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L'Arabie Saoudite face à ses cauchemars dans un environnement régional incertain
©Reuters

Au pied de la lettre

L'Arabie Saoudite face à ses cauchemars dans un environnement régional incertain

Un prince, présenté comme un des petits-fils du fondateur du royaume d'Arabie Saoudite, a envoyé début octobre des lettres au roi Salmane, accusant les dérives du royaume et demandant le destitution du roi. Ces lettres s'inscrivent plus largement dans un contexte de tension, tant à l'intérieur du pays au sein de la famille royale, qu'à l'extérieur dans un climat régional tendu.

Hugo Micheron

Hugo Micheron

Hugo Micheron est doctorant à Sciences Po et spécialiste du Moyen-Orient

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Atlantico : Le journal The Guardian a publié début octobre deux lettres d’un prince saoudien qui appelle à un changement de régime en Arabie Saoudite. Qui est ce prince et quel dans quel contexte ces lettres aparaissent ?

Hugo Micheron : Le prince n'est pas identifié, pour des raisons de sécurité comme cela est avancé. Il est présenté comme un des petits-fils du fondateur du royaume d'Arabie Saoudite, Abdelaziz Ibn Saoud et donc un neveu du roi actuel, Salman. Il incarnerait donc une voix importante au sein la famille royale saoudienne. Ces lettres mises en ligne en arabe sur le site d’un grand quotidien occidental représente un fait sans précédent par la gravité des propos employés. Le prince dénonce les dérives du Royaume sous Salman, il accuse notamment son fils, le jeune Mohamed Ben Salman, le ministre de la Défense, d’être en contrôle du pouvoir effectif et de mener le pays vers la catastrophe, en référence à l’intervention militaire saoudienne au Yémen. Le prince appelle sans ambages au renversement du Roi Salman mais surtout à l’éviction de son fils, et à la réunion des figures fortes de la famille royale pour reprendre en main les affaires du pays. 

Elles sont publiées dans un contexte particulièrement agité pour l’Arabie saoudite, marqué notamment par les incidents tragiques survenus récemment : les bousculades entre pèlerins qui ont conduit à la mort de plus de 700 personnes lors du hajj la semaine passée, et la chute le 11 septembre dernier d’une grue appartenant au groupe de construction Ben Laden, dans la grande mosquée de la Mecque causant la mort de 107 pèlerins.

Le Royaume d’Arabie saoudite se présentant comme « Gardien des deux lieux saints » de l’Islam dont il tire une partie importante de sa légitimité, ces événements dramatiques ont une résonnance très forte à l’intérieur et à l’extérieur du Royaume, au sein du monde musulman.

Plus largement, cette lettre s’inscrit dans un contexte de divisions au sein de la famille royale sur l’intervention au Yémen, la gestion de la crise syrienne et l’attitude à adopter vis-à-vis du retour de l’Iran dans la région.

Qu’est-ce que la publication de ces lettres révèle du climat de tension existant au sein de la famille royale saoudienne ?

Il faut bien saisir que la famille royale est composée de plusieurs milliers de membres, les enjeux de pouvoir son sein sont donc considérables.

Ces lettres ravivent les enjeux autour de la succession du Roi, élément déterminant pour l’avenir du pays. Jusqu’ici la succession sur le trône se faisait entre frères, au sein des fils du fondateur du Royaume, de l’aîné vers le cadet conformément à la tradition bédouine. Mais à 79 ans, Salman est le dernier des fils à exercer le pouvoir, et la question se pose donc de savoir quelle branche va être privilégiée au sein de la troisième génération. On pensait la question réglée lors de son arrivée sur le trône en janvier 2015. Salman s’était empressé de définir une nouvelle ligne de succession en éliminant les proches du roi précédent, et en désignant son neveu Mohamed Ben Nayef comme prince héritier direct, et son fils Mohammed Ben Salman, comme prince héritier en second. Aujourd’hui, Salman est accusé de privilégier son fils et à la faveur du contexte régional particulièrement tendu et des défis colossaux qui se dressent devant le Royaume, la question ressurgit de façon particulièrement visible.

Quels sont ces défis que vous évoquez ?

L'Arabie Saoudite est l'un des seuls mastodontes politiques du monde arabe à ne pas avoir été profondément déstabilisé par les bouleversements sans précédents qui frappent cette région du monde depuis 2011. Pourtant, tous les cauchemars qu’on pu nourrir les saoudiens par le passé semblent avoir pris forme ces dernières années.

Il s’agit dans un premier temps des soulèvements populaires pro-démocraties dans le monde arabe de l’année 2011 qui ont débouché dans certains cas sur le renversement de régime allié à l’image de l’Egypte de Moubarak. Débouchant dans un deuxième temps entre 2012 et 2013, sur la montée de forces politiques sunnites rivales dans la région comme les frères musulmans qui ont forcé l'Arabie Saoudite à réagir pro-activement. Cauchemar des cauchemars, ces évolutions qui remettaient en cause l’influence saoudienne au Moyen-Orient ont poussé le Royaume à mettre sous perfusion économique plusieurs pays alliés, comme Bahreïn, la Jordanie, et l’Egypte du maréchal Al-Sissi, les saoudiens diluant ainsi une partie de la rente des hydrocarbures avec le pays le plus peuplé du monde arabe.

Quatrième élément, à partir de 2013-2014, la transformation de la crise en Syrie et en Irak en une guerre régionale. Le trou noir géopolitique qui en résulte au cœur du Moyen-Orient met en péril la stabilité de la région tout entière et a engendré deux menaces directes pour les saoudiens. D’une part, le renforcement des milices chiites soutenues par l’Iran, le rival incontestable de l’Arabie saoudite. D’autre part, l’avènement en juin 2014 de Daesh, califat certes fantoche, mais qui cherche à légitimer son existence en proposant un projet concurrent reposant sur une idéologie proche de celle prônée par les clercs wahhabites en Arabie saoudite. N’oublions pas l’intervention du Royaume sur son flanc sud, au Yémen dans une guerre qu’il semble bien délicat pour lui de gagner et au prix d’une catastrophe humanitaire d’une grave ampleur. 

Cinquième et dernier point, je pense à la fin de l’isolement international de l’Iran, la levée des sanctions internationales à son encontre, qui sont également le fruit d’une prise de distance de plus en plus réelle de la Maison blanche vis-à-vis des positions de Riyad.

Si vous ajoutez à cela la chute des prix du pétrole et l’entrée probable dans une phase de nouveau « contre-choc » pétrolier qui met le système rentier saoudien sous-pression, vous percevez une grande partie des inquiétudes qui prédominent chez les Saoudiens.

Mais le paradoxe le plus flagrant de ce constat est sans aucun doute que l’Arabie saoudite ne subit pas, elle est bel et bien l’acteur, un acteur ennuyé, de ce sinistre scénario.

Ces dissensions au sein de la famille royale interviennent également dans le contexte de la baisse des prix du pétrole, qu’en est-il exactement ?

Les cours du pétrole se sont effondrés de moitié depuis juin 2014, passant de plus de 100 dollars à environ 50 dollars aujourd’hui, seuil autour duquel ils pourraient s’être stabilisé. La chute des prix des hydrocarbures réactive un certains nombres de craintes quant à la pérennité du système rentier saoudien. Contrairement par exemple à l’Iran, l’Arabie saoudite dépend aujourd’hui davantage du pétrole qu’il y a trente ans.

L’économie tout entière, y compris les secteurs dits « hors hydrocarbures » repose sur le réinvestissement de la rente, qui compose 95% du budget de l’État. Du fait des largesses redistributives du système rentier saoudien, l’Arabie saoudite a besoin d’un baril autour de 110 dollars pour atteindre l’équilibre budgétaire, bien loin donc des niveaux actuels.

Malgré l’effondrement des cours, il n’ose pas fermer les vannes. Au rythme actuel, les réserves financières phénoménales dont dispose la monarchie ne sont jamais qu’un précieux retardateur. Pas toujours aisément mobilisables, elles pourraient s’épuiser d’ici à 2020. Elles ont déjà commencé à fondre en à peine un an, passant de 737 milliards de dollars en août 2014 à 664 milliards en juin 2015.

Si les cours se maintiennent à des niveaux aussi faible, l’Arabie saoudite va faire face à un vrai test. Va-t-on assister à la débilitation progressive du système rentier saoudien ? Cette perspective est en tout état de cause peu reluisante pour le Royaume, et pour la région tout entière d’ailleurs.

Quels liens faites-vous entre ces débats internes et l’évolution de la relation entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis ?

C’est aussi dans cette atmosphère de désillusion et de suspicion de plus en plus grande vis-à-vis des Etats-Unis, qu’il faut lire une partie du débat interne en Arabie Saoudite, nourri par la crainte, sans doute en partie sur-jouée, de voir les Etats-Unis se vautrer dans les bras de l’Iran.

Grâce au développement du pétrole de schiste, les Etats-Unis sont passés du statut de premier importateur d’hydrocarbures à l’un des premiers producteurs au monde. Ces évolutions énergétiques ont donné les moyens à Washington de s’autonomiser des choix saoudiens au Moyen Orient. En 2011 déjà, les Etats-Unis n’ont pas hésité à abandonner Moubarak contre l’avis des Saoudiens. En 2012, Barack Obama annonçait le déplacement du point focal de la diplomatie américaine du Moyen Orient vers la zone Asie-Pacifique. Un an et demi plus tard, en août 2013 l’administration américaine envoyait un message clair aux Saoudiens en refusant toute intervention directe en Syrie, laissant seul le président français assumer une décision qu’il ne pouvait faire suivre d’effets. Au même moment, la diplomatie américaine ouvrait pour la première fois depuis 1979 des discussions directes avec l’Iran. Un véritable affront pour la diplomatie saoudienne, dont peu à Riyad voulait cependant croire qu’elles aboutiraient à un accord qui a pourtant était signé le 17 juillet 2015.

La prise de distance de Washington vis-à-vis des dirigeants saoudiens a conduit ces derniers mois l’Arabie Saoudite, un pays normalement assez prudent et peu enclin au coup d’éclats à mener seule des opérations militaires. L’activisme saoudien au Yémen, jusqu’à l’arraisonnement de navires iraniens en mer d’Oman début octobre témoignent de la nervosité des Saoudiens et de leur disponibilité désormais à agir seul et à montrer les muscles dans la région.

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