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30% des lycéens souffrent d'une dette de sommeil.
30% des lycéens souffrent d'une dette de sommeil.
©Reuters

Grasse mat' en semaine ?

L’autre réforme des rythmes scolaires : pourquoi on fait commencer les cours au lycée trop tôt

Alors que la rentrée a eu lieu mardi 2 septembre, les lycéens doivent s'adapter au rythme scolaire, lequel ne correspond pas toujours à leur horloge biologique. Ainsi, près de 30% d'entre-eux souffrent de dette de sommeil et l'envoi de textos dans le lit n'est pas la seule raison qui permette de l'expliquer.

Damien Léger

Damien Léger

Damien Léger est Médecin des hôpitaux de Paris. Spécialiste du sommeil, il a également enseigné à l’université de Stanford, et est actuellement président de l’Institut national du sommeil et de la vigilance.

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Michèle  Freud

Michèle Freud

Michèle Freud est psychothérapeute et directrice d'une école de sophrologie. Elle est également l'auteur de " Se réconcilier avec le sommeil", "Réconcilier l'âme et le corps" et "Mincir et se réconcilier avec soi", "Enfants, ados... les aider à dormir enfin"

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Atlantico : Le mardi 2 septembre, les lycéens ont vécu leur rentrée pour l'année 2014-2015. Si elle symbolise la reprise des cours, elle est également synonyme de rupture de rythme, avec des cycles de sommeil qui doivent s'adapter. Ainsi, les lycéens passent une heure par jour dans les transports, et les premières heures de cours commencent entre 8h et 9h, correspondant à un réveil entre 6h30 et 7h30. Les lycéens se lèvent-ils trop tôt ? Quel est le nombre d'heure de sommeil idéal, compte-tenu de leur âge ?

Damien Léger : Effectivement, se lever entre 6h30 et 7h30 pour un adolescent est vraiment tôt compte-tenu de leur état global. On voit dans les enquêtes qui ont été menées chez les 15-30 ans une tendance à se coucher très tard. Lorsqu’ils sont en vacances ce n’est pas problématique, car ils arrivent à trouver leur équilibre librement ; mais ça le devient en période scolaire. Les adultes, eux, dormiront idéalement 7 heures par nuit la semaine, alors qu’à partir de 15 ans, on pense qu’il faut un minimum de 8 heures de sommeil pendant la semaine, et de 9 heures le week-end. Avec un coucher en moyenne à 23h30 pour les 15-20 ans pendant la semaine, et une demi-heure pour s’endormir, le lever à 6h30 offre une séquence de sommeil déficiente pour être en forme dans la journée. 

Dans les raisons qui permettent de l'expliquer, on note quelque chose d'assez insolite et qui va à contre-courant des clichés sur l'adolescent : une tendance à se lever plus tôt que prévu pour anticiper, alors qu’il faudrait au contraire minimiser autant que possible le nombre de choses à faire le matin, et ce afin de dormir plus longtemps.

Michèle Freud : En tout cas, ils se couchent trop tard…et accusent souvent un  "déficit chronique de sommeil" qu’ils tentent de rattraper  dès qu'ils le peuvent en rallongeant leurs matinées de sommeil. Il y a bien sûr des variations individuelles. Comme pour les adultes, il y a des petits et des gros dormeurs. Mais en moyenne, ils ont besoin de  8 h 30 àt 9 h 30 de sommeil.

Un ensemble d'études publié par l'Inpes (voir ici) constate d'ailleurs que 30% des jeunes entre 15 19 ans accusent une dette de sommeil. L'académie américaine de pédiatrie a d'ailleurs déclaré que les adolescents étaient prédisposés à dormir deux heures de plus que les enfants en un seul cycle de sommeil, peu importe l'heure à laquelle ils se seraient couchés. Quels autres mécanismes physiologiques permettent d'éluder ce besoin de sommeil plus important des adolescents ?

Damien Léger : La dette de sommeil s'explique à la fois par des raisons biologiques, et aussi par des raisons comportementales. On constate dans cette tranche d’âge que l’horloge biologique a tendance à se décaler, à se dilater. L’horloge biologique du cerveau, qui se trouve au niveau du noyau supra-chiasmatique de l’hypothalamus, fonctionne pour la plupart des gens sur un système de 24 heures. Or cette période a tendance à être modifiée chez les jeunes adultes, avec un décalage qui fait qu’ils ont effectivement tendance à se coucher, et se lever plus tard.

La partie comportementale touche davantage à des raisons sociales. L’organisation de la journée fait que les moments de liberté ne se situent que tardivement dans la journée, et les adolescents profitent donc de ce laps pour la vie relationnelle, qu'ils n'ont pas pendant leurs journées chargées. L’utilisation d’écrans de téléphone et de tablettes par contre, qui comportent bien souvent des lumières bleues dont on connait les propriétés sur le décalage de l’horloge biologique, et sur la sensation de sommeil est également à pointer du doigt.

Egalement, une des causes plus profonde se trouve dans les évolutions de la société, comme le temps passé dans les transports qui est toujours plus long que vous évoquez, et qui pousse la famille en général à se coucher toujours plus tardivement. La famille se couche globalement plus tard.

Michèle Freud : Selon l'INPES, en France, 30 % des 15-19 ans sont en déficit de sommeil et à 15 ans, 25 % des adolescents dorment moins de sept heures par nuit. Or, une enquête française révèlerait qu’ un adolescent de 15 ans sur 4 dort moins de sept heures la veille des jours de classe ! L’abus d’Internet,  jeux vidéos, téléphones portables a une incidence sur le temps de sommeil des adolescents. La plupart des études scientifiques montrent que la télévision a des effets délétères sur le développement mental et la santé physique. De nombreuses études scientifiques ont démontré l’impact négatif de la télévision sur l’attention, la lecture, la créativité, le langage, le goût de l’effort et, bien sûr, la réussite scolaire

D’après les résultats d’une étude américaine (1) (les notes se trrouvent en dernière page ndlr), rester trop longtemps devant l’écran d’une tablette numérique pourrait empêcher de s’endormir. Les auteurs de l’étude mettent en cause la lumière bleue émise par les écrans qui perturberait l’hormone clé du sommeil, la mélatonine. Ce type de rayonnement émis par les diodes électroluminescentes (LED) est présent sur de nombreux nouveaux appareils numériques, dont les tablettes numériques et les téléphones portables. Des travaux réalisés sur des conducteurs de voiture montrent l’efficacité de la lumière bleue contre la somnolence (2).

La consommation d’aliments stimulants peut aussi perturber leur sommeil : le chocolat, les boissons gazeuses brunes et les boissons énergétiques contiennent de la caféine et devraient être évités le soir. Elle est susceptible de dérégler les cycles de sommeil chez certains sujets et de réduire la quantité de sommeil profond. Plus précisément, elle inhibe la sécrétion de mélatonine jusqu’à 6 heures après sa consommation et empêche l’endormissement. l’absence pour certains d’exercice physique, ou encore exercice physique pratiqué trop tard le soir  qui augmente la température du corps et stimule l’éveil

Tous ces facteurs sont de nature à perturber évidemment le sommeil et donc l’apprentissage. Le manque de sommeil génère évidemment un manque d’attention, les capacités de mémorisation sont réduites  

Dormir est essentiel au développement de la maturité cérébrale et permet la mise en place de certains circuits neuronaux, avec une action sur le renforcement des apprentissages. Au cours de la journée, les informations sont engrangées sous forme de messages parvenant au cerveau par l’intermédiaire des synapses (région de contact entre deux neurones). Le sommeil favorise le stockage et l’organisation de nouvelles connaissances, à condition que le cerveau soit coupé de toute stimulation extérieure.

Plus globalement, quels sont les autres impacts d'un sommeil trop court sur la santé ?

Damien Léger : Les effets d’un manque de sommeil sur la santé sont considérables. Cela peut être un facteur de l’obésité, de l’apparition de diabète de type II, de l'hypertension, mais aussi pour des problèmes cardiaques. Psychologiquement, le manque de sommeil peut induire des troubles dépressifs et de l’anxiété, et l'on sait que la période de l'adolescence est émotionnellement très intense. On se rend compte dans les études menées avec l’Inpes que dans les populations de jeunes adultes, 30% d'entre-eux ont une quantité de sommeil inférieure à 6 heures par 24h, ce qui engendre une dette chronique de sommeil. Bien qu’elle se rattrappe le week-end, elle n’est pas sans conséquences sur les capacités d’apprentissage, en fin de semaine notamment.

Michèle Freud : Le manque de sommeil peut générer tout un cortège de troubles et une fatigue chronique de plus en plus fréquente. Des troubles de la mémoire, notamment une altération de la mémoire à court terme se traduisant par une diminution du pouvoir de concentration et d’attention pouvant engendrer des risques d’échec scolaire une baisse de vigilance, de rendement et d’efficacité dès le milieu de l’après-midi avec un ralentissement des réflexes et une incidence sur les performances. Des troubles de l’humeur. Ils s’accompagnent d’irritabilité, d’agressivité. Des troubles du système immunitaire

Le manque de sommeil perturbe certaines hormones, comme le cortisol qui gère l’état d’inflammation générale de l’organisme. On observe également  une sensation de fatigue générale avec une impression d’épuisement ; le taux d’absentéisme est deux fois plus élevé chez les insomniaques que chez les dormeurs normaux ; une plus grande vulnérabilité au stress et à certaines maladies. Des troubles de la croissance Un mauvais sommeil dérègle la production de l’hormone de croissance libérée à 75 % en phase de sommeil lent et profond par l’hypothalamus. Des retards de croissance, voire même un nanisme psychogène ont pu être décelés chez des enfants en dette de sommeil.

Plusieurs études ont établi la relation entre la quantité et la qualité du sommeil et des problèmes de santé chroniques, notamment en matière d’obésité, de diabète ou d’hypertension.

Les rapports de l'OCDE épinglent régulièrement la France pour la trop grande concentration des cours dispensés, qui donne lieu à des rythmes trop soutenus. Est-ce davantage le nombre d'heures de cours, ou son aménagement dans la journée qui est à mettre en cause ?

Damien Léger : Ce phénomène est très visible en France, mais on le constate aussi à l’international. J’ai travaillé plusieurs années à l’université de Stanford où l’on décrivait le même problème de sommeil chez les adolescents. Il y a d’ailleurs eu quelques tentatives pour reculer d’une heure le début des cours le matin, notamment à l’université de Brown. Dans les premiers temps, l’effet était positif, et les étudiants étaient plus alertes pendant les cours. Mais dans un second temps, ils se couchaient plus tard et l’effet positif avait donc disparu. Quelques soient les repères horaires donnés, la tendance au décalage émergera du plan physiologique et comportemental.

Michèle Freud : il est en effet important de songer à respecter les rythmes biologiques et psychologiques des enfants, et donc il s’agit davantage d’une question  à mon sens d’aménagement…de tenir compte  de la fluctuation des périodes de vigilance et des performances intellectuelles

Les rythmes sociaux actuels conjugués à l'heure matinale des premiers cours ne permettent pas d'atteindre ces 9 heures. Les modifications biologiques de l'adolescent pourraient-ils expliquer en partie le fait qu'ils se couchent tard ?

Michèle Freud : Oui, aussi, le corps se transforme, les transformations hormonales de la puberté ont une certaine influence, le sommeil lent profond devient moins dense, le sommeil est plus léger en début de nuit, et s’il y a trop de stimulations, l’ado ne parvient pas à s’endormir.

Que gagnerait-on à décaler le début des cours ? Comment s'y prendre ?

Damien Léger :Ce qui pourrait être conseillé pour les cours, c’est de ne pas demander le matin une concentration trop importante aux lycéens, comme des examens ou des contrôles. L’évolution de la concentration dans la journée montre qu’elle est importante à certains moments de la journée, mais pas à tous, et les premières heures de cours sont donc moins productives que plus tard, du fait de ces privations de sommeil. 

Il faudrait également encourager la sieste, qui disparaît avec les petites classes pour des questions d’organisation. Pourtant on sait qu’une sieste de 20 minutes permet de restaurer les capacités de concentration et d’attention de manière fantastique. Elle a également un effet préventif : on s’est rendu compte d’après les dernières recherches que la sieste restaurait des fonctions d’ordre physiologiques vasculaires ou même inflammatoires.

Michèle Freud : L’adolescence est une période mouvementée, et l’ado aime se coucher tard, le déficit de sommeil s’accumule, du fait de ce changement biologique , il passe à un cycle veille/sommeil plus tardif, et les cours matinaux sont souvent difficiles à suivre. Une étude conduite au  Bradley Hasbro Children’s Research Center a révélé qu’un début des classes plus tardif le matin était lié à une amélioration du sommeil et de l’humeur des adolescents. Peut-être qu’adapter  les horaires aux rythmes circadiens des adolescents  leur permettrait d’être plus toniques le matin…



(1). Parue dans la revue Applied Ergonomics.

(2). Jacques Taillard et al. "In-Car Nocturnal Blue Light Exposure Improves Motorway Driving: A Randomized Controlled Trial", PLOS ONE, 10.1371/journal.pone.0046750.

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