrait ne dénoncer que les fausses informations criantes. Dès lors que tout devient "fake news", il n'y a plus de "fakes news" ni de faits, mais seulement des interprétations. C'est un problème classique de théorie de la connaissance en matière de sciences humaines : il importe de distinguer faits et interprétations, mais le culte des faits peut être naïf si l'on ne voit pas que leur construction repose toujours sur une interprétation du réel. L'objectivité suppose la réflexion et l'explicitation des présupposés idéologiques et culturels de celui qui propose une représentation de la réalité. Il faudrait sans doute initier les "décodeurs" à cette problématique.

François-Bernard Huyghe : On a un peu à faire au Ministère de la Vérité ! Je connais des gens du Decodex, ils sont aussi sympathiques que vous et moi et très certainement de bonne foi. Simplement, ils croient ne pas être dans l'idéologie, d'être objectifs, d'être uniquement au service de la Vérité. Ensuite, il faut bien voir qu'il y a un élément très fortement corporatiste : c'est une superbe défense des privilèges de la presse traditionnelle face à un public que celle-ci ne contrôle plus et qui va s'informer sur des réseaux parallèles, et souvent sociaux. C'est alors une façon de dire : « revenez vers les médias traditionnels si vous voulez avoir la seule bonne information produite par de vrais journalistes ». Une petite parenthèse : on est passé d'une vision enthousiaste des réseaux sociaux qu'on considérait comme la voix du peuple, l'émergence du journaliste-citoyen et le lieu de l'intelligence collective (par exemple pendant le Printemps Arabe) à une vision très pessimiste qui encourage à regarder la presse officielle (contre les fake news) en moins de cinq ans !

Le problème est plus complexe que cela : il est évidemment important de démasquer les vrais faussaires et il y en a. Il y a aussi ceux qui transmettent de bonne foi parce que cela correspond à leurs convictions. S'il s'agit de prouver une véritable escroquerie, le service décryptage est une excellente chose. Ce qui est gênant, c'est l'usage offensif que l'on fait de cela, qui va même aujourd'hui très loin puisqu'on a aujourd'hui de grands GAFA qui s'allient à des médias pour certifier l'information et les sources autorisées. On signale ce qui est potentiellement faux comme on signale un film interdit aux moins de 18 ans. 

Et un écueil de taille demeure car qu'est-ce qu'une nouvelle vraie ? Il y a toujours un peu d'inexactitude... Un chiffre peu cacher bien des choses, une statistique ou un graphique est aisément manipulable. Un mot peut être imprécis (pensons au cas Burgraff) mais en même temps porter une certaine vérité (de fait, NVB a porté cette réforme, et ne l'a pas empêchée en tout cas !). 

Et le fact-checking s'attache à des éléments précis et souvent concrets, mais pas aux différentes « échelons » de vérité. En niant une information sur une imprécision, on rentre dans le processus du révisionnisme : par exemple personne ne peut prouver que 6 millions de juifs sont morts pendant la guerre. On n'a pas un chiffre exact. Mais quand bien même cela serait 5,5 millions, cela ne changerait rien, cela ne serait pas de la « fake news » !

Il faut savoir faire la différence entre un mensonge, un trucage et une imprécision, une maladresse, une erreur d'attention, un point de vue biaisé... parce que si on va dans ce sens-là, François Hollande qui affirme avoir laissé la France dans un meilleur état qu'il l'a trouvée est-il un diffuseur de fake news ? Non ! Il y a une différence entre un jugement, une opinion générale et un faux. Et dans le climat actuel, on a tendance à tout confondre !

Dans cette réalité faite de fake news, et d'accusations de plus en plus violentes à l'égard de journalistes, quels sont les outils permettant de "pacifier" un débat pour le moins chaotique ?

François-Bernard Huyghe : Il me semble qu'il y a effectivement une escalade. Il est gratifiant d'être dans le camp des décodeurs, parce qu'on disqualifie son adversaire et qu'on se retrouve dès lors dans le camp du vrai et du bien. C'est l'effet « injure pour plateau de télé » : il suffit de traiter quelqu'un de complotiste et le mal est fait !

Je crois que le débat politique ne peut pas porter uniquement sur des faits constatés avec la précision d'un constat d'huissier. C'est aussi la perception de la réalité qui est en question, toujours. Il faut donc calmer cette tendance à tout réduire à des détails. Un argument peut être vrai mais mal argumenté, cela ne vaut pas la peine de considérer que tout l'argument est faux sur ces bases-là. On se perd dans des arguties. Il y a toujours du flou dans le langage, et le langage doit toujours être interprété. 

Ne faisons plus d'amalgame entre le projet de désinformation volontaire et le processus normal du débat qui inclut des enthousiasmes, des évaluations variables, des valeurs etc. Avec les fake news, on risque de lasser le public si on a de cesse de les trouver partout même là où elles ne sont pas. Et cela provoque un comportement étrange chez les politiciens, qui deviennent obsédé par leurs chiffres et la justification de leurs arguments jusqu'à l'absurde. 

Il faut donc arrêter de criminaliser tous ceux qui sont imprécis ou dans le jugement, cela ne fait pas progresser le débat.

Eric Deschavanne : Le fait que journalistes et médias se mordent et se dévorent entre eux me semble être un phénomène nouveau. Dans l'univers d'hyperconcurrence médiatique où nous sommes entrés, je pense qu'il devrait s'accentuer. En un sens, c'est une bonne chose : il n'y a pas de raison pour que les médias échappent à l'inquisition médiatique. Le risque est celui d'une perte générale de crédibilité, l'avènement du relativisme généralisé. Il n'y a pas d'autre remède que la qualité de l'information. Avant de "décoder" et de "fact checker" les autres, chaque journaliste et chaque média devrait avant tout balayer devant sa porte et s'évertuer à produire de l'information objective - en évitant autant que possible les biais résultant de l'idéologie, du moralisme ambiant et des impératifs de la concurrence. Rappelons que le journal Le Monde lui-même avait au moment de l'affaire Baudis publié un article contenant forces détails glauques sur les soirées pédophiles et sadomasochistes de Toulouse. Le problème, comme toujours, ce sont les critères d'objectivité jugement, le sens de la mesure, le professionnalisme et l'esprit de responsabilité. Il y a et il y aura toujours de bons et de mauvais journalistes. Cela vaut pour tous les métiers.

 

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