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BCE : non, Mario Draghi n’a pas perdu la main !
©Reuters

Coup de bluff ?

BCE : non, Mario Draghi n’a pas perdu la main !

Malgré des apparences décevantes, Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE), joue avec subtilité sa propre partition. Explications.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Non, Mario n’a pas perdu la main : il a joué plus subtil compte tenu des circonstances, et n’a pas (encore) été compris.

Mario Draghi a parlé le 3 décembre 2015, et les marchés financiers n’ont pas aimé. Lui, la coqueluche de la finance, voilà qu’il la déçoit ! L’euro est monté par rapport au dollar, les taux longs ont partout augmenté, les bourses baissé. L’inverse de ce qui était voulu !

Pourtant, Mario a appliqué sa fameuse méthode whatever it takes (tout ce qu’il faut). Souvenons-nous : nous sommes en juin 2012. La crise de l’euro frappe aux portes de l’Espagne et de l’Italie. Les taux longs y sont à 7 %, avec la crise grecque qui se répand. Aider la Grèce est possible du fait de sa taille, mais l’Espagne ou l’Italie, c’est trop gros, et rien n’est prévu. Alors, Mario Draghi dit qu’il fera « tout ce qu’il faut » et les marchés, médusés et réconfortés, refluent. Les taux longs à 10 ans baissent : ils sont aujourd’hui à 1,7 %. Une chute de 530 points de base ! Ce n’est que la psychologie, plus bien sûr la crédibilité de Mario Draghi, qui ont joué. Quand il parlait, il n’avait pas les moyens techniques de ces propos. Ils ont été rendus possibles des mois après avec les OMT (Opérations monétaires sur titres, Outwright monetary transactions). Désormais, la Banque centrale européenne peut acheter des titres des états membres sous certaines conditions – très strictes. Elles seront précisées en octobre 2012 et définitivement légalisées en janvier 2015 – et n’ont jamais été utilisées ! A l’époque, dire whatever it takes a donc suffi. De la grande politique monétaire diront certains, du bluff les autres, un vrai succès diront-ils tous !

Le pire est évité : l’explosion. Vient un autre risque : l’implosion, autrement dit la déflation. C’est alors que Mario Draghi lutte pour pouvoir acheter des bons du trésor des pays de la zone euro, à hauteur de 60 milliards par mois, jusqu’à ce que l’inflation revienne. Autre succès, après des mois de bataille contre la Banque centrale allemande (surtout).

Un autre risque, encore, apparaît aujourd’hui : la langueur européenne quand les Etats-Unis vont mieux. En zone euro, pas assez de croissance, pas d’inflation, une montée des déficits peuvent tout étouffer. Aux Etats-Unis, c’est le plein emploi et une inflation core (hors pétrole et produits volatiles) à 2 %, qui force Janet Yellen, la patronne de la Banque centrale américaine, à augmenter les taux le 16 décembre.

Mais alors, se dit Mario Draghi, si la croissance ici part lentement et avec retard par rapport aux Etats-Unis, si l’inflation reste basse, si le crédit repart trop mollement pour financer l’investissement, la croissance à moyen terme est en jeu, avec trop peu de réformes et d’investissement.  Pire, l’euro peut se voir attiré vers le haut par le dollar, plus les taux. Il faut agir !

We must : c’est le nouveau whatever it takes. Mari Draghi commence par « chauffer la salle » à Malte le 22 octobre. Il annonce des décisions importantes pour faire repartir la croissance par le crédit et l’inflation. L’imagination des marchés se déchaîne, faisant augmenter les achats mensuels de bons du trésor et baisser les taux de réserve de – 0,2 % à – 0,3 ou – 0,4 % (le taux négatif auquel la BCE « rémunère » les banques pour les pousser à faire du crédit !).

Enfin, que fait Mario le 3 décembre : il achète autant de bons du trésor (et produits voisins) mais sur six mois de plus et baisse à – 0,3 % le taux de réserve. Et les marchés ne sont pas contents !

Ils voulaient non seulement que Mario baisse le taux de réserve à 0,3 %, mais surtout achète plus de bons du trésor, autrement dit fasse plus baisser les taux longs. Mais ce que fait Mario Draghi, c’est pénaliser les liquidités excédentaires des banques (allemandes et françaises notamment) pour les pousser à faire du crédit si on leur en demande… et autrement à acheter du dollar !

Et ça, il ne peut surtout pas le dire ! SECRET ! Mario Draghi ne peut pas dire que la meilleure politique monétaire est de faire baisser l’euro pour importer plus d’inflation et baisser les taux réels ! Les marchés financiers n’ont pas (encore) compris. Et Mario ne pouvait rien dire, puisqu’il répète toujours que « l’euro n’est pas un objectif », même s’il y pense toujours. Autrement, ce serait la guerre des changes. Mais les banques vont s’y mettre et les marchés comprendre. Bien joué, Mario, ce coup (très) indirect !

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