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L’attentat du musée du Bardo à Tunis, causa, le 18 mars 2015, la mort de 21 personnes dont quatre Français.
L’attentat du musée du Bardo à Tunis, causa, le 18 mars 2015, la mort de 21 personnes dont quatre Français.
©Reuters

Chape de plomb

Attentat du Bardo à Tunis : le juge chargé de l'enquête aurait-il des sympathies islamistes ?

Le juge d’instruction de l’attentat du Bardo du 18 mars 2015 a-t-il libéré indûment des suspects cinq mois après le carnage ? Ces derniers auraient été élargis en raison d’aveux extorqués sous la torture. Faux, écrit le site d’information "B3zero" qui révèle avoir eu accès au dossier d’instruction top secret. Autre interrogation relayée par la presse tunisienne : le magistrat afficherait des sympathies pour les islamistes. Retour sur un dossier ultra-sensible, tant en France qu’en Tunisie.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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  • L’avocat des victimes françaises de l’attentat du Bardo qui causa le 18 mars 2015, la mort de 21 personnes dont quatre Français, déplore ne pas être informé du déroulement de l’instruction conduite tant à Paris qu’à Tunis

  • Mais surtout le site B3 zero, où travaille le journaliste Michel Despratx,  qui a obtenu une partie du dossier d’instruction, affirme que  six suspects ont été  libérés abusivement le 6 août 2015, soit cinq mois après l’attentat, par le juge d’instruction de Tunis

  • Le magistrat les aurait élargis parce qu’ils auraient été torturés par la police antiterroriste, et donc leurs aveux extorqués. Ce que dément un ancien gardien de prison fondateur d’une association qui lutte contre la torture.

  • La remise en liberté des suspects trouverait sa source dans les sympathies islamistes dont ferait preuve le juge d’instruction. Ces  informations ont été souvent relayées dans la presse tunisienne

Me Philippe de Veulle est avocat à Paris. Depuis un an, il a l’impression d’être une sorte de Don Quichotte du barreau qui se bat contre des moulins à vent. Oui, depuis un an il se bat pour ses clients parmi lesquels Françoise Thauvin, originaire de Loiret,  dont la mère, Huguette Dupeu, a été assassinée lors de la l’attentat du 18 mars 2015 au Bardo de Tunis, revendiqué par l’organisation de l’Etat Islamique. Il se bat pour obtenir des informations sur l’état d’avancement de l’information judiciaire conduite sous la direction du juge en poste à la 13ème chambre  du Tribunal de Tunis  C’est en effet  ce magistrat, que l’on dit plutôt favorable aux islamistes, qui mène les investigations sur les dessous de cet attentat qui a coûté la vie à 21 personnes parmi lesquelles 4 Français, 3 Japonais, 3 Polonais, 2 Britanniques, 3 Italiens, et blessé 45 personnes, alors qu’elles avaient  fait une halte au musée du Bardo à l’occasion d’une croisière. On dénombrera également la mort d’un policier ainsi que celle des deux assaillants du musée du Bardo,  Yocine Labidi et Yaber Kachnaoui, qui avec leur kalachnikov ont fait un carnage.  Le jour même de l’attentat, dans un enregistrement audio, Labidi et Kachnaoui seront qualifiés d » «  chevaliers de l’Etat islamique ». Plus d’un an a passé. Me de Veulle dit n’être toujours pas informé du contenu du dossier. Aussi s’agace –t-il de plus en plus face à  une justice qui, à ses yeux,  se hâte lentement. Or du côté de Tunis, un connaisseur du dossier nous a affirmé que l’instruction touchait à sa fin. Pour Me de Veulle, celle-ci est imparfaite. Il a même la désagréable impression que la justice en a fait beaucoup plus après les attentats de Paris en janvier et novembre 2015 ou ceux de Bruxelles le 22 mars dernier.

Quelques heures à peine après ce drame, le président tunisien Béji Caïd Essebsi, déclarera sur la chaine France 24 : « C’est un acte sans précédent dans l’histoire de la Tunisie[…]Ces gens-là ont voulu nous attaquer sur le plan du tourisme et de la culture[…]Je remercie tous les chefs d’Etat m’ayant contacté pour me présenter leurs condoléances et m’assurer de la solidarité de leur pays[…]Les terroristes salafistes ont été identifiés[…] Nous allons prendre toutes les mesures pour que cette éventualité ne se reproduise pas. Cette attaque n’a pas de lien  avec la situation actuelle en Libye. Une intervention militaire internationale en Libye n’améliorerait par le problème et ne peut que l’aggraver.» Le 29 mars, une marche réunissant le président tunisien, François Hollande, Matteo Renzi chef du gouvernement italien et Abdelmalek Sellal, son homologue algérien avait lieu,  longeant le Parlement et le musée du Bardo.  Avec un slogan : «  Le Monde est Bardo », sur le modèle de la marche du 11  janvier 2015, «  Je suis Charlie »…  Quarante huit  heures après l’attentat, qui a valu aux chefs de la police de Tunis et du Bardo d’être limogés,  deux suspects ayant joué un rôle-clé  sont arrêtés. Le premier, âgé de 26 ans, tenancier d’un fast –food dans un quartier populaire de Tunis s’appelle Mohamed Al Kibli. Le second a pour nom Othman Ben Arbya. D’autres personnes, en tout, plus d’une dizaine, seront également interpellées et placées en détention provisoire.  Peu de choses filtrent du dossier d’instruction. Tout au plus, apprend-on, qu’au bout de cinq mois de détention, six inculpés sortent de prison et placés en liberté conditionnelle. Parmi les libérés figurent  Al Kibli et Ben Arbya. La raison de leur élargissement ? Mystère… Galopent les mois. Quand le 17 mars 2016 le site d’information B3 zero, animé par le journaliste d’investigation Michel Despratx, qui a réalisé plusieurs enquêtes pour Canal Plus – dont une interview de Gustavo, présenté comme l’assassin de Pierre Goldman- apporte des réponses à la libération des  auteurs de l’attentat du Bardo. Despratx a en sa possession, nous-at-il dit, des éléments qui ne plaident guère en faveur d’une instruction menée à charge et à décharge par le magistrat instructeur de Tunis. Si Al Kibli et Ben Arbya ne semblent pas avoir avoué sous la contrainte-ils diront la même chose dès les premiers interrogatoires conduits menés dans des lieux différents de la police-, la question de la torture,  selon Michel Despratx reste ouverte, puisqu’une enquête a été ouverte à la demande des avocats des deux suspects ci-dessus. Attendons les résultats. Pour l’heure, le journaliste ne peut s’appuyer que sur le témoignage de Walid Zarrouk, ancien gardien de prison  qui a fondé Morakeb,(veille) association qui  a pour but de combattre la torture et les violences dont peuvent avoir été victimes des détenus. S’il est patent que la torture en Tunisie n’avait rien d’exceptionnel, depuis la Révolution, les interrogatoires, confrontations et reconstitution avec les accusés sont désormais filmés.  Or Zarrouk  aurait pu visionner, grâce à des fuites, les interrogatoires filmés de Mohamed Al Kibli  et Othman Ben Arbya. Or, voici ce qu’il déclare au journaliste : «  Je peux aujourd’hui affirmer sous serment : rien dans ces interrogatoires  que j’ai visionnés, ne me permet de soupçonner qu’il y ait eu un acte de torture ou quelconque pression visant à extorquer des aveux sous la menace. » ( Despratx nous a bien indiqué qu’il n’a pas visionné les interrogatoires.)  Et le fondateur de l’association Morakeb de certifier : « L’accusation de torture  est devenue une stratégie  de défense systématique  des avocats de djihadistes tunisiens.» Atlantico a vu de nombreuses pièces de procédure, en arabe, du dossier du Bardo. Une partie d’entre elles a donc été traduite et publiée le 17 mars 2016 par le site de Michel Despratx. Ce dernier peut-il avoir été victime d’une manipulation, autrement dit, avoir récupéré des documents tronqués, hypothèse que l’on ne peut occulter dans ce genre de dossier ? Despratx est formel. Il a enquêté, des mois durant. Il a recoupé et recoupé ses informations. D’ailleurs, il n’est pas le seul à émettre des doutes sur les investigations conduites par le juge d’instruction. Des journaux, des sites tiennent des propos peu amènes à son égard. L’accusent même d’avoir des sympathies pour les djihadistes, ce qui expliquerait sa décision d’avoir libéré indûment  six inculpés de  l’attentat du Bardo, au prétexte qu’ils auraient été torturés. Au plus haut  niveau de l’ Etat certains s’interrogent sur cette libération. Elle résonne, à leurs yeux, comme une faiblesse coupable à l’égard du terrorisme.  C’est ce que pense par exemple, le  ministre de l’ Education, Neji Jalloul. Homme politique très respecté,  auteur d’ouvrages historiques de qualité, ce professeur d’Université a effectué ses études à la Sorbonne ponctué par un doctorat en archéologie. Il n’a jamais cultivé l’ambiguïté, puisqu’il fut un opposant aussi bien au régime de Bourguiba qu’à celui de Ben Ali, ce qui lui confère un label de courage. Atlantico a eu une conversation téléphonique avec le ministre de l’Education.  Ce dernier, confirmant le clash avec le magistrat, nous a déclaré : « Le terrorisme, c’est le contraire de la civilisation. Nous sommes en guerre contre le terrorisme. Il existe un  courant de pensée dans notre pays qui veut nous faire oublier l’époque romaine ou celle au cours de laquelle la France était présente. C’est absurde. » Et de poursuivre : « La convention de Genève ne doit en aucun cas, s’appliquer à ces gens –là [ Les terroristes]. Quant à la magistrature, c’est vrai qu’elle compte en son sein des éléments qui ont été des supporters de Ben Ali, mais ils demeurent peu nombreux. Hélas, il y encore quelques minorités agissantes. »  Les ministres de l’ensemble du gouvernement partagent-ils le point de vue de leur collègue Jalloul ? La question comporte en elle-même la réponse…

Atlantico a interrogé d’autres personnalités du monde judiciaire pour recueillir leur point de vue sur la façon dont est conduite l’instruction du Bardo. Pas de réponse. Par gêne ou peur ? Mystère. Sans doute règne –t-il encore un climat guère propice aux confidences... Il est vrai qu’ici et là quelques  poches, allergiques au printemps arabe pourraient éclater et faire plonger le pays vers l’inconnu et la violence. A cet égard, l’attentat terroriste islamiste survenu à Sousse le 26 juin 2015 – 38 morts- a montré que les autorités tunisiennes avaient encore beaucoup à faire dans le domaine de la déradicalisation…

 

Aujourd’hui, Me de Veulle, se demande si on connaitra la vérité sur la massacre du Bardo. Il y des choses qu’il ne comprend pas : «  Je n’ai aucun soutien de quiconque, y compris de la classez politique française. Je ne cesse de rencontrer des tirs de barrage pour obtenir des explications aussi bien de la justice tunisienne que française. » Et de poursuivre, désabusé : «  Quand je pense, que pour ma cliente, Mme Thauvin, une proposition  provisoire d’indemnisation de 10 000 euros lui a été proposée… Et 37 000 pour le préjudice affectif. »

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