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Baisse du chômage : les Allemands ont-ils une potion magique ?
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Le travail das ist la santé

Baisse du chômage : les Allemands ont-ils une potion magique ?

D'après l'institut de conjoncture DIW, l'Allemagne évitera de justesse la récession en 2012. Les Allemands s'appuient notamment sur une baisse historique du chômage, quasi miraculeuse en temps de crise... De quoi donner des idées à la France ?

Brigitte Lestrade

Brigitte Lestrade

Brigitte Lestrade est Professeur de civilisation allemande contemporaine à l’Université de Cergy-Pontoise. Ses activités de recherche portent sur les aspects économiques, sociologiques et culturels de l’Allemagne de nos jours, plus particulièrement de l’évolution du monde du travail.

Elle publié de nombreux articles, ainsi que six ouvrages sur les aspects les plus divers concernant les mutations du travail.

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Sur le front du chômage, l'Office fédéral de statistique Destatis n'arrête pas d'annoncer de bonnes nouvelles, à la satisfaction des Allemands, et l'étonnement, voire l'irritation des pays voisins. Alors que les pays européens, notamment ceux du sud, sont frappés de plein fouet par la crise, affichant des taux de chômage en hausse constante, le gouvernement allemand a pu annoncer un niveau de chômage historiquement bas, le meilleur depuis l'unification il y a plus de vingt ans.

D'après les chiffres présentés au mois de décembre 2011, seuls 2,7 millions de personnes étaient au chômage, ce qui représente un taux de 6,4%, alors qu'en France, le taux dépasse les 9%. Par rapport à 2010, le nombre de chômeurs a reculé de 263 000. Si les chiffres de l'Agence fédérale du travail de Nuremberg sont légèrement différents, la tendance reste la même. Ce record se double d'un autre, celui du nombre de personnes occupant un emploi, ce qui est étonnant, vu la situation démographique de l'Allemagne, qui connait un solde négatif de l'accroissement naturel de la population depuis des années.

Mais, puisant dans les réserves que représentent les femmes, les seniors et les chômeurs, l'Allemagne a vu sa population active atteindre plus de 41 millions de personnes en 2011, une hausse de plus d'un demi-million en un an, selon les chiffres de l'Office fédéral de statistique. Cet accroissement se manifeste dans tous les domaines d'activité, surtout dans celui des services aux entreprises, mais l'industrie n'est pas en reste.

Devant cet exploit en temps de crise, la plupart des commentateurs ne manquent pas de s'interroger sur les ressorts de cette résilience que l'Allemagne est seule à démontrer parmi les grands pays européens. Bon nombre de facteurs ont contribué à cette réussite. Un des premiers, du moins par ordre chronologique, est sans doute la réforme du marché de l'emploi entreprise par l'ancien Chancelier Gerhard Schröder. Le coeur de son « Agenda 2010 », la fameuse loi Hartz IV, a taillé dans l'assurance-chômage, en maniant plus le bâton que la carotte, afin d'inciter les chômeurs à reprendre plus rapidement le chemin du travail, même si celui-ci était plus mal payé et ne correspondait pas aux compétences du demandeur d'emploi.

De plus, le niveau des salaires, parmi les plus élevés en Europe il y a dix ans, a été contenu avec le consentement des syndicats. Selon une étude de l'Institut allemand d'économie (DIW), les salaires réels ont baissé de 4% en dix ans, alors qu'ils ont augmenté de 15% en France pendant la même période. En même temps a été amorcée une remontée du temps de travail. Cette amélioration de la compétitivité des entreprises allemandes, conjuguée à leurs exceptionnelles performances sur le front des exportations – même si elle a dû céder sa place de première nation exportatrice à la Chine en 2009 – lui ont permis de rebondir très rapidement après la désastreuse année 2009 qui a connu une croissance négative de -4,7%.

A ces forces pérennes, réforme du marché de l'emploi, modération salariale et présence robuste dans les exportations, l'Allemagne a assorti des mesures ponctuelles, destinées à la fois à relancer la machine économique et à freiner le chômage. Il s'agit d'une part du plan de relance conjoncturelle de 80 mrd € en 2009/2010 et d'autre part de l'usage systématique du dispositif de chômage partiel, que les Allemands appellent d'ailleurs, de façon plus positive, « travail réduit ». En cas de problème, les entreprises peuvent demander à bénéficier de ce système qui maintient les salariés en emploi avec un salaire réduit aux deux tiers environ. En 2009, le gouvernement avait étendu le dispositif pour éviter des licenciements massifs. Au plus fort de la crise, jusqu'à 1,5 millions de salariés en ont bénéficié. Pour les entreprises aussi, l'avantage est évident: en cas de reprise des commandes, pas besoin de recruter du personnel, il suffit de rappeler ceux qui ont été renvoyés temporairement à la maison. C'est ce qui n'a pas manqué d'arriver; la croissance était de 3,5% en 2010, encore un record depuis l'unification; pour 2011, le gouvernement s'attend à 2,6% et il reste confiant pour 2012.

Il est évidemment tentant, devant une baisse du chômage aussi insolite, de se demander si les chiffres présentés par les instances officielles correspondent à la réalité ou, pour le dire crûment avec certains commentateurs allemands, s'ils ne sont pas truqués. Le ministère du Travail, dans une réponse à une interrogation des Verts, a effectivement admis que l'Agence fédérale du travail ne comptait pas parmi les chômeurs un grand nombre de personnes d'un certain âge qui étaient pourtant enregistrées comme sans emploi. Cette anomalie remonte à une décision de la Grande coalition de 2008, selon laquelle les personnes âgées d'au moins 58 ans et qui percevaient l'allocation chômage Hartz IV depuis au moins un an sans qu'on leur propose le moindre emploi, ne sont plus comptabilisées parmi les chômeurs. Au mois de novembre, cette mesure concernait 105 000 chômeurs. Si ce groupe était pris en compte dans les statistiques, le taux de chômage des 55-64 ans serait de 9,7% au lieu des 8% affichés.

Ces chômeurs de longue durée ne sont pas les seuls dont l'Agence de Nuremberg ne tient pas compte. S'y ajoutent tous ceux qui se trouvent en formation ou auxquels l'agence pour l'emploi a proposé un job à 1 €, une de ces pseudo-mesures pour rendre les chômeurs « employables ». Si ces populations de chômeurs non pris en compte dans les statistiques ne conduisent pas forcément à les dénaturer, il est un aspect qu'on n'évoque pas assez et qui pourrait en effet conduire à nuancer cette image positive: sont considérés aussi comme actifs tous ceux qui occupent un mini-job, c'est-à-dire un emploi à temps très partiel, dont la rémunération ne dépasse pas 400 € par mois et qui ne paient pas d'impôt sur le revenu. S'il est vrai que les statistiques du chômage ne comptent plus comme chômeurs les personnes qui travaillent un peu –, en France, ce n'est pas différent –, les 5 à 6 millions de détenteurs d'un mini-job comptabilisés parmi les actifs, donnent une image moins favorable de la situation. Se peut-il que les Allemands paient le recul du chômage avec l'extension du secteur des bas salaires?

Toujours est-il que la France, sans être dupe des ressorts de ce miracle sur le front de l'emploi, pourrait s'inspirer de certains aspects qui font la force du marché du travail en Allemagne. Citons d'abord, ce qu'on oublie souvent, l'omniprésence de la formation duale pour les jeunes, qui, formés à la fois en entreprise et à l'école professionnelle, s'insèrent si bien qu'ils ont un taux de chômage aussi bas que celui de leurs aînés. Le dispositif de chômage partiel ensuite, qui dispose en Allemagne d'un guichet unique, alors qu'il reste encore trop compliqué en France. La prise de conscience existe, la nécessité d'étendre l'apprentissage et de simplifier l'accès au chômage partiel est présente à l'esprit de bon nombre de décideurs.

Il est toutefois un domaine où, culturellement, on ne voit pas très bien comment les Français pourrait émuler les Allemands, c'est celui des relations entre partenaires sociaux. Les Allemands aiment la coopération au sein de l'entreprise – la modération salariale depuis dix ans en est un exemple – alors que les Français ne conçoivent les relations sociales qu'en termes de conflit. Pour faire aussi bien que les Allemands, il faudrait travailler plus longtemps, exporter plus – et changer de caractère.

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