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L’autorité sans père est-elle possible ?
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Monoparentalité

L’autorité sans père est-elle possible ?

Malgré la tendance très médiatisée des « nouveaux pères », du « paternage », voire des « papas poules », force est de constater que des enfants de plus en plus jeunes se retrouvent seuls avec leur mère. La pédiatre Edwige Antier cherche à alerter sur la souffrance des jeunes enfants qui n’ont parfois pas encore la possibilité de dire avec des mots « Il est où mon papa ? » (Extrait 1/2).

Edwige Antier

Edwige Antier

Pédiatre et mère de famille, ancienne interne des Hôpitaux de Paris, diplômée en psychopathologie, Edwige Antier exerce la pédiatrie depuis trente ans. Connue pour son travail de députée à l'Assemblé nationale pour la protection des enfants, elle a déposé la proposition de loi contre les châtiments corporels et a contribué à l'élaboration de la loi contre la violence faite aux femmes. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, dont L’Enfant de l’Autre (2003, Robert Laffont) et Sois poli, dis merci (à paraître chez Robert Laffont jeudi 11 septembre 2014), et exerce la pédiatrie à Paris.

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Tout un courant se dessine qui déplore l’absence ou le laxisme des pères comme étant à l’origine d’un manque d’autorité favorisant transgression et délinquance.

Il est certain qu’après une séparation, entre l’obligation de travailler hors de la maison de tant de mères courage et la démission de pères trop écartés du quotidien, les enfants prennent vite les commandes sur la vie de la maison. Quand papa s’en va, c’est le petit qui accapare la télécommande, sceptre moderne du pouvoir !

Pour les générations précédentes, l’autorité était octroyée au père par la loi. Il fut un temps pas si lointain où le père avait même le droit de demander à l’État la correction physique sur son enfant désobéissant ! C’est en 1970 que l’autorité jusque-là « paternelle » dans le Code civil est devenue « parentale », dévolue à la mère comme au père. L’article 371 du Code est dès lors lu lors de tous les mariages : « L ’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant. Elle appartient aux père et mère jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement dans le respect dû à sa personne. Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent selon son âge et son degré de maturité[1]. » L’usage a alors donné en pratique l’autorité à la mère sur des points très importants. Et il faut régulièrement que les pères se fassent entendre pour avoir le choix de l’école, et pour recevoir les bulletins, pour disposer du carnet de santé lorsqu’ils ont leur enfant... Nous verrons comment la volonté du législateur sur l’association de l’enfant aux décisions qui le concernent rencontre beaucoup de réticences.

Les pères d’« un week-end sur deux » se donnent évidemment un droit de rattrapage par les sorties festives, câlins et baisers. Ils sont terriblement papouilles mais ils sont réinterpellés par la société qui leur demande de faire montre d’autorité quand le petit curieux devient trop trublion. Et voilà le père qui doit faire une bascule à cent quatre-vingts degrés pour passer du répertoire de la tendresse à celui de la grosse voix et la main levée alors que, déjà divorcé, il a souvent peu de temps à donner à son enfant. Les pères ne savent plus trop où ils en sont, et les enfants voient la représentation qu’ils se font de leur père osciller entre autorité et laxisme. Difficile pour eux de tout comprendre...

On me dira que j’ai accentué cette situation en proposant que soit inscrite en France la loi du Conseil de l’Europe pour l’abolition des châtiments corporels (que tout le monde a appelé la « loi antifessée »). Elle va pourtant dans le sens de conforter le respect réciproque d’un enfant pour son père. Toutes les études, comme mon expérience sur deux générations, montrent que les châtiments corporels rendent les enfants sournois, en échec scolaire, rebelles et agressifs et ancrent des rancœurs qui n’ont jamais renforcé l’amour filial.

Aujourd’hui même, où la plupart des adultes ont reçu des fessées, ils se confient plus à leur mère qu’à leur père : le mur de l’incommunicabilité est aggravé par la main levée. L’autorité se conquiert sans fessées, comme je l’ai montré dans mon précédent ouvrage[2]. Il n’est donc pas question de revenir aux schémas traditionnels du père « chef », mais de le soutenir dans son rôle de guide bienveillant et ferme.

Alors comment l’enfant pourra-t-il conférer l’autorité à un père séparé de sa mère dès ses premières années ? Dès lors que vous vous séparez, vous vous affaiblissez : quelle crédibilité aurez-vous pour lui donner des conseils alors que vous dites-vous être trompé sur le choix fondateur de son existence, sa mère ? À moins que... vous n’abîmiez en rien son image. On peut ne pas pouvoir vivre sous le même toit mais s’aimer, des mille façons que j’ai dites plus haut, faire vivre les sentiments qui vous ont unis, de telle sorte que votre choix de faire un enfant ensemble reste pertinent. Et, n’oubliez pas, ce n’est pas parce que vous reformez un couple avec un nouvel amour que vous rayez le précédent de la carte : on peut continuer d’aimer, autrement, et être à nouveau amoureux.[...]

Ce qui est néfaste, selon moi, c’est de jouer la surenchère affective en trahissant nettement l’autre : « Ta mère met beaucoup trop la pression sur les devoirs ! » dit son père à Christophine, alors qu’il n’a l’enfant qu’un week-end par mois, prétendant que ses activités ne lui permettent pas de passer plus de temps avec sa fille. Comment s’étonner dès lors de l’autorité déliquescente de la mère, d’autant plus regrettable qu’elle a la charge quasi complète de l’enfant ? Quand la petite aura vraiment perdu pied scolairement, il sera trop tard pour qu’un « coup de gueule » paternel la refasse plonger le nez dans ses cahiers. Un homme qui aime son enfant ne doit pas laisser la mère sans soutien, protection, sans aménagement des finances et des lieux, et ne doit pas la dénigrer s’il veut lui-même être crédible dans son autorité. La critique mutuelle affaiblit l’autorité, la sienne comme celle de l’autre parent.

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Extrait de Il est où mon papa ? : L'enfant, le couple et la séparationRobert Laffont (16 mai 2012)


[1] A rticle 371-1 du Code civil (loi n° 2002-305 du 4 mars 2002).

[2] L’Autorité sans fessées, Robert Laffont, 2010.

 

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