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Au sein de l’armée française, seules deux officines pourraient être capables d’organiser et de mener directement ce type d’opérations...
Au sein de l’armée française, seules deux officines pourraient être capables d’organiser et de mener directement ce type d’opérations...
©Reuters

Armées des ombres

Armée, services de renseignements, lobbies : faut-il surveiller davantage les groupes de pression qui auraient les moyens de déstabiliser la démocratie française ?

Le magazine suisse l'Hebdo affirme que l'armée française serait responsable de la chute du ministre du Budget Jérôme Cahuzac qui préconisait des coupes drastiques dans le budget de la grande muette. Fondées ou pas, ces accusations posent la question du pouvoir de déstabilisation démocratique de certains groupes de pression.

Monsieur Y Georges Fenech et Roger Lenglet

Monsieur Y Georges Fenech et Roger Lenglet

Monsieur Y est un ancien officier des services spéciaux dont l'identité nécessite d'être protégée par l'anonymat.

Georges Fenech est député de la 11ème circonscription du Rhône et ancien juge d'instruction du procès lyonnais de l'Eglise de scientologie.

Roger Lenglet est un philosophe français et journaliste d'investigation. Il a écrit plusieurs livre sur les lobbies. Son dernier livre est "24 heures sous influences - Comment on nous tue jour après jour" (François Bourin Editeur, avril 2013).

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Atlantico : Le magazine suisse l’Hebdo affirme que la chute de Jérôme Cahuzac serait à mettre sur le compte des services secrets français. En cause : les coupes drastiques dans le budget de la Défense prévues par le ministre, qui voulait "couper les ailes de l’armée française sur l’autel de la rigueur budgétaire".L'armée aurait donc "eu sa peau", selon le magazine (voir ici). Cette hypothèse vous paraît-elle crédible ?

Monsieur Y : Au sein de l’armée française, seules deux officines pourraient être capables d’organiser et de mener directement ce type d’opérations : la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) et la DRM (Direction du Renseignement Militaire). Et à mon avis, il n’est pas crédible qu’elles l’aient fait. Ce n’est pas leur marque. Quant à la DPSD (Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense), elle n’en a ni le temps, ni les moyens. Et des militaires en uniforme, encore moins.

En revanche, ce qui est crédible, c’est que certains gradés se soient organisés pour précipiter la chute de Cahuzac avec l’aide d’officines de sécurité privées dans lesquelles on retrouve d’ailleurs beaucoup d’anciens militaires dont des généraux. Ils pourraient ainsi avoir mandaté l’une de ces sociétés pour qu’elle aille trouver les preuves en Suisse et qu’elle les rapporte.

Il est en effet indéniable que les questions de budget ont fortement dégradé l’ambiance au sein du ministère de la Défense. Les États-majors sont très remontés sur le sujet et des groupes, tout à fait disposés à agir, se sont constitués pour faire valoir leurs intérêts sur ce sujet. On ne peut pas exclure que les industriels de l’armement agissent également à leur manière.

Ces groupes pourraient-ils représenter des sources de déstabilisation au-delà de ces problématiques budgétaires ? Existe-t-il aujourd’hui des groupes non légalistes au sein de l’armée française ?

Monsieur Y : Je l’exclus catégoriquement. A ma connaissance, aucune menace de ce type n’a été répertoriée depuis 1968.

Les armées belge (voir ici)et américaine (voir là) ont récemment été l’objet d’infiltration par des réseaux néo-nazis. La Belgique s’inquiète aussi des réseaux salafistes (voir ici). La France est-elle concernée par ce type de problèmes ?

Monsieur Y : Aucun groupe d’extrême droite n’est aujourd’hui à l’œuvre au sein de l’armée française. La menace salafiste ne me semble pas plus crédible. Chez les gradés, la question est hors sujet – leur sociologie parle d’elle-même. Chez les sous-officiers de terrain, cela se saurait immédiatement. En opération, les hommes vivent ensemble 24 heures sur 24. Ils ne sont jamais à l’abri les uns des autres.

Par quels moyens l'armée se prémuni-t-elle concrètement contre ce type de dérives ?

Monsieur Y : Les gradés surveillent leurs hommes au plus près et encore plus avant de partir en opération. Pendant la guerre au Liban, on évitait d’emmener ceux qui avaient des attaches sur le terrain. Mais la pratique a cessé. Il y a déjà tellement de filtres tout au long de la carrière, que cela n’avait pas vraiment de sens.

Au-delà de l’armée, quels sont aujourd’hui les principaux groupes d’influence qui régissent le pouvoir en France ? Quel est leur pouvoir de déstabilisation potentielle de la démocratie ?

Roger Lenglet : Les lobbies qui agissent jusqu’au cœur du pouvoir pour défendre leurs intérêts particuliers sont si nombreux que si l’on commence à s’interroger sur tous ceux qui peuvent se réjouir du départ de Jérôme Cahuzac, une encyclopédie n’y suffirait pas. Pour ne prendre que l’armée française, puisqu’on l’évoque, elle n’illustre qu’un lobby corporatiste parmi d’autres dont les intérêts croisent ceux des firmes d’armement : les équipementiers sont aussi concernés, comme tous ceux qui prospèrent sur le budget consacré aux forces militaires, notamment les entreprises du secteur civil où sont implantés les unités militaires (constructeurs automobiles, promoteurs immobiliers…), sans oublier les formations politiques qui bénéficient des financements discrets des fabricants d’armes, de même que les syndicats qui profitent aussi de circuits financiers mis en place dans cette filière pour acheter la paix sociale. Et tant d’autres lobbies pourraient être cités dans tous les secteurs où le ministre se préparait à tailler dans les budgets ! J’examine justement, dans un livre qui paraît ces jours-ci (24 h sous influence) cette prolifération de lobbies qui tirent les ficelles et font pression sur les décideurs politiques à notre insu, jusqu’à redéfinir chaque heure de notre vie quotidienne et hypothéquer notre santé.

Georges Fenech : Les groupes de pression existant en France, plus ou moins puissants, plus ou moins institutionnels, sont très nombreux et de natures diverses. Il y a tout d’abord des associations qui organisent une forme de prosélytisme, de communication voire de pression et qui, bien que critiquables sur certains aspects, constituent de formidables groupes de pression légaux. Certaines associations envoient très régulièrement des lettres ou des questionnaires à l’Assemblée nationale puis en publient les résultats ou les non-réponses. Dans la même veine, les syndicats et les associations professionnelles sont des groupes de pression qui ont pignon sur rue notamment dans les corps de métiers "puissants" comme la justice. La France compte également des cabinets spécialisés dans le lobbying auprès des parlementaires, qu’ils soient français ou européens, qui sont conviés régulièrement à des réunions pour faire la promotion d’une idée ou un produit à faire entrer sur le marché commun.

Mon parcours m’oblige également à parler des groupes sectaires dont l’influence n’est en rien négligeable. On ne le sait pas forcément mais ces entités s’organisent de manière très structurée par le bais de structures comme la CAPLC (coordination des associations et des particuliers pour la liberté de conscience) qui distribue partout des plaquettes. Très riches, très puissantes, elles remettent en cause les institutions et occupent en permanence Internet. Enfin, au niveau des groupes qui cultivent le secret, on trouve les Francs-Maçons, ou encore ceux qui n’ont pas de structures définies, comme la promotion Voltaire dont on parle beaucoup depuis l’élection de François Hollande, ou encore les Think Tank. Il faut être vigilant quant à ce que sont réellement ces groupes afin de ne pas tomber ni dans le cliché ni leur imputer une trop grande influence.

Quels sont les liens qui unissent ces groupes entre eux ? Dans quelle mesure cesliens augmentent-ils leur pouvoir d’action ?

Roger Lenglet : L’action des lobbies consiste à agir sur le gouvernement et sur le législateur, par exemple en leur livrant clé en main des projets de loi ou des amendements, en leur versant des sommes d’argent, ou encore en installant leurs conseillers au sein des ministères et en apportant aux élus des réseaux d’influence jusqu’au sein des institutions. Ils créent des super lobbies pour accroître leur pression, telle que la Table Ronde des Industriels, par exemple, qui associe des dizaines de multinationales de tous les secteurs, et il en existe beaucoup d’autres. Les lobbies visent aussi très souvent l’opinion publique, notamment à travers les think tanks qu’ils financent ou créent à dessein, parfois par le biais d’agence de lobbying, pour créer des « consensus » et orienter les idées en faveur de leurs intérêts. Bien sûr, faire éclater des scandales fait partie de l’arsenal des moyens pour salir des réputations et neutraliser des ministres gênants, mais ils préfèrent généralement s’en tenir à des actions plus contrôlables. Car faire éclater un scandale présente de gros risques, notamment celui de provoquer des enquêtes journalistiques et judicaires. De plus, la réaction de l’opinion peut pousser un gouvernement à engager des réformes qui finalement contredisent les plans des lobbies initiateurs. Ainsi, les lois en préparation contre les conflits d’intérêt, contre la corruption, contre la fraude et l’évasion fiscale illustrent parfaitement ce risque : les lobbies les plus manipulateurs, en particulier ceux du secteur pharmaceutique, de l’armement, des banques, de l’immobilier, de l’eau et du pétrole, avaient tout à redouter de l’explosion de l’affaire Cahuzac puisqu’elle pouvait mettre en exergue des relations inavouables avec le monde politique. Si l’un de ces lobbies ou plusieurs d’entre eux ont voulu envoyer un avertissement aux élus socialistes, voire à François Hollande lui-même, ils viennent de découvrir que la réponse du berger à la bergère peut se révéler très embarrassante. En tout état de cause, les projets de loi annoncés par le Président vont placer les lobbies devant des difficultés sans précédent.

Georges Fenech : Il est clair qu’un certain nombre de groupes, de par leurs structures, sont parfois interconnectés et font front commun sur des questions ponctuelles qui servent des intérêts communs. Là où nous devons cependant être particulièrement vigilants, c’est lorsqu’il s’agit de groupes de pression occultes qui peuvent par exemple instrumentaliser la justice en portant plainte à partir d'éléments qui ne sont pas toujours fondés. Dans l’exemple de l’association Anticor, qui a maintenant été crédité par la justice, il est bon de prendre malgré tout de la distance afin de garder à l’esprit que toutes les informations mises en avant doivent être vérifiées pour ne pas qu’en poursuivant un but initialement honorable, on se retrouve dans des situations d'abus.

Ces groupes, souvent supposés être des contre-pouvoirs, finissent-ils par constituer le pouvoir lui-même ? Sont-ils capables de faire et défaire les rois et les lois ?

Roger Lenglet : C’est là tout le problème. Certains groupes vont même jusqu’à conditionner de bout en bout la carrière d’élus en leur apportant leur soutien financier et relationnel non seulement entre deux mandats mais aussi pendant leur exercice. D’où l’enjeu d’interdire le cumul des rémunérations des politiques, voire de les obliger à respecter un délai de plusieurs années avant de travailler pour des groupes d’entreprises qui peuvent avoir bénéficié de leurs décisions publiques. Pour n’en prendre qu’un exemple ou deux, on peut se demander pourquoi les socialistes ont pendant longtemps accepté qu’Eric Besson siège au bureau du PS en tant que responsable du secteur économique alors qu’il était parallèlement l’un des dirigeants de Vivendi (délégué général de la Fondation éponyme) et député de la Drôme. Quand je l’ai interrogé à ce sujet, son cabinet m’a fait une réponse éloquente : « Beaucoup d’autres députés font la même chose ! » Comme je le rappelle dans mon livre, le lendemain matin de la défaite de Nicolas Sarkozy, il ouvrait un cabinet de lobbying : « Eric Besson Consulting ». Il confesse qu’il assure à présent des missions d’influence pour des multinationales, mais refuse de dévoiler leur nom. Plusieurs autres membres du gouvernement sont également retournés au lobbying. N’oublions pas que Cahuzac a été imité par Bernard Kouchner qui, entre deux ministères de la Santé, a contacté aussi Daniel Vial pour assurer des missions de lobbying pour l’industrie pharmaceutique. Plus récemment, Frédéric Lefevbre a repris de son côté cette activité, parmi d’autres…

Georges Fenech : C’est exactement ce à quoi il faut faire attention car c’est bien là qu'apparait la dérive la plus dangereuse. Des groupes comme la franc-maçonnerie ou l’Opus Dei sont parfaitement légaux mais il est malgré tout légitime de s’inquiéter d’une façon de fonctionner qui peut parfois sembler souterraine et donc difficile à contrôler. Quant à savoir si ces réseaux prennent pied dans l’administration, la réponse est relativement claire. Il existe très probablement des systèmes d’amitié qui se créent, parfois partant de très petits groupes, entre des individus qui à un moment occupent des postes clés et qui peuvent ainsi établir des réseaux de confiance et d’entraide. A l’extrême de tout cela, et sans mettre en cause qui que ce soit, il y a les groupes de rupture les plus durs à visée politique comme la France en a connu il n’y a pas si longtemps. Je pense donc qu’il peut y avoir des obédiences, des appartenances qui en fait tirent une partie des ficelles du pouvoir. Bien qu’il ne faille pas pour autant voir des complots partout, et peut-être suis-je déformé par mon parcours, je reste convaincu qu’il existe des réseaux d’influences qui agissent de manière organisée, unis par un certain nombre de convictions.

Certains de ces groupes, de ces réseaux pourraient-ils même faire basculer le pouvoir ? Sous quelles conditions ?

Roger Lenglet : Les lobbies des secteurs que je viens d’évoquer tiennent les cordons de la bourse, dans tous les sens du terme. Ils se contentent d’adouber les présidentiables : par exemple, ces derniers vont systématiquement se présenter au groupe de PDG et de milliardaires du Bildelberg qui prend des garanties sur les grandes orientations des gouvernements des pays riches. Même les candidats à la Maison Blanche vont y montrer patte blanche. Le destin des gouvernements est étroitement lié à ces groupes, notamment à travers le contrôle de l’opinion publique par les grands médias qui leur appartiennent. L’influence des lobbies financiers et industriels sur les autorités politiques est devenu permanent, y compris sur les autorités locales. Il est urgent, si nous voulons sauver la démocratie, de se mobiliser, de poser des limites et d’imposer plus de transparence sur les véritables processus de décisions.

Georges Fenech : Je ne serais pas étonné qu’il y ait des groupes capables de faire cela. Si on prend l’exemple de l’intelligence économique, on constate que certains groupes de pression sont tout à fait capables de faire plier de grandes entreprises. Je m’interroge notamment sur l’affaire de la viande de cheval, et sur comment tout cela a pu commencer. N’y a-t-il pas eu une déstabilisation de départ ? Il y a clairement des techniques de barbouzes qui relèvent de la concurrence déloyale, de la concurrence occulte qui ont cours dans le monde de la compétition commerciale. Il pourrait tout à fait y avoir derrière tout cela un complot profond. Ainsi, dès qu’on a un pouvoir, il faut essayer au maximum de se prémunir contre ces phénomènes de pression.

La justice elle-même a déjà été instrumentalisée, de même que la presse. Personne n’est à l’abri d’influence détournée voire de chantage ayant pour but d'orienter des décisions politiques ou de faire renoncer un dirigeant politique à une initiative. Ce genre de méthode existe aussi bien aux Etats-Unis, qu’en Europe ou en France. A partir du moment où quelqu’un est au pouvoir et est tenu, il est pieds et poings liés. Nous vivons aujourd’hui dans une société où il existe des individus capables de s’organiser pour déstabiliser un journal, une juridiction ou même l’Assemblée nationale.

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