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Fatah / Hamas : un accord 
et beaucoup de désaccords
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Faux-frères

Fatah / Hamas : un accord et beaucoup de désaccords

Le Fatah et le Hamas ont scellé ce mardi 3 mai leur réconciliation au Caire, mettant ainsi un terme aux divisions entre Cisjordanie et bande de Gaza et ouvrant la voie à l'organisation d'élections dans un an. Pour l'ancien haut fonctionnaire de l'ONU Fabio Rafael Fiallo, cet accord cache de profondes divisions au sein des deux factions palestiniennes, animées par des intérêts contradictoires.

Fabio Rafael Fiallo

Fabio Rafael Fiallo

Fabio Rafael Fiallo est économiste et écrivain, ancien fonctionnaire à la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement). Il est diplômé d’économie politique de l’université Johns Hopkins (Baltimore).  Son dernier ouvrage, Ternes Eclats - Dans les coulisses de la Genève internationale (L'Harmattan) présente une critique de la diplomatie multilatérale.

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Après quatre années de luttes intestines, de représailles et d’assassinats réciproques, les deux branches principales du mouvement palestinien - le Fatah du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le mouvement islamiste Hamas - sont parvenues à un accord négocié par Égypte, et signé au Caire ce mardi 3 mai, qui stipule la formation d’un gouvernement provisoire d’unité nationale chargé d’organiser des élections dans un délai de 12 mois.

Un accord voué à l'échec ?

Dès que la nouvelle fut annoncée une semaine avant la signature officielle du texte, un consensus s’était mis en place pour dire que l'accord - permettant d’afficher une unité de façade entre les deux factions - allait accroître les chances de réussite de l’initiative diplomatique lancée par Mahmoud Abbas dans le but de faire reconnaître la Palestine en tant qu’État membre des Nations unies. Une décision à ce sujet devrait intervenir lors de la session d’automne de l’Assemblée générale de cette organisation.
Une telle explication n’a cependant guère de sens. Pour avoir un poids légal, la reconnaissance d’un État par l’ONU doit remplir deux conditions : obtenir une majorité de deux-tiers de l’ensemble des États membres, puis éviter le veto d’un des membres permanents du Conseil de sécurité. Or, avec ou sans l’accord inter-palestinien, la majorité des voix est pratiquement acquise : 118 des 192 États membres reconnaissent déjà un État palestinien ; trouver une dizaine de voix supplémentaires ne doit pas poser de problème insurmontable pour l’Autorité palestinienne. En revanche, l’accord entre le Fatah et le Hamas, au lieu de diminuer, augmente considérablement le risque d’un veto américain, les Etats-Unis ayant inscrit le Hamas dans la liste des organisations terroristes avec lesquelles ils ne négocient pas.
L’explication en question donne qui plus est la fausse impression que c’est l’Autorité palestinienne, dirigée par le Fatah, le principal bénéficiaire de l’accord. Une analyse lucide prouverait précisément le contraire.

Élections : guerre de popularité entre Fatah et Hamas

Pour commencer, il convient de souligner que le vrai intérêt du Fatah dans cet accord a trait aux élections prévues dans une douzaine de mois. A la différence de 2006, lorsque le Hamas avait emporté les élections, le Fatah peut raisonnablement s’attendre cette fois-ci à battre le Hamas, et par là même, à reprendre le contrôle de la bande de Gaza aujourd’hui gouvernée par le Hamas. Cette dernière organisation est consciente de sa perte de popularité, ce qui explique pourquoi elle avait rejeté jusqu’ici le désir des Gazaouis de pouvoir exprimer à nouveau leur volonté dans les urnes.
Si le Hamas accepte maintenant de prendre part à des élections, c’est parce qu’il a obtenu en guise de compensation deux concessions de taille : d’une part l’ouverture par Égypte de sa frontière avec Gaza, et d’autre part la possibilité pour ses militants d’aller en Cisjordanie sans être chassés ou emprisonnés par les forces du Fatah.
L’ouverture de la frontière entre Égypte et Gaza aura un double avantage pour le Hamas : d’un, il pourra faire entrer plus facilement des armes et des munitions depuis Égypte ; de deux, il pourra utiliser Égypte en tant qu’abri où ses militants tenteraient de se réfugier, pour échapper à des représailles israéliennes, à chaque fois que le Hamas déciderait de lancer des attaques contre l’État juif. Le fait de retrouver une certaine mobilité en Cisjordanie permettra à son tour au Hamas de diversifier ses bases de lancement d’opérations terroristes, compliquant ainsi, militairement et politiquement, les ripostes d’Israël.

Des bénéfices contradictoires

Ce qui rend cet accord inter-palestinien bancal - et voué à ne pas être appliqué entièrement - c’est la chronologie des bénéfices à tirer respectivement par le Fatah et le Hamas. Pour concrétiser son bénéfice principal, c’est-à-dire la reprise de la bande de Gaza, le Fatah devra attendre les élections prévues dans l’accord. Entre-temps, le Hamas aura empoché ses dividendes politiques, à savoir : la réouverture de la frontière entre Gaza et Égypte et la possibilité d’agir depuis la Cisjordanie. Or, une fois que le Hamas aura eu ses avantages mis en place, la tentation sera grande pour lui de contourner, ou carrément d’ignorer, son engagement à prendre part à des élections et surtout à permettre que celles-ci aient lieu dans Gaza.
Pour frustrer la tenue des élections, le Hamas possède un joker dont il s’est servi à de multiples occasions : intensifier ses attaques contre Israël jusqu’à provoquer une réponse militaire de la part de l’État juif. Une fois la réponse israélienne déclenchée, le Hamas pourra dire que, à son grand regret, des élections ne peuvent pas avoir lieu dans les nouvelles conditions. Ce prétexte lui permettra de garder sa mainmise sur le territoire de Gaza, quitte à perdre partiellement ou totalement sa mobilité en Cisjordanie – il lui resterait de toute façon, en tant qu'acquis, l’ouverture de la frontière entre Égypte et Gaza.

Le Fatah ne pourrait pas faire grand-chose dans ce cas de figure. Si lui, le Fatah, n’a pas jusqu’ici délogé le Hamas de Gaza, pourquoi alors ce même Fatah, ou en l'occurrence un gouvernement unitaire nécessairement fragile, seraient-ils plus à même de s’opposer au Hamas dans la période à venir ?

L'hypothèse du statu quo

Afin de sauver les apparences et d’éviter une nouvelle guerre fratricide, le Fatah pourrait accepter de garder les actuelles zones d’influence entre le Hamas et le Fatah, et ce de deux manières possibles : soit en repoussant à nouveau les élections, soit en se résignant à en truquer les résultats pour ainsi entériner l’actuelle répartition du pouvoir sur les territoires palestiniens.

Le Hamas en tirerait deux avantages supplémentaires de la nouvelle donne. Primo, il pousserait Égypte à accuser Israël de mener une opération militaire « disproportionnée », mettant à mal les relations entre Égypte et Israël. Secundo, le Hamas aurait montré que c’est lui, et non le Fatah, qui mène le jeu dans l’échiquier politique inter-palestinien.

Aussi est-on en droit de se demander si le président Mahmoud Abbas, et avec lui le Fatah, ont évalué correctement les implications de l'accord qu'ils viennent de signer formellement, le sourire aux lèvres, avec le Hamas.

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