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Anne Sinclair.
Anne Sinclair.
©Reuters

Au vitriol

Anne Sinclair sur France 2 : portrait d'une princesse qu'il faudrait plaindre

France 2 diffusait hier mardi 22 avril un documentaire sur la vie de la patronne du Huffington Post français, suivi de l'émission "Un jour, un destin" dans laquelle l'ancienne épouse de Dominique Strauss-Kahn est revenue sur l'affaire du Sofitel.

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Annoncée à grands bruits, plusieurs semaines à l’avance, l’émission consacrée à "la vie" d’Anne Sinclair est un curieux mélange postmoderne :

  • une construction mythologique : de l’enfance d’une reine à sa déchéance, puis sa rédemption ;
  • l’affirmation d’une identité communautaire : la famille, les amis, les rites et les traditions politiques juifs ;
  • une oscillation entre un féminisme "moderne" quelque peu désuet et une ancestrale soumission de la femme aux volontés des hommes de sa vie : "je te la confie".


Tout d’abord, la construction mythologique : on est habitué maintenant à l’émotion renvoyée par les photos d’enfant d’une personne que l’on connaît vieillissante. Nostalgie automatique que celle de ces clichés en noir et blanc, voire en sépia, de ces petites filles au manteau au col de fourrure et au petit chapeau, de ces papa en costume sombre, sans parler de la photo de classe avec le premier petit amoureux, l’air gêné etc. Ajoutons y les bulletins écrits à la plume et emplis de TB, nous avons l’enfance d’une princesse. Le portrait de la mère est vite expédié, exigeante et sans grande tendresse, on n’en parlera plus, même quand elle meurt, on n’est pas dans un roman psychologique et on ne se préoccupera pas de savoir comment cette mère a vécu la relation fusionnelle du père avec sa fille. Du père on sait juste ceci : qu’il approuva le choix par sa fille d’un époux qu’elle préféra au fiancé qu’il lui avait choisi, à tel point qu’il la lui "confia".

Et puis l’ascension de la jeune fille.

Toute l’histoire est construite selon les règles du conte de fées : situation, perturbation, action, résolution. Ce schéma se répétant à l’infini.

Situation : une jeune fille de bonne famille juive est fiancée à un homme de son milieu ; perturbation : elle rencontre un homme, marié, d’origine sociale obscure, il la séduit (car au début de l’histoire, la star journalistique, c’est Ivan Levaï et pas Anne Sinclair) ; action : ils ont une liaison cachée ; résolution : le père prévenu adoube ce nouveau "fiancé" et ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Situation : le père est heureux de son petit fils, David ; perturbation : le père meurt, la fille oublie tout, famille, métier etc. pour se conformer pendant un an aux rites du deuil ; action : le couple s’engage dans la campagne de Mitterrand ; résolution : il est élu et ils sont le couple journalistique qui recueille en premier ses mots. Etc.

Les sagas professionnelles sont construites sur le même modèle, elle a une situation, un événement indésirable la met à mal (mauvaise audience, conflit d’intérêt etc.), elle agit, elle obtient.

Les circonstances, l’entourage, les déterminants habituels d’une carrière, études poussées, relations, rien n’est mis en avant. C’est une héroïne de conte de fées et elle obtient tout par sa beauté, son intelligence et son obstination. Blanche Neige. Dont elle a les traits physiques, répétés à l’infini : cheveux noirs comme l’ébène, peau blanche comme la neige, yeux bleu comme le ciel ensoleillé d’un matin d’hiver.

Cette émission ne serait que cela, on ne devrait même pas en parler. Mais son originalité tient aux ingrédients dont elle se nourrit, presque subrepticement. Deux caractéristiques sont affirmées sur un mode presque mineur, qui constituent pourtant le ciment de l’histoire (en tout cas de l’intérêt qu’elle va susciter dans le public) : elle est juive, elle est riche.

Une troisième caractéristique, plus politiquement correct est avancée avec force : elle est femme. Pourtant, c’est une femme qui ne correspond pas vraiment aux canons. 

La judaïté a ceci d’ambigu qu’elle peut, à juste titre, être revendiquée comme identité par ceux qui en sont, mais qu’elle ne peut pas être avancée par les commentateurs, même en bien, au risque d’être taxés d’antisémitisme. Il est très rare qu’un personnage public mette autant en avant son appartenance identitaire (car elle est juive et dite non croyante), dans un portrait public dont l’objet est sa carrière et ses rapports avec le politique et non pas sa tradition familiale.

De manière non pas cachée, mais au contraire appuyée, nous savons progressivement que Anne Sinclair est juive, fiancée une première fois à un juif, épousant un autre juif ("elle m’a fait retrouver ma judaïté" dit Ivan Levaï), et poussant le troisième à faire aussi un mariage juif. Sans compter l’école privée plus ou moins juive, les amis juifs pour large part. Cette affirmation identitaire est d’autant plus subtile qu’elle ne joue pas sur le registre victimaire (antisémitisme), mais laisse entendre quand même…que la chute pourrait être due à un persécuteur, le fameux groupe qu’incarne le disciple de Buisson, Camille Pascal, (qui n’a pas résisté à un passage à la télévision !) qui admet avoir poursuivi DSK … en dénonçant … son amour de l’argent et du luxe. Presque de l’antisémitisme.

Anne Sinclair et ses amis forment une tribu, comme il y en a tant aujourd’hui, de celles qu’elle et ses amis vilipendent. C’est grâce à cette tribu qu’elle a pu résister à tant de malheurs et au lynchage médiatique. Que la communauté soit juive n’ajoute ni n’enlève rien à son efficacité protectrice. Une des nombreuses tribus de la société postmoderne, dans laquelle on se réfugie en cas de malheur.

La vraie protection contre l’antisémitisme c’est justement de reconnaître la banalité du lien communautaire juif comme tant d’autres tribalismes ethniques, géographiques, historiques, de regroupements sur des goûts affinitaires.

Anne Sinclair est riche. Elle le reconnaît : "pas autant qu’on le dit, mais bien plus qu’elle n’en a besoin". Comme beaucoup de riches, qui l’ont toujours été, (car avant d’hériter une grosse fortune, elle a été élevée dans une famille très aisée) elle ne mesure pas, mais pas du tout ce que signifie "manquer d’argent" : pas d’insomnies parce qu’on ne pourra pas payer le loyer, pas de disputes parce qu’on doit renoncer à partir en vacances, une liberté par rapport au travail qui lui permet de démissionner quand d’autres font un boulot ingrat, mais alimentaire…Il y a une sorte d’indécence dans les allusions à sa richesse, ainsi quand son avocat dit : "avoir un peu d’argent est quand même un avantage, nous avons pu prendre un avion privé pour échapper à la foule des journalistes". On imagine que nombre d’épouses, d’enfants etc. de présumés criminels auraient aimé pouvoir échapper aussi facilement à la mise sur place publique de leur intimité !

Donc Anne Sinclair (et ses amis) est riche, mais cela n’a pas d’importance.

C’est dans cette incapacité à comprendre ce qu’est une vie de "non riche" que va se situer d’une part la cassure entre les élites et le peuple et particulièrement la gauche et le peuple. Il est quand même plus décent d’admettre combien la richesse procure des avantages que de prétendre que cela n’a pas d’importance !

Et puis Anne Sinclair est femme. La première femme à la radio, la première femme avec une grande émission de télévision, on croirait entendre parler de Marie Curie. Comme l’émission faisait dans le genre conte de fées, on n’a bien sûr pas parlé des "autres grandes femmes médiatiques et politiques" de sa génération : Simone Veil, Christine Okrent, Michèle Barzach etc. Ni contextualisé son parcours professionnel : une émission qui fit jusqu’à 10 millions d’auditeurs, à une époque où il n’y avait que trois chaînes publiques.

Ce qui est plus intéressant, c’est le jeu double que mène Anne Sinclair avec sa féminité : revendiquée comme une sorte d’obstacle qu’elle dut franchir pour sa carrière, mais largement utilisée comme adjuvant à celle-ci même. Sa voix (justement pas d’un homme, mais belle pour une femme), sa beauté télégénique et par dessus tout, sa séduction des hommes. Qu’elle n’a pas eu peur d’enlever à une autre femme. On ne sait pas finalement à quoi Anne Sinclair tient : un premier mari, qu’elle quitte pour un fougueux amant avec qui elle s’amuse aux rendez-vous clandestins ; un second mari pour lequel elle abandonne son poste, mais dit-elle maintenant, sans partager son ambition ; on se demande d’ailleurs même si elle a un moment imaginé qu’il fût le meilleur, non pas pour être élu, mais pour diriger la France.

C’est une vie remplie d’épisodes, mais sans passion.

Et dès lors l’affaire DSK n’est plus qu’une vulgaire histoire d’adultère. C’est bien sûr ceci qui est obscène dans toute cette saga : l’amalgame même pas discuté fait entre une accusation de viol et celle d’un adultère, les soupçons de harcèlement sexuel et ceux de libertinage, voire les relations avec de prostituées et le viol de prostituées.

Anne Sinclair a une conception bourgeoise, voire petite bourgeoise des rapports sexuels : ils ne sont autorisés que dans le cadre strict de la monogamie et du mariage. Un mariage qui serait pour la vie.

Et au fond, peut-être est-ce cela le but de cette "mise en scène de la princesse Anne Sinclair" : nous prouver qu’il ne s’agissait que d’une banale histoire de midinette, une femme qui a cru que son mari serait fidèle, qui a cru qu’il obéirait à la prescription du père transmise par le premier mari (attention les féministes, qu’est ce que cette femme "confiée" par un homme à un autre homme, puis un autre…). Anne Sinclair serait une femme banale : riche, mais c’est sans importance, juive, mais non croyante, de gauche, mais sans conviction, belle, mais devant tout à son intelligence, intelligente, mais prête à abandonner son activité…

Une femme lisse, aux mains d’un monstre, tout sauf froid. Sauf qu’il donne l’impression d’être, comme les autres hommes d’ailleurs de l’histoire, une marionnette agitée par la reine Anne.

Ce qu’on aime dans les contes, ce sont bien sûr les personnages d’ogres, de géants, de Barbe-bleue. Blanche Neige réduite à jouer avec ses petits nains, voilà un conte bien ennuyeux.

Mais une analyse de la société postmoderne bien intéressante : la bataille d’une héroïne de la modernité, lisse, efficace, rationnelle et d’un "monstre" de la postmodernité, économiste et homme politique rationnel et surdoué dépassé par moments par ses pulsions, non seulement sexuelles, mais totales : DSK économiste à la ville et dépensier (au sens de la dépense de Georges Bataille) aux champs. Sa princesse n’a pas voulu l’y accompagner. C’est pourquoi l’histoire finit mal, en général.

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