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Bannon-Soros : pourquoi les Américains choisissent l’Europe comme nouveau champ de bataille idéologique
©MICHAL CIZEK / AFP

Combat des idées

Bannon-Soros : pourquoi les Américains choisissent l’Europe comme nouveau champ de bataille idéologique

Steve Bannon a lancé sa plateforme de recherche et de communication "The Movement" afin de mener la "révolte des populistes européens de droite". Il s'oppose à George Soros, un milliardaire américain à la tête du think tank Open Society. Qu'est-ce qui pousse ces Américains à faire de l'Europe leur champ de bataille prioritaire dans la défense de leurs idéaux ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Steve Bannon a affirmé lancer sa plateforme de recherche et de communication "The Movement" pour mener la "révolte des populistes européens de droite". Il se pose comme un anti-Soros, milliardaire américain connu pour son soutien indéfectible aux migrants et à la tête d'Open Society, un think tank très influent dans les milieux européistes. Qu'est-ce qui pousse ces Américains à faire de l'Europe leur champ de bataille prioritaire dans la défense de leurs idéaux ? Pourquoi l’Europe devient-elle le champ de bataille de ces Américains qui veulent imposer leur vision du monde ? 

Edouard Husson : De Gaulle aimait bien parler de « l’Europe et sa fille l’Amérique ». Les Américains savent bien que l’Europe reste un laboratoire idéologique, qui vient régulièrement alimenter la politique américaine. Pensez à l’influence - néfaste de mon point de vue - qu’a eu la « French theory » sur les universités américaines. Ou à la manière dont la Grande-Bretagne a frappé, en 2016 comme en 1979, les trois coups d’un grand basculement politique: le néolibéralisme de Margaret Thatcher ou le Brexit. L’engagement de Georges Soros en faveur d’un néolibéralisme multiculturel (à la différence de celui de Margaret Thatcher, qui restait dans le cadre national) remonte aux années 1990. C’est une vieille histoire. Méfions-nous de la focalisation sur le seul Soros, qui fait tomber trop d’observateurs dans un conspirationnisme plus ou moins conscient. Soros est sans doute devenu le plus emblématique des promoteurs de la « société ouverte ». Il est aussi, sans doute, l’un des libéraux qui a le plus vite compris que le Brexit ou Trump ce n’était pas pour rire. L’Europe de l’Ouest s’est montrée beaucoup plus ouverte à l’immigration et à la société multiculturelle que les Etats-Unis ces vingt dernières années. Soros espère donc pouvoir y installer, malgré le basculement de l’Europe Centrale et le contre-exemple russe, des postes de défense d’où pouvoir reconquérir les Etats-Unis. Steve Bannon, c’est le contraire: patron de médias et stratège politique ayant joué un rôle essentiel dans la campagne de Trump - avec qui il est brouillé aujourd’hui - il espère faire basculer l’Europe dans ce qu’il appelle « populisme de droite ». 

Est ce paradoxalement un gage de l’importance qu'ils accordent au "Vieux Continent" ?

Le « Vieux Continent » est devenu un champ de bataille. Et de façon intéressante, ce n’est pas la Russie qui a la main, contrairement à ce qui se répète à longueur de déclarations dans les médias mainstream. Vous identifiez deux Américains, un libéral et un conservateur populiste, qui se livrent à une lutte d’influence en Europe. Le combat entre libéraux et populistes risque d’être acharné car la conquête de l’Europe par le conservatisme scellera la défaite du libéralisme. De ce point de vue, l’Asie compte moins que l’Europe pour les Américains. L’Allemagne fait partie des cinq plus grandes économies du monde. Or sa Chancelière a fait un choix majeur, à l’automne 2015, en faveur de la société multiculturelle, en ouvrant les frontières de son pays à des centaines de milliers de réfugiés et d’immigrants venus du Proche-Orient et d’Afrique. Par réaction, l’Europe s’est divisée entre pays suivant l’Allemagne (comme la Suède) et pays de plus en plus hostiles à la politique allemande (l’Europe Centrale, l’Italie). De fait, libéraux et populistes s’affrontent, les premiers pour maintenir le principe de l’ouverture des frontières nationales et de la libre circulation, les seconds pour imposer la fin de l’Espace Schengen et le retour aux frontières nationales. C’est ici qu’il faut insister sur la multiplicité des nations en Europe: chacun de nos pays est traversé par l’affrontement entre libéraux et populistes. Au lieu d’une bataille décisive, comme celle que se livrent, depuis 2015, Donald Trump et les libéraux américains, on a une multitude de batailles: chaque nation européenne est un enjeu. Evidemment, la victoire reviendra à celui qui fera basculer les grandes nations. 

"L'Italie est le coeur battant de la politique moderne. Si cela marche, cela peut marcher partout" a déclaré Steve Bannon au Daily Beast. Il a aussi affirmé qu'il comptait s'appuyer sur toutes les forces populistes lors des prochaines élections européennes. L'Italie et ces prochaines élections sont-elles les deux champs de bataille entre progressistes et populistes ? Quelle force de frappe réelle pourraient avoir ces deux camps dans ces deux arènes ?

L’Italie est le premier grand pays qui a basculé du côté populiste - selon un schéma d’ailleurs plus compliqué que ce qu’avance Bannon, puisqu’elle a sécrété une alliance de populistes de droite (au Nord) et de populistes de gauche (au Sud). L’Italie compte plus, dans l’esprit de Bannon, que la Hongrie, déjà acquise ou l’Autriche, petit pays. Sa cible suivante, c’est la France. Mais Bannon risque d’y avoir du mal car la France n’amènera jamais un gouvernement populiste au pouvoir: c’est dans notre pays que va se jouer la capacité du populisme de droite à réussir avec l’establishment de droite une synthèse conservatrice. C’est d’ailleurs l’avenir: à droite se joue la réussite ou non du compromis théorisé par David Goodhart entre les « nomades » et les « sédentaires », entre les classes dirigeantes mondialisées et les « nations périphériques » pour adapter l’expression de Christophe Guilluy. . Les élections européennes du printemps 2019 permettront de mesurer le degré d’avancement de la métamorphose du populisme de droite en conservatisme. Il est très probable que l’on assiste à une déroute des libéraux. Pour autant, on aura vraissemblablement en face une coalition hétéroclite de nationalistes, populistes et conservateurs. Et il ne faut pas oublier qu’il y aura aussi une poussée de populisme à gauche. 

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