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Anders Behring Breivik
Anders Behring Breivik
©Reuters

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Breivik : d’abord l’acte d’un homme

Analystes et chercheurs cherchent à rationaliser les actes d'Anders Breivik, le bourreau de Norvège. Pourquoi n'accepte-t-on pas qu'il puisse tout simplement s'agir de l'acte individuel d'un homme qui a choisi le mal ? L'analyse du psychiatre Denis Leguay.

Denis Leguay

Denis Leguay

Denis Leguay est psychiatre des hôpitaux, à Angers.

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Une fois de plus, un fait de violence, cruel et meurtrier, a provoqué une avalanche de commentaires. Une fois de plus l’émotion a submergé les citoyens de l’occident rationnel. Et une fois de plus, les analystes, les chercheurs et les politiques ont testé la panoplie des logiques classiquement convoquées : culture, fascination du terrorisme, fanatisme religieux ou politique, maladie mentale, isolement social, dérive sectaire ou groupusculaire, malaise de civilisation, banalisation médiatique de la violence et des armes, importance prise par le monde virtuel. Chacune de ces pistes éclaire sans doute un pan de la vérité et il n’en faut négliger aucune, autant dans le registre de la sanction des acteurs en cause, que de la prévention d’éventuelles récidives, d’où qu’elles puissent venir.

Mais un dernier aspect fut, comme à l’habitude, plutôt passé sous silence, et, s’il se mêle à chacun des registres évoqués plus haut, il pourrait bien, indépendamment d’eux, être, dans ces événements, le plus déterminant. On peut en soupçonner la nature en partant de l’affect qu’il suscite : l’horreur, l’effroi, le besoin de se rassembler pour éprouver, ensemble, notre participation solidaire à la dimension d’humanité, de fraternité qui fait lien entre tous. C’est cette dimension précise que cet acte a menacée. L’essence même de cet acte, ce fut de l’attaquer au cœur. Le propre de l’humanité, en tant que qualité définissant ce qui est humain, c’est de ne pouvoir être mise en danger que de l’intérieur d’elle même. Elle ne peut l’être par aucun évènement extérieur, par aucun mécanisme, par aucune catastrophe naturelle.

Ce que les actes de Norvège nous montrent, que nous savions pourtant, c’est que l’humanité n’est vulnérable qu’aux coups d’un homme. Qu’au choix d’un homme de la nier, radicalement.

On en sait aujourd’hui assez pour dire qu’A.B. Breivik n’est pas un malade mental, qu’il n’a pas agi sous l’empire de la folie, ou de la drogue, mais dans l’exaltation de lui-même et la négation de tout autre. Le fond de l’affaire, ce n’est pas l’identité norvégienne, l’extrême droite, la chrétienté, le malaise de la société, ou la précarité. Avec Breivik, rien de tout cela, et si isolement il y eut, il fut choisi. Le fond de l’affaire, c’est son choix intime de laisser libre cours à ses rêves de toute puissance, son mépris radical, son insensibilité et même sa jouissance à la souffrance qu’il a provoquée. Son refus total de se mettre à la place de l’autre pour le reconnaître comme son semblable. Sa fermeture à toute argumentation, sensibilisation, supplique qui lui ont très certainement été adressées. Son blindage anticipateur à tout appel à la raison ou à la compassion humaines. Le fond de l’affaire, c’est lui comme individu libre, et non comme émanation d’un groupe. Le fond de l’affaire, ce n’est pas l’extrême droite, c’est d’abord lui comme individu, qui a mûrement délibéré la nature, le sens, et très certainement la portée de son acte.

Mais pourquoi, dans le débat public, dans les media, s’intéresse-t-on davantage aux défaillances collectives qu’à la responsabilité individuelle ? Tout se passe comme si cette réalité, - un acte individuel et subjectif, gratuit, souverain, l’acte d’un homme -, était tellement impensable qu’il faille la noyer dans l’objectivable d’une logique collective.

Cette réalité est vieille comme l’humanité, et elle s’appelle, faute de notion plus précise, le Mal. Le Mal ne se conçoit pas facilement, car il suscite l’effroi, l’incrédulité, la rationalisation secondaire. On ne peut concevoir qu’une telle inhumanité puisse venir d’un homme, ce sera donc un fou, ou un malheureux que la douleur égare. Et pourtant, de Hitler à Pol Pot, ou, plus près de nous, de Fourniret à Alègre, les figures du Mal, délibérées, lucides et pas forcément malheureuses, ne manquent pas. On peut même dire qu’elles pullulent. D’où vient alors qu’on ne veut pas les reconnaître, les identifier ? D’où vient qu’on ne veut pas concevoir la méchanceté, la brutalité, la cruauté comme le choix délibéré d’un individu ? D’où vient qu’on se dérobe au devoir de poursuivre l’exploration de ce mystère ? Peut-être parce qu’il faudrait aussi, - désagréable constat -, identifier en chacun cette part de pulsion destructrice, de tentation de l’anéantissement de l’autre, de haine du progrès civilisateur qui permet le respect et garantit la place et le droit à l’existence de chacun. Alors il est plus simple d’en déclarer la radicale étrangeté, la folie.  

Quelles que soient les rationalisations secondaires dont cet acte se masque, il faudrait pouvoir regarder en face cette réalité : la violence est humaine, la jouissance de la souffrance de l’autre est banale, la tentation de s’y abandonner est universelle, y succomber comme s’y refuser est un choix moral individuel, parce que c’est une prise de position subjective, intime et qu’elle ne se déduit d’aucune « explication », d’aucune logique qui l’imposerait. C’est juste la décision de faire, en choisissant jusqu’où l’on assume qu’il aille, acte d’homme. D’un homme à qui l’on ne peut dénier sa responsabilité.

Et puisque c’est un acte d’homme, il est aussi possible, - qui peut savoir ? - qu’il soit un jour, par son auteur et on lui souhaite, amèrement regretté.

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