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Appel à la grève illimitée et Grand débat : une même impasse politique
©Thierry Zoccolan / AFP

GREVE

Appel à la grève illimitée et Grand débat : une même impasse politique

A l'appel initial de la CGT, repris par la suite par certains Gilets jaunes, un mouvement de grève national débutera ce 5 février dans le pays.

Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico: En quoi, en l'absence d'un réel projet politique et intellectuel alternatif formant un consensus majoritaire, un tel mouvement de grève, tout comme le grand débat national, n'est en réalité qu'un leurre dans une logique de sortie de crise ? 

Chloé Morin: Tout d’abord, il convient de noter que ce mode d’action divise, non seulement au sein des Gilets Jaunes eux-mêmes, mais au sein des Français dans leur ensemble. Depuis plusieurs années, la perspective même d’une « convergence des luttes », horizon de certains syndicats ou partis d’extrême gauche, est devenue de plus en plus illusoire. Ce mode d’action est devenu, pour bien des Français, obsolète, en raison de plusieurs tendances économiques et sociales lourdes : l’individualisme a brisé en partie les solidarités de classe, et en bas de l’échelle des salaires on se plain aussi souvent du voisin « assisté » qu’on ne l’identifie comme un camarade de lutte; l’insécurité économique rend toute action de grève difficile, car source d’insécurité pour les salariés concernés; surtout, ces mouvements sont, à quelques exception près, rapidement impopulaires, ce qui les distingue à ce titre du mouvement des Gilets jaunes… En s’atomisant et en se désolidarisant, la société a sans doute rendu obsolètes les modes d’action anciens, sans que les syndicats soient en mesure d’inventer des modes d’action adaptés aux temps nouveaux - la négociation en entreprise restant un process inaccessible à certains, et dans lequel beaucoup de salariés n’ont pas confiance.

C’est pour cette raison que l’appel à la grève de la CGT est intéressant : on peut y voir une tentative des syndicats de « reprendre la main » sur un mouvement qui vit dans la hantise de sa récupération depuis ses débuts, et ce, à un moment stratégique où le mouvement paraît s’essouffler quelque peu et à la recherche de nouveaux modes d'action. 

On peut comprendre ceux qui, parmi les leaders Gilets jaunes, prétendent qu’il faut faire feu de tout bois pour accentuer le rapport de force avec le gouvernement. Sans doute la CGT y récupèrera-t-elle quelques adhérents aussi… Mais le risque, pour les Gilets jaunes, est d’être assimilés par l’opinion aux « vieux » syndicats, d’être réintégrés dans un clivage gauche/droite que nombre de ses soutiens actuels rejettent, de devenir rapidement impopulaires, et donc de ne trouver dans cet appel à la grève non pas un nouveau débouché, mais un éteignoir.  

Ne peut-on pas voir la société française actuelle comme une addition de groupes contestataires incapables de former une majorité, révélant l'absence d'un projet politique d'adhésion -et non de contestation - à vocation majoritaire ? 

Il faut distinguer deux choses : 

- le front hétéroclite des oppositions et des mécontentements, qui historiquement a souvent été composite, mais vise à briser le statu quo, établir un rapport de force, exprimer une demande de changement; dénoncer les alliances contre nature, les fronts dépourvus de sens et d’unité idéologique, est un grand classique. Différents moyens institutionnels existent pour empêcher qu’une telle majorité d’oppositions n’engendre d’instabilité politique, et dans la plupart des pays il faut réunir une forme de majorité alternative afin de renverser un pouvoir établi.

- l’offre politique alternative à celle du pouvoir, qui elle aussi est fragmentée, et sans doute bien davantage que par le passé. En réalité, depuis 2017 se joue une compétition pour le leadership de l’alternative politique à Macron, mais on peine toujours à voir qui sera considéré comme capable de réunir une majorité face au Président sortant en 2022.

Il est vrai que ce mouvement des Gilets jaunes est une crise politique au sens où il révèle l’incapacité de l’offre politique à s’adapter à la demande populaire - c’est ce que révèlent les cotes de popularité, des hommes comme des partis politiques, ou encore les intentions de vote réalisées en vue des élections Européennes. Nul parti d’opposition n’a su capitaliser massivement sur les colères, même si l’on peut craindre, comme l’a exprimé Luc Rouban récemment, qu’à long terme le mouvement des Gilets jaunes ne soit un « sas » vers le vote FN pour de nombreux électeurs. Mais si l’on regarde les résultats du premier tour des élections présidentielles de 2017, on constate que cette fracture idéologique profonde qui traverse notre pays, et le divise en 4 (ou 5, si on veut bien considérer les millions d’abstentionnistes comme désabusés mais pas nécessairement dépolitisés et dépourvus d’aspirations politiques), ne date pas d’aujourd’hui. La décomposition idéologique est un processus lent, qui vient de loin, qui prend racine dans le climat de défiance - cela fait bien longtemps que l’on vote davantage « contre » que « pour », même si c’est une tendance qui s’accentue avec le temps -, dans le rejet des partis dits « de gouvernement » qui semblent ne plus jamais pouvoir s’affranchir de leur bilan - on reproche encore à la droite de Wauquiez les promesses non tenues de Nicolas Sarkozy!-. 

Cette fragmentation vient aussi, comme vous le dites, de l’incapacité d’un parti quelconque à offrir un projet politique à vocation majoritaire. Mais là où vous semblez faire porter l’entière responsabilité sur les partis politiques, je serais plus mesurée. Il est en effet très difficile de rassembler, de construire du collectif, de l’empathie, des ponts entre groupes d’intérêts, dans une société où la plupart du temps les dynamiques politiques se construisent sur le rejet, la peur de l’autre et/ou du déclassement, l’envie, la rancœur… Par exemple, le dégagisme nait du rejet des élites, supposées incompétentes et corrompues. Le ras le bol fiscal naît du sentiment de « payer trop » par rapport à ses voisins, et aux « assistés » du dessus comme du bas de l’échelle sociale. 

Dans une société de défiance, il est donc plus facile d’aspirer à rassembler 20 à 25% des Français au premier tour avec des stratégies de clientèles, puis espérer être le « moins rejeté » dans la perspective d’un second tour. La logique des institutions, où les législatives suivent la présidentielle et en amplifient le résultat, fait le reste, et crée artificiellement des majorités d’idées à partir de minorités sociales.

En quoi le fractionnement du débat politique -débat sur l'ISF sans réflexion global sur la fiscalité, débat sur les emplois aidés sans réflexion globale sur l'emploi, débat sur les salaires sans réflexion sur le modèle économique etc. - masque justement l'incapacité des partis politiques à articuler un projet intellectuel global - une idéologie, qui pourrait ouvrir la voie à une sortie de crise ? 

Il y a ici deux questions :

- est-on encore capable de débattre réellement, de forger du compromis, voire du consensus? Je crains que ce soit de plus en plus difficile, et ce pour de nombreuses raisons que j’ai développé ailleurs, et que je résumerais ainsi : nous oscillons en permanence entre indifférence/désengagement politique, et grandes convulsions politiques, autour de questions à forte charge émotionnelle. Soit un gouvernement parvient à légiférer avec un apparent consentement général, car les gens « attendent de voir », trouvent les sujets trop complexes, ou ne croient plus de toute manière que cela changera quoi que ce soit pour eux - et le consentement majoritaire est ici artificiel. Soit un débat s’engage autour de sujets à forte dimension émotionnelle - mariage pour tous, PMA, accueil des réfugiés, ISF, 35 heures -, et nous nous trouvons tiraillés entre des pôles extrêmes, qui cherchent moins à trouver un compromis qu’à éradiquer le camp adverse.

- les idéologies politiques « de masse »  sont-elles mortes? Pour paraphraser un peu Raphaël Glucksmann, nous sommes les « enfants du vide », au sens où nous avons tourné le dos aux grandes idéologies politiques du 20e siècle. Nous cherchons évidemment à remplir ce vide, mais à ce stade aucune idéologie politique n’y est parvenue- la quête de sens, de collectif, s’exerce ailleurs, dans la religion par exemple, ou dans des modes de vie et de consommation. Cela ne veut pas dire que les idéologies, au sens de « visions du monde » cohérentes et globales, aient totalement disparu- nous voyons les choses d’une autre manière que les chinois, les américains, etc. Mais les élites ont sans doute perdu le monopole de leur formation et de leur propagation, au profit d’évènements collectifs à forte résonance (attentats, évènements climatiques, etc.), d’acteurs n’appartenant pas au champ politique, et d’une vision forgée et alimentée « par le bas ». Les idées portées par Marine Le Pen sont par exemple autant le miroir déformé et amplifié de ce que pensent une partie des Français, que le fruit de la pensée des leaders du parti… Tout au plus donne-t-elle forme à des sentiments confus ou des idées, mais elle n’en est nullement l’origine. 

Evidemment, cela ne signifie pas que les élites devraient renoncer à chercher à donner sens aux évènements et proposer une vision globale. Sans doute n’avons nous jamais eu autant besoin de visions globales pour affronter les défis du 21e siècle que sont le réchauffement climatique, le terrorisme, l’explosion des inégalités, etc. Mais il est devenu extrêmement difficile d’agréger des majorités d’idées, plutôt que des majorités de rejets. 

Par conséquent, le fait de se focaliser sur telle ou telle mesure, plutôt que sur l’architecture politique globale, n’est à mon sens pas une stratégie politique délibérée de la part du pouvoir ou de ses opposants, c’est une simple conséquence de notre incapacité à débattre démocratiquement - c’est à dire de manière sereine, inclusive, et sérieuse - et à forger des consensus d’idées larges. 

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