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Robert Wurtz : 
"Je suis un joueur de football raté"
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Robert Wurtz : "Je suis un joueur de football raté"

Il s'appelle Clément Turpin et sera ce samedi soir le plus jeune arbitre (28 ans) à officier pour une finale de Coupe de France, qui verra s'affronter le Paris Saint-Germain et Lille OSC au Stade de France. A cette occasion, Robert Wurtz revient pour Atlantico sur son passé d'arbitre international et sur la crise de l'arbitrage français.

Robert Wurtz

Robert Wurtz

Robert Wurtz est un ancien arbitre international de football.
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Atlantico : Comment expliquez-vous que les arbitres soient autant méprisés en France ?

Robert Wurtz : Je ne sais plus très bien ce qu’il se passe sur les terrains français, mais il me semble que nos arbitres ont perdu de leur aura. Je constate qu'au niveau international, 4 arbitres français ont eu l’honneur d’arbitrer la finale de la Coupe des clubs champions (aujourd’hui Ligue des champions) entre 1972 et 1982. Depuis, aucun arbitre national n’a été retenu. Alors, l’arbitrage français est-il devenu moins bon qu’auparavant ? Je n’en sais rien. En tout cas, on fait moins appel à eux dans les grandes compétitions, alors même que nos équipes sont le plus souvent éliminées en début de course. Et ce constat, les joueurs ou les spectateurs qui contestent ou méprisent les arbitres, l’ont fait depuis longtemps. C’est peut-être une explication. Sans parler des intérêts et des enjeux économiques et de la forte médiatisation de ce sport qui accentuent la pression sur les arbitres. Ils ont donc moins le droit à l'erreur.


La situation a-t-elle évolué depuis l'époque où vous officiez comme arbitre international ?

Ce n’est pas que mon époque était meilleure qu’une autre, mais j’ai l’impression que des gens comme Michel Vautrot, Joël Quiniou ou ma modeste personne, étions moins contestés. Lorsque j’étais arbitre, les insultes et les injures étaient exceptionnelles. Peut-être est-ce dû à l’époque qui veut que tout soit contestable. Je faisais pourtant des erreurs. Comme l’a écrit Albert Camus un jour : « Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois ». Qu’on le veuille ou non, le football est toujours un miroir de la société.


On dit les arbitres français arrogants. Qu'en pensez-vous ?

Je ne l’ai jamais été en tout cas durant ma carrière et je ne crois pas que l’on puisse m’en faire le reproche car je suis venu à l’arbitrage en tant qu’ancien footballeur. Je ne risquais donc pas d'être arrogant envers les joueurs, bien meilleurs que moi et pour certains de véritables artistes. Mais cette idée reste partagée par de nombreux spectateurs. Je l’ai même entendue dire de la part d’anciens joueurs.


En 2009, le président de la Ligue de football professionnel Frédéric Thiriez déclarait : « L’arbitrage, c’est la chienlit ». Pensez-vous que l’arbitrage français soit en crise ?

Je lis dans certains médias que « les arbitres français font grève, etc. ». De nos jours, les arbitres sont pourtant bien mieux rétribués que nous ne l’étions. Sont-ce des enfants gâtés ? Est-ce cela que voulait dire Frédéric Thiriez ? Je ne sais pas. Aujourd’hui, les arbitres ne sont pas encore professionnalisés, mais possèdent désormais un statut bien plus favorable, plus solide. A notre époque, nous prenions sur notre temps de travail civil, nous faisions 20 ou 24 heures de voyage en train et l’on nous ne payait pas encore l’avion... Même si les temps étaient mois durs, il fallait souvent empiéter sur son métier. Je pourrai vous raconter 3 jours durant, tous les sacrifices auxquels j’ai consenti dans ma vie : j’ai ainsi changé 7 à 8 fois de profession pour continuer à arbitrer parce que c’était ma passion. Je ne vais pas vous dire que c’était pour un quignon de pain mais ma situation n’était absolument pas comparable avec les conditions que connaissent aujourd’hui les arbitres. Alors qu’ils se plaignent, qu’ils fassent grève, moi je veux bien...


Comment les arbitres peuvent-ils espérer redorer leur image ?

Moi, j’apprécie les arbitres qui ont une formidable personnalité. Si nous avions de nouveau en France un grand arbitre numéro 1 sur la scène européenne, il serait immédiatement respecté. Regardez l’arbitre italien Pierluigi Collina connu dans le monde entier : même lorsqu’il se trompait, on le respectait.


Que répondez-vous à ceux qui accusent les arbitres d’être des joueurs de football ratés ?

C’est une bonne question. Personnellement, j’ai commencé à jouer au football dès l’âge de 5 ou 6 ans au sein des jeunes du Racing Club de Strasbourg, et ce, jusqu’à mes 20 ans. J’étais le numéro 11, parfois le meilleur, d’autres fois simple remplaçant. J’ai tout de même réussi à disputer une fois un quart de finale de Coupe Gambardella en levée de rideau. Je me rappelle même à l’époque avoir eu une bonne critique dans L’Equipe. J’ai essayé de satisfaire ma passion le plus longtemps possible avant d’abandonner le football vers 20 ans au profit de mes études scientifiques. Je croyais pouvoir rejeter le football, mais il est revenu très vite dans ma vie. J’ai alors décidé de renouer avec ma passion, non plus comme joueur - parce que j’étais conscient de mes limites - mais comme arbitre. Et ma passion n’a cessé de grandir. En réalité, je suis un joueur de football raté, avorté, un gars qui n’a jamais pu devenir professionnel. Et je ne le regrette pas puisque cela m’a tout de même permis de participer sur le terrain, sans ballon au pied il est vrai, à une Coupe du monde. J’ai toujours dit - au vu de mon expérience - qu’il était mieux pour un arbitre d’avoir été joueur de football, d’avoir été chargé, driblé ou taclé. Si j’avais du uniquement apprendre l’arbitrage le nez dans les règlements, je pense que cela m’aurait paru vraiment plus difficile. Mais être un joueur raté, ça n’est pas grave.


L’arbitrage vidéo est-il une solution d’avenir ?

Je n’ai jamais été pour. Lorsque j’ai arrêté de jouer au football vers l’âge de 20 ans, j’ai commencé à grossir, et rester en forme se transformait pour moi en pression quotidienne. Dès que je suis devenu arbitre, j’ai émis un postulat : si je parvenais à m’entraîner de telle façon que je puisse être proche de l’action, de la faute surtout, il n’y avait pas de raison que je ne la vois pas. Je me motivais donc à l’entraînement afin de pouvoir suivre l’action de près. Mais j’ai bien évidemment commis des erreurs mais ces erreurs là donnaient parfois lieu à des critiques ou à de véritables aventures. Cela alimentait l’ordinaire. C’est un peu comme dans la tragédie grecque où des événements imprévus peuvent tout à coup changer le cours de l’histoire jusqu’au dernier moment. L’arbitre aussi peut faire un fantastique match durant 89 minutes et à la 90ème, ne pas voir le penalty ou le but décisif. Résultat : la partie est foutue en l’air. Ca m’est arrivé. Mais c’est cela le roman, l’aventure du football. Si tout était robotisé et que les caméras décidaient de tout, il n’y aurait plus rien à raconter sur le plan humain. Bien entendu, on me rétorquera que certaines équipes ont déjà perdu des finales ou des championnats à cause d’une erreur d’arbitrage. Mais un championnat, c’est 38 matchs et en général les erreurs d’arbitrages se neutralisent. Il est vrai qu’en finale de Coupe, cela ne se neutralise pas et on ne peut rien y changer. Néanmoins, l’histoire nous a montré que cela n’avait finalement que peu d’importance sur une longue durée : ainsi les Allemands se sont plaints un jour d’avoir été battus par les Anglais lors de la Finale de la Coupe du Monde pour un but qui n’est jamais rentré, et 50 ans plus tard, ces mêmes Allemands étaient avantagés par une décision arbitrale au désavantage des Anglais. En revanche, savoir si un ballon a complètement dépassé la ligne de but serait une avancée positive. Et si l’on peut prendre cette décision grâce à n’importe quel dispositif électronique, ne nous en privons pas. Mais utiliser la vidéo pour savoir s’il y a penalty ou non, me parait difficile, car le défenseur en cause pourrait venir voir l’arbitre et lui dire « la touche que vous avez sifflée au profit de notre adversaire et qui a amené l’action était pour nous… ». On ne s'en sort plus. L’homme perd son influence sur le jeu au profit du robot.


Pourquoi le monde de l’arbitrage refuse-t-il de s’ouvrir aux femmes ?

Lorsque je regarde la télévision allemande, il m’arrive de voir quelques femmes arbitrer des matchs, notamment en deuxième division. Mais en France, du chemin reste à parcourir. De mon temps, nous n’étions pas misogynes mais relativement réfractaires au fait que des femmes arbitres puissent agir avec le même sens de l’autorité que le notre : nous pensions qu’elles profiteraient de meilleures conditions car les joueurs n’oseraient pas les engueuler comme ils nous engueulaient nous. Depuis, il y a une volonté d’appliquer la parité entre hommes et femmes, une volonté devant laquelle je finirai pas m’incliner.


De nombreux arbitres décident de se reconvertir en consultants dans les médias. S’agit-il d’une sorte de revanche sur les joueurs ?

Non, je ne pense pas. Les arbitres souhaitent tout simplement expliquer, analyser ou décrypter les actions de jeu ou les situations litigieuses. Si j’étais moi-même devenu consultant - on ne me l’a jamais proposé, peut être en raison de mon accent alsacien - je n’aurais sûrement pas critiqué les joueurs, je les admirais trop.


Quel est votre meilleur souvenir d’arbitre international ?

Je pourrai vous en citer beaucoup… peut être lorsque j’ai arbitré la finale de la Coupe des clubs champions entre Liverpool et Mönchengladbach à Rome en 1977, l’arbitrage français y était ce jour là très attendu. Il faut dire que deux ans auparavant, la même finale entre le Bayern Munich et Leeds United avait été également arbitrée par des Français et cela ne s’était pas très bien passé. Je pensais donc avoir peu de chances d'être retenu pour arbitrer ce match, qui aurait pu, une nouvelle fois, mal tourner. Finalement, la partie s’est déroulée sans problème et mes collègues et moi étions heureux après le match.

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