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Pourquoi les affaires politiques se multiplient-elles ces derniers mois ?
Pourquoi les affaires politiques se multiplient-elles ces derniers mois ?
©Reuters

Cinquième pouvoir

Affaires : l'hyper présidence a généré l'hyper communication des contre-pouvoirs

L'affaire Dominique Strauss-Kahn, l'affaire Bettencourt, le "karachigate", la mise en examen du procureur Courroye : les affaires se succèdent dans l'actualité. Rien de bien neuf sous le soleil mais avec le story telling, c'est l'emballage qui change

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Atlantico : Pourquoi les affaires politiques se multiplient-elles ces derniers mois ? S'agit-il d'une nouveauté ou l'histoire politique connait-elle de nombreuses séquences de ce type ?

Jean Garrigues : C’est une évidence, pour ne pas dire une constante historique… De façon systématique, que ce soit dans les républiques passées parlementaires ou aujourd’hui sous la Vème République, à l’approche d’échéances importantes comme les présidentielles ou les législatives, apparaissent un certain nombre d’affaires.

Le phénomène a pris forme au moment de la campagne présidentielle de 1969, avec l’affaire Markovic qui a éclaboussé Pompidou, même s’il n’y était pour rien.  En 1974 également, avec l’affaire de la vie privée et professionnelle de Jacques Chaban-Delmas. En 1981 encore, avec l’affaire des diamants de Giscard d'Estaing. Et l’on peut multiplier les exemples. C’est un effet d’agenda qui explique la multiplication des affaires.

Le temps des affaires n’est donc pas une nouveauté ?

Non. Toutefois, ce qui l’est, c’est l’accélération des affaires, qui font désormais figure de « story telling ».  

Et ceci s’explique par la multiplication des moyens de communication, des moyens d’investigation médiatique, la démocratisation d’Internet, sans oublier les nouveaux comportements de la magistrature depuis une vingtaine d’années, et ceux de l’opinion publique.

Cette démultiplication des occasions de s’indigner, à l’aube de cette élection présidentielle, est symptomatique d’une nouvelle ère, et constitue un phénomène exceptionnel. L’hyper présidence ne fait finalement qu’exacerber la réponse apportée par les contre-pouvoirs.

Vous voulez dire que l’hyper présidence de Nicolas Sarkozy a permis l’éveil des contre-pouvoirs ?

En quelque sorte. Face aux excès et aux dysfonctionnements de la vie politique, il y a donc eu trois types de contre-pouvoirs majeurs qui se sont émancipés : les médias (toutes les formes de presse notamment), la magistrature et l’opinion publique.

Depuis les années 1980, il y a une sorte d’éveil de la presse et de la magistrature, une volonté de s’affranchir de la tutelle du pouvoir politique, et d’aller plus loin dans l’exploitation et l’interrogation du respect de la morale par les acteurs politiques.

Dans les années 1990, elles étaient d’ailleurs volontiers taxées de « petits juges ». Les investigations se sont alors penchées sur le financement de la vie politique, qui est devenue une question récurrente depuis.

Enfin avec Internet, tout s’est accéléré, et la volonté de nourrir un feuilleton des affaires a émergé. Edwy Plenel s’exprimait lui-même en ces termes pour qualifier l’affaire Bettencourt, en développant un véritable argumentaire, où les révélations successives consistait à la mise scène d’un contre feuilleton des affaires, ayant pour but de se mettre en miroir du feuilleton sarkozyste. De ce que certains appellent cette mise en image constante de l’action du Président, même si cette dernière est moins évidente depuis deux ans.

C’est quelque chose de conjoncturel qui tient aux techniques mêmes de communication. Une pratique de mise en feuilleton qui existait avant, notamment avec Le Canard enchaîné sur les affaires des diamants de Giscard, mais qui s’est désormais densifiée.

La structure de feuilleton permet désormais d’occuper le terrain comme une sorte de communication présidentielle, une hyper communication médiatique, qui veut contrecarrer le pouvoir politique.

Quel rôle ont joué les nouveaux sites d’information en ligne dans la démultiplication des affaires politiques ?

Un rôle décisif et majeur, car ils sont plus affranchis des pesanteurs traditionnelles de la presse. Bien souvent la presse écrite - jusqu’aux années 1980 - était plus frileuse pour dévoiler les affaires.

Par ailleurs, quelque chose de neuf s’est produit avec le scandale Dominique Strauss-Kahn. La question de la vie privée et de la sexualité a fait irruption dans l’histoire du scandale en France, et est devenue un nouvel enjeu. La cyberpresse a été en pointe dans cette forme d’émancipation.    

Une nouvelle ère est donc née, à la fois dans la densité, la percussion et l’innovation, voire l’américanisation des affaires politiques. Et il est certain que la cyberpresse a joué un rôle déterminant.

Avec le déchainement médiatique actuel sur les affaires politiques, peut-on finalement affirmer que la presse qui était mise sur écoute, qui se disait « muselée », se porte finalement plutôt bien ?

Il est sûr qu’il y a eu sous la présidence de Nicolas Sarkozy une tentation et une tentative, par le biais de connaissances personnelles et de l’hyper présidence, de contrôler les médias. Mais cette volonté de contrôle se heurte à une indépendance des médias, et notamment des médias électroniques. Et puis la presse institutionnelle, les news magazine et la cyber presse sont très autonomes et indépendants du pouvoir. Les contre-pouvoirs fonctionnent donc même sous l’hyper présidence.

Ma conviction, c’est qu’il est nécessaire que les contre-pouvoirs jouent leur rôle à plein. Que les motivations de la presse soient de l’ordre de la revanche, c’est possible, mais je continue à croire que notre vie politique manque de transparence, et reste en retard par rapport aux vies politiques anglo-saxonnes et scandinaves.

Peu à peu, ce retard est comblé. Mais il est difficile d’avancer alors que les excès de moralisme de la presse sont condamnés. C’est une erreur, il n’y a jamais assez de morale en politique, il y va de la crédibilité du politique et de celle du journalisme.

La presse et les médias font-ils l’élection présidentielle ?  

Certes, la presse joue un rôle plus important qu’il y a trente ans, car la politique est de plus en plus mise en scène dans les médias, et parce que l’impact de la presse est semble-t-il de plus en plus fort.

Il faut toutefois nuancer, car dans le même temps, le trop plein peut avoir des effets négatifs. Une impression de déjà vue, et surtout une sorte de sentiment de résignation peuvent alors gagner les citoyens, et les retombées sont alors néfastes pour l’ensemble de la classe politique.

Historiquement, la multiplication des affaires fait traditionnellement le jeu des partis protestataires, et notamment des partis qui se prétendent en-dehors du système, soit le Front National. S’il y a un bénéficiaire politique potentiel des affaires politiques aujourd'hui, c’est Marine Le Pen, même si cela reste marginal par rapport à la détermination des électeurs, qui se prononcent d’après des enjeux sociaux : le chômage, l’immigration, l’insécurité…

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