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en veulent-ils à l'Euro ?
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Orgueil et préjugés

Les marchés financiers en veulent-ils à l'Euro ?

La Commission européenne propose ce mardi une série de mesures pour encadrer les agences de notation dont le tropisme anglo-saxon les amène à redistribuer les cartes du pouvoir politique au sein de la zone euro. Mais la zone euro peut-elle espérer défendre un modèle économique qui ne serait pas validé par les marchés financiers ?

Driss Lamrani

Driss Lamrani

Driss Lamrani a exercé pendant plus de 10 ans les métiers de banquier d'affaires, d'opérateur de marché sur les produits dérivés et d'analyste financier au sein de divers établissements bancaires. Il a aussi participé à plusieurs ouvrages, en tant que spécialiste des opérations de marché.

Il a récemment publié, aux Editions Mélibée, un ouvrage intitulé "Vers de nouvelles bulles spéculatives... Comment les éviter ?", préfacé par Jacques Attali. Il est actuellement  stratégiste et économiste au sein d'un fonds alternatif à Londres spécialisée dans le Global Macro.

Il s'exprime sur Atlantico à titre personnel, et ses propos n'engagent en aucune façon son employeur.

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Nous assistons depuis le début de l’été 2011 aux prémisses de l’explosion de la zone euro. Ce pari est pris par un grand nombre d’opérateurs de marché. Force est de reconnaitre qu’à ce jour, l’enchaînement du démantèlement de la zone monétaire n’a été stoppé ni par les annonces rassurantes des gouvernants de la zone euro (sur la solvabilité des banques notamment), ni par les plans d’austérité (qui ont été insuffisants), ni par les plans de sauvetage (qui ont été inadéquats).

Les craintes continuent à s’amplifier et le scénario du pire se met en œuvre jour après jour. Les marchés financiers parient que la France connaitra, dans peu de temps, les mêmes difficultés que celles des autres pays périphériques de la zone euro (1).

Cette situation est le résultat de la conjonction de plusieurs mécanismes financiers défectueux. Parmi ces mécanismes, le poids donné à l’avis des agences de notation et la mono-polarisation de la politique économique, qui en découle, constituent les principaux risques majeurs.

Les normes prudentielles (Bâle III, Solvency II) et les normes de gestion des placements (critères de risque pour les fonds de pension) attribuent un rôle prépondérant à l’analyse des agences de notation. L’avis de celles-ci définit la quantité de financement que peuvent octroyer les institutions financières (assureurs, banques, banques centrales, fonds de pension etc.) aux différents agents économiques (entreprises, institutions financières, ou états). La notation devient alors un facteur prépondérant dans l’accompagnement du développement et dans la confiance vis-à-vis des dirigeants.

La démission des gouvernements Berlusconi et Papandréou est similaire aux départs précipités de dirigeants d’entreprises privées qui ont perdu la confiance de leurs investisseurs (2). Les marchés financiers se sont octroyés le rôle de « l’actionnaire » des États membres de la zone euro et ont décidé du changement de l’équipe dirigeante des pays mal notés. Les opérateurs financiers ont remplacé les Sénats et les Assemblées Nationales pour contrôler les comptes publics et pour limoger les gouvernements qui n’atteignaient pas les objectifs fixés.

Cette tendance est inquiétante puisqu’elle s’appuie sur l’avis de quelques analystes (dont les analyses n’ont pas toujours été judicieuses notamment dans la notation des dettes subprimes). Elle est dangereuse puisqu’elle définit un modèle économique unique auquel tous les pays doivent se plier. La politique de l’État providence est considérée comme coûteuse et inadaptée à un monde globalisé, dans ce paradigme économique. Il suffit de s’intéresser au plan d’austérité demandé à la Grèce pour y voir plusieurs similarités avec les théories économiques de Milton Friedman. Celles-ci font l’éloge de l’auto-gestion et du recul du rôle de l’État.

Les membres de la zone euro sont démunis face à cette exigence d’alignement sur le modèle économique libéral. Aucun pays ne peut dévaluer « sa » monnaie (puisque ce mandat est délégué à une banque centrale indépendante des États et de leurs citoyens) pour alléger sa dette abyssale. L’austérité passe donc par la réduction du rôle de l’État providence en priorité.

Sans une intégration large de la zone euro sur un modèle équivalent à celui des États-Unis d’Amérique (fiscalité, dépenses publiques, financement de la croissance etc.), il est fort à parier que nous risquerions de voir la chute des membres de la zone euro, les uns après les autres. Cette chute se traduirait par l’arrivée au pouvoir de gouvernements technocrates qui appliqueront le modèle défini par les agences de notation, sans aucune garantie que ce modèle soit adapté au pays ou soit résilient dans le temps. Les expériences américaine et britannique, qui ont appliqué ce modèle économique depuis les années 80, montrent que tôt ou tard l’auto-gestion se grippe et l’intervention de l’État devient essentielle (avec par exemple le sauvetage des institutions financières post crise Lehman Brothers).

Il semble urgent de penser au fédéralisme européen avant que la situation économique n’atteigne un point de non retour, et que l’éclatement de l’Euro se traduise par la disparition de l’exception européenne dont le modèle social a pleinement joué son rôle d’atténuateur de crises économiques par le passé.



(1)    Le différentiel de taux d’intérêts à 10 ans entre les dettes françaises et allemandes a atteint 1,60% contre 0,29% un an plus tôt. Cette hausse reflète l’accroissement des craintes des investisseurs vis-à-vis de la capacité de la France à faire face à sa dette et au contexte

(2)    A titre d’exemple, nous pouvons citer le départ des dirigeants d’AIG, de Fannie Mae, après les déboires que ces institutions ont connu lors de la crise 2008. La même transformation de la gouvernance a été expérimentée lors de l’éclatement de la bulle internet.


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