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Face à une probable victoire du parti de gauche radicale Syriza en Grèce, Marine Le Pen s’est félicitée de la "victoire du peuple".
Face à une probable victoire du parti de gauche radicale Syriza en Grèce, Marine Le Pen s’est félicitée de la "victoire du peuple".
©Reuters

Transformation

L’attirance de Marine Le Pen pour Syriza et Podemos est-elle en train de la transformer en gauchiste ?

Face à la possible victoire de Syriza, parti de gauche radicale anti-européen, lors des élections législatives anticipées qui doivent se tenir en Grèce le 25 janvier prochain, Marine Le Pen s'est félicitée de la "victoire du peuple". Une occasion supplémentaire de voler des voix à la gauche de la gauche.

Philippe Braud

Philippe Braud

Philippe Braud est un politologue français, spécialiste de sociologie politique. Il est Visiting Professor à l'Université de Princeton et professeur émérite à Sciences-Po Paris.

Il est notamment l'auteur de Petit traité des émotions, sentiments et passions politiques, (Armand Colin, 2007) et du Dictionnaire de de Gaulle (Le grand livre du mois, 2006).

 

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Atlantico : Face à une probable victoire du parti de gauche radicale Syriza en Grèce, Marine Le Pen s’est félicitée de la "victoire du peuple". Peut-on aujourd'hui penser que la présidente du FN vire à gauche ? Pourquoi ?

Philippe Braud : Son appréciation positive du parti Syriza, classé en Grèce à gauche de la gauche, est tactiquement très habile. Marine Le Pen cherche ainsi à faire bouger les lignes en France, en se retrouvant du côté de Jean Luc Mélenchon qui partage le même jugement favorable. C’est là une façon de tenter une sortie du ghetto de l’extrême droite, un label qui, jusqu’ici, lui a interdit de nouer d’indispensables alliances électorales pour se rapprocher du pouvoir. Son soutien est aussi une façon de consolider la migration d’anciens électeurs communistes vers le Front National, un glissement qui a tant contribué au décollage de ce parti dans les années 80 du XXe siècle. Les ouvriers et les petites gens qui votent maintenant FN se sentent forcément mieux légitimés dans leur choix, par le soutien de Marine Le Pen à un parti classé très à gauche.

Quelles sont les revendications que le FN a en commun avec Syriza ou Podemos en Espagne ? Quels sont leurs intérêts communs ? Y a-t-il une certaine convergence entre les différentes formations dites "populistes", notamment dans leur rapport à l'UE ? Peut-on imaginer une alliance entre ces partis au niveau européen ?

Les thèmes saillants de ces partis grecs n’ont rien pour effrayer la dirigeante du FN, ni la majorité de ses troupes. Ils ont en commun une dénonciation sans merci des turpitudes (réelles ou supposées) de la classe politique, un refus bruyant des politiques d’austérité, une méfiance viscérale à l’égard de L’Union européenne, la croyance (un peu naïve) que leurs pays (la Grèce ou la France) se tireraient mieux d’affaires s’ils étaient davantage souverains. Cependant, Siryza est arrivé si près du pouvoir qu’il a éprouvé le besoin de limiter sa rhétorique anti-européenne : il n’est plus question de vouloir quitter l’euro et s’il parle encore avec beaucoup d’assurance d’une re-négociation de la dette publique grecque, il faudra en attendre les résultats avant de pouvoir juger la crédibilité de cette posture politique ; ceux-ci qui pourraient se révéler décevants. En fait, ces deux partis (FN et Syriza) sont à la fois très proches, (ils sont aussi populistes l’un que l’autre), et très éloignés par leur histoire et leur positionnement sur l’échiquier politique. Ce qui rend une alliance explicite de ces deux partis impossible au niveau européen même si l’on pourra détecter une "alliance objective" comme on dit, lorsque les votes convergent sur nombre de questions. L’Histoire a fréquemment montré que les extrêmes peuvent être très proches.

Pourquoi ces formations rencontrent-elles un tel succès aujourd'hui ? Partagent-elles le même type d'électorat ?

Avec la construction européenne (et la globalisation mondiale) nous vivons dans un système politique où la prise de décision est particulièrement complexe. Elle s’est éloignée de l’emprise des citoyens ordinaires, et s’appuie plus que jamais sur des analyses économiques, financières ou techniques relativement sophistiquées. Les partis populistes axent leurs argumentations non pas sur des données établies ou sur des analyses techniquement crédibles, mais sur les aspirations les plus immédiates des populations à la fois les plus touchées par la dureté des temps et les plus dépourvues du bagage nécessaire pour en comprendre les causes. Ces partis populistes trouvent naturellement un écho aussi bien dans les couches sociales traditionnelles qui subissent un déclin marqué de leur standing social ou matériel, que dans les couches sociales prolétariennes ou prolétarisées. Les premières constituent le cœur de cible des partis d’extrême droite, les secondes celui des partis situés à gauche de la gauche. J’oserais dire : à chacun sa clientèle ! Mais il est vrai qu’aujourd’hui, l’extrême droite en France est en passe de capter une assez large fraction des parts de marché de ses plus chers ennemis, tandis qu’en Grèce c’est plutôt le processus inverse qui fonctionne.

Quelles sont les divergences et les fractures difficilement dépassables ? Ces différentes formations partagent-elles réellement les mêmes objectifs et la même vision du monde ?

Le populisme est une posture d’opposition ; il ne résiste pas longtemps à l’exercice effectif du pouvoir. Tant que ces formations demeurent des forces de contestation de l’establishment économique et politique en place, leur combat peut emprunter bien des voies parallèles ; et donner l’illusion de convergences décisives débouchant sur de possibles alliances. En réalité, au pied du mur, resurgiront en force les antagonismes sociologiques et idéologiques. Ici on est viscéralement attaché à la liberté du petit patron et l’on fait l’éloge du marché tandis qu’en face on préconise étatisme et nationalisations. Le FN défend la souveraineté nationale par principe, comme un objectif en soi ; Syriza l’instrumentalise pour promouvoir avant tout "une autre politique sociale". Enfin le combat contre l’immigration "incontrôlée" n’est pas nourri des mêmes arrière-pensées identitaires aux deux extrêmes opposés de l’échiquier politique.

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