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Des bandes de « blousons noirs » aux Noirs en blousons ?
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Laisse béton

Des bandes de « blousons noirs » aux Noirs en blousons ?

Dans son dernier ouvrage "La formation des bandes", le sociologue Marwan Mohammed s'est attaché à comprendre ce phénomène à la fois ancien et en constante mutation. La société change, les bandes aussi. Extraits.

Marwan Mohammed

Marwan Mohammed

Marwan Mohammed est sociologue et directeur de recherches au CNRS (CESDIP). Il a dirigé de nombreux ouvrages, parmi lesquels Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005 (2006)(avec Véronique Le Goaziou), La Frénésie sécuritaire (2008). Il coordonne actuellement un séminaire sur les déviances et les formes de contrôle social et pénal au Centre Maurice Halbwachs (CNRS-ENS-EHESS).

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Même si cela est méconnu et sûrement peu représentatif, les bandes de « blousons noirs » intégraient déjà, notamment en Île-de-France, des jeunes immigrés (travailleurs et rapatriés d’Afrique du Nord).

C’est Jean Monod – l’un des rares chercheurs à observer directement et durablement les bandes – qui fournit les indications les plus fines sur la place de l’altérité raciale au milieu des années 1960 : « J’avais eu maintes fois l’occasion de constater le racisme des voyous. Je me l’étais expliqué par des motifs économiques. Marginaux comme le voyou, les “crouilles” constituent une masse sous-prolétarienne qui favorise, au détriment des jeunes, une dévaluation des salaires. Mais c’était là une rationalisation puisque, dans l’ensemble, ces jeunes refusaient en bloc tout travail. Leur mépris pour les crouilles n’était alors que l’extension logique de leur mépris des travailleurs. À cela s’ajoutait un racisme ambiant très virulent dans les milieux populaires […]. La solidarité dans les bandes était un idéal trop souvent bafoué. Comme les Nords-Africains, ils ne donnaient l’impression d’être unis que parce qu’ils étaient rejetés en bloc par la société. […]. »

Certains Nord-Africains sont même chefs de bande, ou jouent dans les bandes un rôle très influent au prix d’un surinvestissement transgressif : « […] fascinés par ce qu’ils haïssent, les voyous ont tôt fait de transformer en exception celui, qui paré du prestige de la caricature, vient chez eux faire la même chose qu’eux et plus facilement […]. »

Jean Monod observe même un nombre restreint de bandes à dominante étrangère : « À Sarcelles, j’ai rencontré une bande qui fixait à trente le nombre de ses membres. […] Ils appartiennent tous au milieu ouvrier ; un grand nombre sont d’origine étrangère ; ils travaillent en banlieue, soit en usine, soit chez des artisans (miroitiers, serruriers) ; ils n’habitent pas la cité nouvelle, mais la campagne alentour, dans des bidonvilles ou des HLM isolées ; ils ont tous un vélomoteur pour se déplacer ; ils ne se retrouvent qu’en fin de semaine dans le snack-bar à côté de l’unique cinéma de la cité. »

Globalement, le traitement médiatique de l’époque fait fi de ces aspects. Pourtant, le racisme, ou à un degré moindre, les stéréotypes s’expriment ouvertement. Les propos de Monod viennent rappeler que même travailleurs, et contrairement aux visions qui vantent une coexistence passée idéale entre prolétaires nord-africains et nationaux, les étrangers sont stigmatisés, tout juste tolérés dans certaines bandes au prix d’un sur-engagement compensatoire.

Mais à la lumière de l’ensemble des écrits de l’époque les clivages de classe et les démarcations morales écrasent toute autre forme de différenciation dans le regard public. Les « blousons noirs » sont d’abord des ouvriers, au sein des bandes le taux d’inactivité professionnelle est faible. Jean Monod décrit des bandes où le travail est au coeur du quotidien.

La décennie suivante, les « loubards » sont l’objet d’une enquête fouillée de la part du sociologue Gérard Mauger. Malgré un accroissement considérable du nombre de jeunes Arabes dans le monde des bandes, la dimension raciale reste secondaire dans la compréhension globale du phénomène. Au sein des quartiers, Colette Pétonnet remarque qu’il n’y a pas de « hiérarchie ethnique » et que seules comptent les « hiérarchies
interpersonnelles ».

L’existence des « loubards » prend encore sens dans et par le fonctionnement de la classe ouvrière. Ces jeunes proviennent avant tout des lieux et des familles les plus démunies. La part des immigrés étant croissante parmi ces familles, leurs enfants sont donc plus visibles dans les bandes. Que les « Blancs » soient majoritaires ou minoritaires, ils restent actifs et légitimes. Sauf exception, l’unité des bandes reflète l’homogénéité résidentielle, socio-économique et scolaire. Comme le note Michel Fize, la génération des « loubards » est plutôt celle de la transition entre « monoethnicité » et « pluriethnicité ».

 

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Extraits de La formation des bandes, de Marwan Mohammed, Puf (août 2011)

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