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Attentat à la ricine déjoué en Allemagne : la menace d’attaques complexes fomentées par l’Etat islamique fait son retour
©MICHAEL GOTTSCHALK / AFP

Risque bioterroriste

Attentat à la ricine déjoué en Allemagne : la menace d’attaques complexes fomentées par l’Etat islamique fait son retour

A la suite de l'attentat à la ricine déjoué à Cologne, le journaliste et le spécialiste des questions liées au terrorisme et au renseignement, Claude Moniquet, livre son analyse sur cette nouvelle menace qui inquiète les puissances européennes.

Claude Moniquet

Claude Moniquet

Claude Moniquet, né en 1958, a débuté sa carrière dans le journalisme (L’Express, Le Quotidien de Paris), avant d’être recruté par la Dgse pour devenir "agent de terrain" clandestin. Il exerce ainsi sous cette couverture derrière le Rideau de fer à la fin de l’ère soviétique, dans la Russie des années Eltsine, dans la Yougoslavie en guerre, au Moyen-Orient ou encore en Afrique du Nord. En 2002, il cofonde une société privée de renseignement et de sûreté : l’European Strategic Intelligence and Security Center. De 2001 à 2004, il a été consultant spécial de CNN pour le renseignement et le terrorisme, et est aujourd’hui consultant d’iTélé et RTL. Il est l’auteur, notamment, de Néo-djihadistes : Ils sont parmi nous (Jourdan, 2013) et Djihad : d’Al-Qaïda à l’État islamique (La Boîte à Pandore, 2015), de Daech, la Main du Diable(Archipel, 2016) et, avec Genovefa Etienne, des Services Secrets pour les Nuls (First, 2016). Il est également scénariste de bandes dessinées : Deux Hommes en Guerre (Lombard, 2017 et 2018). Il réside à Bruxelles.

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Dans la séquence terroriste inédite qui s’est ouverte en Europe le 24 mai 2014 avec l’attentat du Musée juif de Bruxelles – la première attaque hors de la zone syro-irakienne commise par Daech, quatre morts –, jusqu’à présent, chaque fois que l’on pense avoir vu le pire, on peut être certain d’être détrompé. C’est le cas, aujourd’hui encore, avec la concrétisation d’une menace que l’on a longtemps cru relever du fantasme : celle du Bioterrorisme. Une récente arrestation, en Allemagne, vient de démontrer que le risque était bien réel.

Nous avons connu la décimation d’une rédaction entière – celle de Charlie Hebdo -  couplée à la sanglante prise d’otages de l’Hypercacher dans les premiers jours de janvier 2015, puis après une suite de tentatives avortées (du fait de la stupidité ou de l’impréparation de leurs auteurs) ou déjouées par le travail des services de police et de renseignement, la dramatique attaque multi-cibles du 13 Novembre 2015. Soit la plus importante perte humaine due à un « fait de guerre » sur le territoire français depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous avons eu les 86 morts de Nice assassinés, le 14 juillet 2016 par un individu peu structuré et sans doute borderline qui ne s’est donné la peine que de louer un camion et de foncer dans la foule. Nous avons eu l’égorgement de deux fonctionnaires de police à leur domicile à Magnanville puis celui d’un prêtre, au cours de son office à Saint-Etienne-du-Rouvray : pour trouver, en France, un ministre du culte assassiné sur son lieu de culte, il faut remonter aux guerres de religion. Nous avons eu les attaques sanglantes au cœur de Londres, et cette année 2017 dans laquelle il ne se passait pas un mois – ni parfois une semaine - sans qu’un attentat ne soit commis quelque part sur le sol européen. 
Il restait une limite qui n’avait jamais été franchie, celle du terrorisme NRBC (Nucléaire, Radiologique, Biologique Chimique), soit la possibilité de voir des terroristes tenter d’utiliser une arme nucléaire, une bombe sale (sans réaction nucléaire mais avec émission de radiations) ou une attaque chimique ou biologique. Certes, on savait qu’al-Qaïda, en Afghanistan avait testé des gaz sur de malheureux chiens, avant 2001. Et par l’importante documentation saisie en divers lieux depuis une vingtaine d’années, on comprenait bien que les djihadistes avaient réfléchi à ces questions. Mais, jusqu’à présent, toutes les affaires révélées par des enquêtes relevaient du fantasme agité entre quelque esprits malades et probablement incapables d’arriver à leurs fins ou du bricolage (comme une tentative d’empoisonner la chaine alimentaire, au Maroc, avec des fruits et légumes infectés par des excréments...) 
Depuis un mois, la donne a changé. D’abord, il y a eu l’arrestation, à Paris, à la mi-mai, de deux suspects (dont l’un a été libéré après sa garde-à-vue) : ils s’étaient documentés sur la Ricine et avaient accumulé près d’un kilo de poudre noire obtenue à partir de pétards. Le plan semble avoir été de faire exploser une charge qui aurait disséminé le poison, mais, en tout état de cause, celui-ci n’avait pas été acquis. 
Il en va tout autrement avec l’arrestation, à Cologne, il y a une semaine, d’un Tunisien de 29 ans, arrivé en Allemagne en 2016. « Seif Allah A. » avait attiré l’attention des services de renseignement allemands par ses velléités de se rendre en Syrie en 2017 ; il a ensuite été repéré par la CIA pour ses achats, via internet, de substances dangereuses, dont des graines de ricine. Etroitement surveillé durant plusieurs mois, il a été interpellé lorsqu’il est devenu manifeste qu’il était entré dans la dernière phase de ses préparatifs. Pour Herbert Reul, ministre de l’Intérieur de Westphalie-Rhénanie du Nord, « si le projet avait été mis à exécution, cela aurait été la pire attaque terroriste à ce jour, en Europe ». 
Le peu que l’on sait du dossier confirme ce jugement et montre qu’on était très loin, cette fois, des chimères dont se sont bercés tant de djihadistes dans le passé : tout le matériel technique nécessaire à la fabrication d’un explosif artisanal (sans doute du TATP, la mère de Satan) avait été acquis, de même qu’un millier de graines de ricine et la production de la poudre avait commencé. Jamais, en Europe sinon dans le monde, un attentat biologique n’en était arrivé à un stade aussi avancé de préparation.
Le mode de dispersion projeté (une bombe) aurait assuré la dispersion de l’agent pathogène et, donc, son absorption par l’organisme de la manière la plus dangereuse qui soit : inhalée, la ricine est 1000 fois plus toxique que quand elle est ingérée et, même à faible dose, conduit à la mort en 3 à 5 jours par la destruction des cellules des poumons qui provoque une détresse respiratoire sévère. Même si certaines recherches sont prometteuses, aucun antidote n’est actuellement disponible. 
Pour atteindre son efficacité et sa létalité maximale, l’attaque aurait dû se produire dans un lieu clos mais très fréquenté tels qu’une galerie ou un centre commercial, une salle de spectacle, une gare. Mais de toute façon, l’impact psychologique d’un tel attentat, même si sa létalité avait été limitée, aurait été dévastateur.  
Pour les services de sécurité, c’est un véritable cauchemar qui se concrétise, une menace que l’on a étudiée depuis de nombreuses années mais à laquelle on priait de n’être jamais confronté. Ce cas souligne évidemment la volonté inaltérée de l’Etat Islamique de frapper l’Europe mais il démontre aussi que, parallèlement à la « stratégie des milles entailles » - la multiplication d’attaques individuelles au couteau ou à la voiture bélier, qui, prises isolément, sont « peu importantes » mais dont la répétition mine la société – le djihadisme n’a pas renoncé à rechercher à commettre des attaques plus structurées, mieux préparées, plus complexes et aux conséquences humaines désastreuses.
Nos services sont, certes, mieux préparés aujourd’hui à faire face à la menace terroriste qu’ils ne l’étaient il y a quatre ou cinq ans, mais face à un ennemi mutant en permanence, pouvant compter sur des milliers de sympathisants prêts à « mourir pour la cause » et dans le cadre de sociétés qui, malgré le durcissement sans précédent du cadre législatif restent très ouvertes, le facteur chance joue. Cette fois, la chance était de notre côté. Mais on a vu à suffisance, depuis trois ans, que c’était loin d’être toujours le cas.   

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