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Jean-Marc Ayrault a présenté la réforme des retraites à Matignon, le 27 août 2013.
Jean-Marc Ayrault a présenté la réforme des retraites à Matignon, le 27 août 2013.
©Reuters

Fausse bonne nouvelle

Annonces sur les retraites : ce qui peut être efficace, ce qui est insuffisant, ce qui est toxique

Le Premier ministre a annoncé mardi soir les mesures de la réforme tant attendue du système des retraites : un allongement des cotisations pour tous ainsi qu'une hausse des cotisations salariales et patronales.

Philippe Crevel,Jacques Bichot et Vincent Touzé

Philippe Crevel,Jacques Bichot et Vincent Touzé

Philippe Crevel est secrétaire général du Cercle des Epargnants depuis 2004.

Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.

Vincent Touzé est économiste senior au département des études de l'OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques).
 

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Pour découvrir le détail des mesures annoncées, lire notre article :
Retraites : les principales orientations annoncées par Matignon

Atlantico : Jean-Marc Ayrault a annoncé ce mardi un allongement des cotisations pour tous les assurés : un trimestre de plus en 2020, passant ainsi à 41 ans et trois trimestres, puis une augmentation jusqu'à 43 ans en 2035, ainsi qu'une hausse des cotisations salariales et patronales mais pas de la CSG. Quel effet ces mesures peuvent-elles avoir sur le rétablissement des comptes publics ? 

Jacques Bichot : Il est désespérant de voir le Premier ministre prendre des dispositions de simple gestion pour un horizon lointain (2035), ce qui suppose l'abandon définitif de toute réforme systémique. De plus, la durée de cotisation est un paramètre dont l'usage conduit à des injustices majeures : en 40 ou 43 ans vous pouvez avoir travaillé aussi bien 80 000 heures voire 100 000 heures que 40 000, et cela devrait compter également. Une personne à qualification élevée peut valider un trimestre en ne travaillant que deux ou trois jours : est-ce la méthode de calcul que le Premier ministre socialiste veut favoriser ? Cette même personne, en travaillant 25 ans de façon un tout petit peu moins cool, obtiendra la pension maximale de la sécu, tandis que la femme de ménage à mi-temps aura le quart de sa pension : est-ce cela la justice sociale ?

Les effets de ces mesures lointaines sur les comptes publics seront quasiment nuls dans l'avenir proche, limités à une légère inflexion des comportements liés à l'effet d'annonce (quelques personnes chercheront peut-être un peu plus activement à travailler, mais ce ne sera sans doute même pas détectable statistiquement, et en tous cas moins important que les effets de sens inverse engendrés par l'augmentation des cotisations). Dans l'immédiat, c'est l'augmentation des cotisations, qui devrait rapporter 4,4 milliards d'euros à son terme en 2017, qui réduira le déficit - ainsi, peut-être, que la modification des majorations de pension pour les familles nombreuses... mais il est trop tôt pour le savoir.

Philippe Crevel : Le gouvernement s'en remet une fois de plus au retour de la croissance et essaie simplement de colmater le déficit du système de retraite à travers une augmentation des cotisations sociales salariés et employeurs. Autrement dit, le problème de fond n'est pas réglé. Il a simplement essayé de gagner du temps en estimant qu'il ne s'agissait pas d'un problème structurel mais vaguement conjoncturel comme si d'ici à 2035 tout irait mieux.

L'augmentation de la durée de cotisation pourrait être perçue comme une bonne mesure mais le Premier ministre a bien insisté sur le fait qu'il ne voulait pas jouer sur l'âge légal de départ à la retraite pour ne pas pénaliser ceux qui ont commencé à travailler tôt alors que cette mesure aurait été plus efficace. Enfin, notons que tous les travailleurs ne sont pas concernés par cette hausse du nombre d'années de cotisation (qui passera à 43 ans, ndlr) : seules les générations qui prendront leurs retraites après 2020 le sont, puis progressivement jusqu'à un "effet plein" en 2035 sont affectées : 41 ans et trois trimestres en 2020, 42 ans en 2023, 42 ans et un trimestre en 2026, 42 ans et deux trimestres en 2029, 42 ans et trois trimestres en 2032 et 43 ans en 2035. Nous sommes donc sur des mesures de long terme qui ne résolvent en rien l'accumulation de déficit qui aura lieu d'ici à 2020.

Vincent Touzé : Le gouvernement a suivi de nombreuses recommandations du rapport Moreau :

  • une hausse des cotisations retraite (salariés et employeurs) de 0,6 point à l’horizon 2020 (4,4 milliards d’euros).  Elle s’ajoute à la hausse déjà programmée de 0,5 point par Marisol Touraine en juin 2012.
  • une poursuite de l’augmentation de la durée de cotisation après 2020 (5,6 milliards d’euros en 2040).
  • une fiscalisation des majorations de pension (1,4 milliards d’euros), un report de l’indexation des pensions (1,3 milliards d’euros) et quelques économies de gestion (0,2 milliard d’euros).

A l’horizon 2020, le gouvernement annonce une économie de 7,3 milliards d’euros alors que le scénario intermédiaire, basé sur des hypothèses optimistes, prévoit 20,7 milliards à combler. 

Ces mesures - et non-mesures - seront-elles suffisantes pour rééquilibrer notre système de retraites ?

Philippe Crevel : Ces mesures ne sont pas suffisantes. Le gouvernement aurait dû :


  • s'engager, comme cela était prévu dans la loi de 2010, sur une réflexion avec un régime unique par points. Le sujet a de suite été écarté, même pas évoqué.
  • amorcer un recul de l'âge légal de départ à la retraite : la France est aujourd'hui le seul pays qui soit aujourd'hui entre 60 ans et 62 ans là où nos partenaires européens sont passés à 65 ans. Il y a encore une exception française qui perdure, qui se justifie par le bon taux de natalité alors bien même que Jean-Marc Ayrault a annoncé que le nombre de retraités allait passer de 15 à 20 millions dans les 15 prochaines années. Son discours était marqué par de nombreuses contradictions et il ne parvenait que difficilement à justifier que l'on pouvait ne pas reporter l'âge légal de départ à la retraite. Pourtant, un tel report de l'âge légal aurait en grande partie résolu le problème du financement des retraites.

    Jacques Bichot : Nul besoin d'être grand clerc pour voir dans l'augmentation des prélèvements une façon de réduire les déficits. Le problème, c'est que cette augmentation est injuste (les actifs n'ont pas à être traités en vaches-à-lait des retraités) et qu'elle va, toutes choses égales par ailleurs, diminuer l'activité et l'emploi : notre économie souffre d'une overdose de prélèvements obligatoires. Il est même possible qu'au degré d'allergie aux prélèvements que nous avons atteint, le coup porté à l'activité annule tout effet positif sur les comptes des régimes de retraite – ce dont nos grands clercs n'ont pas tenu compte.


    Vincent Touzé : 
    Ces mesures sont insuffisantes car elles ne comblent qu’une partie du déficit prévu. Le plan d’économie ne concerne que la CNAV, le FSV et les régimes de base non équilibrés par subvention, ce qui exclut de facto  les régimes de base de l’Etat équilibrés par subvention. Il manque 13,4 milliards. Par voie de conséquence, le gouvernement va devoir s’endetter, augmenter les impôts ou encore adopter une politique salariale très peu généreuse vis-à-vis des jeunes générations de fonctionnaires. Le choix générationnel du gouvernement est particulièrement cruel.

Dans quelle mesure peuvent-elles être au contraire toxiques pour les comptes publics ? Quels risques génèrent-elles ?

Jacques Bichot : Comme nous venons de le dire, le risque est de décourager le travail et de diminuer la compétitivité des entreprises. S'il est possible dès 61 ans de vivre bien sans travailler officiellement en faisant davantage de jardinage, de bricolage et un peu de travail au noir, combien de Français, par civisme, resteront au boulot ? Et ces personnes disposeront de tout leur temps pour choisir des marchandises made in China au meilleur marché possible, tandis que les entreprises françaises, nettement plus chères, réduiront leurs effectifs. Nous avons fait un petit pas de plus vers le passage du club France en seconde division !

Philippe Crevel : Ces mesures génèrent plusieurs risques :

  • une augmentation du coût du travail ce qui rend encore plus illisible notre système de financement de la sécurité sociale puisque d'un côté le gouvernement souhaite diminuer le coût du travail alors qu'il l'augmente dans le même temps. Cela ne rassure en rien les chefs d'entreprise à l'heure où le combat est à l'investissement et l'innovation
  • nous reportons encore à demain quelque chose qui aurait dû être fait hier. Nous allons donc encore parler de retraites dans quelques mois ou, au mieux, dans quelques années. L'objectif du gouvernement était de passer le mois de mars 2014 - quand auront lieu les élections municipales - ou le mois de septembre 2014 avec les élections sénatoriales. Il ne fallait pas décourager les électeurs retraités ni même la majorité qui avait grondé contre les hausses d'impôts ou de charges.

    Vincent Touzé : 
    Les finances publiques françaises sont dans un triste état. Il reste aussi l’assurance santé à équilibrer. La hausse des prélèvements sociaux et des impôts nuit gravement à la compétitivité et à l’emploi. Aux jeunes générations, notre société offre une entrée tardive sur le marché du travail après une longue scolarité et des périodes de chômage, et en plus elles devront travailler au moins 43 années…

    En l’absence de signes encourageants, les marchés financiers pourraient sanctionner lourdement la France dans les mois à venir. 
    Dans le pire des scénarios, les taux d’intérêt sur les nouvelles émissions de dette publique pourraient s’envoler. Un scénario à l’italienne ou à l’espagnole n’est pas à exclure.


    Il est urgent de sortir de la spirale infernale du non-financement des régimes de retraite. Il faut figer le taux de cotisation global et obliger le système à s’équilibrer par des ajustements des pensions.

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