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A quoi aurait pu ressembler l’euro idéal
©Reuters

Regrets

A quoi aurait pu ressembler l’euro idéal

En 1992 lors du traité de Maastricht, les décideurs ont commis plusieurs erreurs fatales au moment de définir ce que serait la monnaie unique et dans la manière dont elle fut gérée ensuite. France 2 diffuse d'ailleurs ce jeudi 15 mai un documentaire "Le roman de l'Euro" revenant sur cette période.

Antoine Brunet

Antoine Brunet

Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.

Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011).

 

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : En 1992, le Traité de Maastricht dessine les contours de la future monnaie unique en l'inscrivant dans une logique "anti-inflation" directement inspirée de l'ordo-libéralisme allemand. Est ainsi interdit de dépasser un taux d'inflation de 2% pour être considéré comme un pays-membre viable. Cette logique était-elle la bonne ? Aurait-on pu "mieux faire" ?

Antoine Brunet : Avec le recul, il est évident que ce choix a été une erreur. Il faut toutefois reconnaître qu’en 1992 le risque de déflation était difficile à imaginer par rapport au contexte économique de l’époque. Le risque essentiel était alors représenté par l’inflation incontrôlée qui avait eu des conséquences plus que néfastes sur des pays comme l’Argentine. On peut néanmoins affirmer qu’un objectif de moins de 2% était très "sévère", d’autant plus qu’il était des plus rigides, ce qui laisse d’ailleurs penser que les législateurs de Maastricht ne croyaient pas en leurs propres succès. Ils se retrouvent aujourd’hui tout gênés face à l’impact de la crise économique qui nous place aujourd’hui bien plus près de la déflation que d’une hausse des prix galopante. A l’évidence, il aurait été beaucoup plus raisonnable de retenir une norme de 3% plutôt que 2% qui aurait laissé une plus grande marge de manœuvre aux Etats. Face au manque de croissance et au déficit d’emploi, on voit bien que ces carcans monétaires sont aujourd’hui très contraignant alors que l’économie mondiale est en surcapacité.

Nicolas Goetzmann : En 1992, soit moins de 10 ans après la fin de la grande inflation qui avait frappé de nombreux pays, la logique de "stabilité des prix" était en effet largement dominante. On peut dire que c’est cette inflation des années 70 et du début des années 80 qui a "forgé" les hommes de Maastricht. Et cela pour une raison simple, les résultats économiques qui ont suivi la mise en place des politiques anti-inflation du début des années 80, d’abord aux Etats Unis puis en Europe, a été très efficace : baisse de l’inflation et retour de la croissance. On a gravé ce mandat dans le marbre de Maastricht, une sorte de "fin de l’histoire" comme si la politique monétaire n’était pas une science vivante.

Mais le mandat de la BCE aurait pu avoir plus de hauteur de vue, parce que ce mandat n’est qu’une réaction à cette grande inflation des années 70 et un ancrage dans la doctrine ordo-libérale allemande. La population allemande est effrayée par la notion d’inflation car elle celle-ci est associée (curieusement) à l’Allemagne nazie. Les ordo-libéraux comme Walter Eucken et Franz Böhm sont eux perçus comme des libérateurs, car leur doctrine a été appliquée dès 1947 et a donné naissance au mythe de l’industrie allemande et du Deutschemark. Etant donné que l’intégration de l’Allemagne dans la zone euro était conditionnée à la reprise de cette doctrine à l’échelon européen, la discussion du mandat n’a pas eu lieu.

On aurait pu mieux faire, bien entendu. La lutte contre l’inflation c’est bien, mais la lutte contre la déflation ce n’est pas mal non plus. Le problème est que la déflation n’arrive pas tous les jours et que le dernier exemple en Europe datait des années 30. On est donc passé à côté. Avec une telle configuration l’euro n’est pas en cause en qualité de monnaie, c’est le mandat qui est absurde. Il relève plus du mythe que d’une quelconque prise en compte de la réalité. Il manque totalement de pragmatisme, pragmatisme qui voudrait aujourd’hui que l’on prenne en compte la quasi-déflation installée en Europe.

Le mandat de la BCE ainsi que le principe de son indépendance sont souvent critiqués par l'inadéquation qu'offre un tel système par rapport aux réalités économiques actuelles. Quelle logique aurait ici été la bonne ?

Antoine Brunet : La sagesse aurait voulu que la BCE reprenne à son compte les mandats qui sont ceux de la Federal Reserve outre-Atlantique à savoir un objectif d’emploi maximal croisée à une surveillance des taux d’inflation. Plusieurs propositions allant dans ce sens ont d’ailleurs été faites peu après Maastricht, bien qu’elles aient été écartées depuis, en particulier par les Allemands. Ce choix aurait pourtant été largement préférable en termes de croissance, d’équilibres sociaux, et même de capacité de survie de la zone euro. A l’inverse, on observe aujourd’ui que les intérêt ne cessent de diverger entre une Allemagne qui continue de militer pour l’euro fort tandis que la France et les pays du Sud tentent de peser de tous leurs poids pour une politique inverse.

Nicolas Goetzmann : La notion d’indépendance de la BCE est totalement galvaudée. La Banque est indépendante dans la conduite de son mandat, par contre il revient aux propriétaires de l’euro, c’est à dire aux Etats de déterminer ce mandat. Si un politique veut critiquer l’euro, il doit s’attaquer au mandat et non pas aux décisions prises par la BCE. Lorsqu’un chef d’Etat ou un Premier ministre critique le niveau de la monnaie, il ne « dit » rien car la Banque peut se réfugier derrière son statut d’indépendance. Si par contre un chef d’Etat décide de mener un débat relatif au mandat lui-même, la Banque centrale n’a rien à dire. Parce qu’elle est au service de la zone euro.  Lorsque Mario Draghi était interrogé à l’assemblée nationale en 2013, il a justement indiqué aux parlementaires français que le mandat relevait de leur pouvoir, pas du sien. La BCE n’est là que pour appliquer ce qu’on lui dit. Ensuite il y a bien évidemment le poids de la Bundesbank pour qui ce mandat de la BCE n’est pas, et ne doit pas, être un sujet de débat. Lorsque François Mitterrand a cédé sur ce point pour convaincre l’Allemagne, il a donné une sorte de garantie d’intangibilité du mandat monétaire européen.

La bonne logique, c’est de donner une marge de manœuvre suffisante à la Banque centrale pour qu’elle puisse s’adapter à la doctrine économique, c’est-à-dire de mettre en place un mandat "dual" : maitrise des prix ET croissance. Ensuite il s’agit de placer des universitaires de haut niveau à ces postes, comme le font les Etats Unis. 

On parle beaucoup en ce moment de "l'euro fort" et de son impact sur le chômage. Une plus grande liberté des cours des changes nous aurait-elle offert un meilleur contrôle ?

Antoine Brunet :c’est sur le chapitre des changes que l’Union Monétaire Européenne présente son plus lourd passif pour. Il était ainsi inscrit dans le Traité de 1992 que ce seraient les gouvernements de la zone euro qui  détermineraient les grandes lignes de la politique de change, la vocation de la BCE  se limitant à être le « bras séculier » de la politique définie par l’inter-gouvernemental.

Toutefois, lorsque s’est concrétisée l’Union Monétaire Européenne en 1999, la zone euro n’était pas encore dotée d’une institution politique en son sein, l’Eurogroupe (qui rassemble les différents ministres des Finances des Etats-membres) n’ayant obtenu un statut officiel qu’en 2005. Il n’y avait donc pas d’instance politique pour définir la politique de change de la zone euro.

La BCE a profité de ce vide institutionnel pour s’emparer de la politique de change de la zone euro. Cela revient à un « coup d’état », certes discret mais bien réel, de la part de la Banque Centrale Européenne. Plus incroyable : lorsqu’enfin l’Eurogroupe fut institutionnalisé et doté d’un Président, on vit Jean-Claude Trichet, chairman de la BCE, se livrer à une passe d’armes avec Jean-Claude Juncker, Président élu de l’Eurogroupe, pour lui contester publiquement un rôle que ce dernier était pourtant logiquement amené à occuper.

Pire encore, la BCE a opté depuis 1999 pour une politique de change ultra-libéraliste qui posait pour principe l’abstention systématique de la BCE sur le marché des changes. S’il y eut quelques interventions limitées de la BCE, ce fut en 2000 pour mettre un plancher à la baisse de l’euro (quand l’euro atteignait 0,82$). Depuis lors, le cours de l’euro s’inscrit dans un trend haussier contre pratiquement toutes les autres monnaies de la planète et la passivité de la BCE en matière de change demeure la règle absolue.. Une conséquence de tout cela, c'est que les traders retiennent que l’euro est la seule monnaie dont ses parrains renoncent à limiter l’appréciation. Quand tous les autres pays cherchent à déprécier et à sous-évaluer leurs monnaies, la zone euro est le seul « pays » qui y renonce et qui le dit . Résultat : l’euro est maintenant la monnaie la plus surévaluée au monde.

Ce schéma néfaste s’est d’ailleurs accentué à trois reprises. La première fois, entre 2005 et 2008, lorsque Jean-Claude Trichet a interprété à tort  la montée de l’euro par rapport au dollar comme le prélude à ce que l’euro  détrône le dollar monnaie du monde ; la BCE a choisi alors de rester passive et imperturbable quand l’euro inscrivait un nouveau sommet historique à 1,60 $, un niveau pourtant injustifié, inacceptable et déstabilisateur pour la plupart des économies du Vieux Continent.

La deuxième impulsion est venue des autorités chinoises qui, pour empêcher le yuan de s’apprécier en dépit des excédents commerciaux colossaux, préféraient vendre leur monnaie contre des euros (et accumuler des euros) plutôt que de le faire contre des dollars (en accumulant des dollars) ; ce faisant, Pékin  accentuait délibérément la hausse de l’euro contre dollar.

Enfin, lorsqu’est venue la crise de l’euro en 2010, la zone a désigné Mme Merkel comme l’interlocuteur privilégié de la Chine afin de la faire participer au financement des pays du Sud (Espagne, Grèce, Portugal…) en difficulté. Résultat ?  Pékin a alors exigé et obtenu, entre autres conditions, que l’euro reste stable face au dollar autour du niveau atteint en octobre 2011, c’est-à-dire autour de 1,37$.

Au total, la politique de change abstentionniste pratiquée par la BCE s’est avérée désastreuse ; elle porte une lourde responsabilité dans les déboires actuels de la zone euro : stagnation prolongée, chômage massif, risque de déflation et d’aggravation mécanique du degré d’endettement des Etats de la zone euro....

Pour en sortir, il faudrait retirer à la BCE les attributions qu'elle s'est arrogées dans l’orientation de la politique de change pour les rendre à l’Eurogroupe . Il faudrait ensuite que l’Eurogroupe sorte d’une politique de change totalement abstentionniste pour adopter une politique de change franchement interventionniste dont la première tâche consisterait à ramener progressivement l’euro à une parité normale, soit actuellement 1,20$ environ.

Nicolas Goetzmann : Ce que vous pointez ici est la source principale de confusion dans le rôle d’une Banque centrale. La politique monétaire, dans le cas d’une zone économique géante comme la zone euro, n’a pas pour objet de mener une politique de change. La politique monétaire est un pouvoir bien plus important que cela. La BCE dispose du pouvoir de contrôler la demande intérieure européenne, c’est-à-dire du niveau d’activité économique de la zone euro. C’est son rôle. L’écroulement du niveau d’activité en Europe depuis 2008 est donc de la responsabilité de la BCE, mais cela semble passer au-dessus de la tête de nos dirigeants.

Le mandat de la FED, l’autorité monétaire des Etats Unis, est double : la maîtrise des prix mais également "l’emploi maximum". Et cette mention à l’emploi n‘est pas juste là pour faire joli, parce qu’une banque centrale dispose effectivement du pouvoir de rétablir le plein emploi. Avec un autre mandat, la BCE aurait eu les moyens d’agi contre la crise et le chômage. Avec le mandat actuel, elle regarde les trains passer, c’est à peu près tout et en tout cas pas à la hauteur des circonstances.

Plus largement, le principal problème de l'Euro tel qu'il a été pensé par Maastricht est-il sa rigidité ? 

Nicolas Goetzmann : Oui, mais en partie seulement. La rigidité du cadre monétaire européen empêche la banque de se nourrir des avancées de la doctrine et de pouvoir s’adapter à des conditions extraordinaires.  De telles conditions extraordinaires se sont avérées être quotidiennes depuis 2008, et le pouvoir monétaire européen s’est retrouvé totalement démuni. Pour être juste, Mario Draghi fait quand même mieux que son prédécesseur Jean-Claude Trichet. Ce dernier peut se féliciter d’avoir commis trois erreurs magistrales en 3 ans : relèvement des taux directeurs en juillet 2008 et rebelote en avril et juillet 2011. Trichet a appliqué le mandat à la lettre et écrasé la zone euro. Il est parti en se félicitant de son bilan, le mandat est respecté. L’euro était au bord de l’agonie et les populations européennes avec lui, mais le mandat était respecté. Chapeau.

Il faut véritablement "démonter" ce mandat, c’est une priorité. L’intégration du plein emploi comme objectif prioritaire, au même titre que la maitrise de prix (comme aux Etats Unis) obligera la Banque à réagir fortement. Nous pourrons observer à ce moment-là que le pouvoir monétaire « peut » beaucoup. Depuis l’arrivée de Mark Carney au poste de Gouverneur de la Banque d’Angleterre en juillet 2013, l’économie locale s’est accélérée dans des proportions impressionnantes : une croissance de 3,2% prévue en 2014, et 100 000 emplois créés tous les mois. Ce n’est pas une coïncidence.

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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