A Molenbeek, on lit beaucoup de livres... mais pas sûr que vous ayez envie de connaître les titres | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
A Molenbeek, on lit beaucoup de livres... mais pas sûr que vous ayez envie de connaître les titres
©Reuters

Bonnes feuilles

A Molenbeek, on lit beaucoup de livres... mais pas sûr que vous ayez envie de connaître les titres

Pourquoi Molenbeek ? Le sujet n'est pas anodin. Il est propice à polémiques, malentendus, dérapages, récupérations. Roger Maudhuy connaît bien Molenbeek. Il y a vécu. Voilà peut-être une des raisons pour lesquelles il a voulu répondre à la question que tout le monde se pose aujourd'hui : pourquoi, dans la plupart des attentats islamistes commis ces vingt-cinq dernières années, dans des pays aussi éloignés que l'Afghanistan ou la France, l'Espagne ou le Maroc, et même la Somalie, trouve-t-on cité le nom de cette commune bruxelloise ? Extrait de "Molenbeek, Vingt-cinq ans d'attentats islamistes" de Roger Maudhuy, publié chez Michalon (2/2)

Roger Maudhuy

Roger Maudhuy

Roger Maudhuy est auteur de plus d'une cinquantaine d'ouvrages consacrés à l'histoire et la tradition, dont Les Grands procès de la Collaboration et L'Affaire Fourniret.

Voir la bio »

Ce soir d’été 2006, je suis assis à la terrasse du Stade, à Molenbeek, en compagnie de Mourad, qui milite à l’ex­trême gauche. Je lui fais part d’une chose : j’ai remarqué qu’il se vendait beaucoup de livres à Molenbeek, mais que si certains étaient exposés aux yeux de tous, il m’avait paru que d’autres ne sortaient à la lumière que pour les initiés. Mourad sourit – et son sourire m’a toujours fait penser à celui de Charles Bronson réglant le problème de la délin­quance citadine à grands coups de flingue.

« Tu as une centaine d’euros sur toi ? Tu peux les dépenser ?

– Oui.

– Alors, j’appelle un neveu. Lui va te conduire, moi je suis trop connu. »

Une demi-heure plus tard arrive un jeune homme, grand, sympa, qui comme tout le monde se prénomme Mohamed. Oncle et neveu parlent ensemble dans leur dialecte ; je crois reconnaître le nom de Le Pen.

« Je vous attends ici. Attends-toi à des surprises… »

Avec le neveu, je remonte la rue des Béguines. Dans la chaussée de Gand, il pousse comme s’il rentrait chez lui une porte que rien ne signale à l’attention des passants. Nous sommes dans une pièce aux rayonnages bourrés de livres. « Ce sont des livres sur l’islam, me souffle-t-il. La plupart sont salafistes. » Entre un homme en djellaba blanche, qui me jette un regard curieux. Mohamed lui parle quelques minutes et, dans la conversation, je crois encore reconnaître le nom de Jean-Marie Le Pen. L’homme à la djellaba sourit, me sert la main et marmonne quelque chose en sortant de la pièce. « Il va revenir », me dit Mohamed. En effet, il revient avec quelques livres dans les bras. Il les pose sur une table en disant quelques mots que Mohamed traduit : « Il dit que c’est tout ce qu’il a en ce moment, en français et en arabe. »

Je prends le premier livre sur la pile. Il est en arabe. En feuilletant le cahier des illustrations, je découvre plusieurs soldats en uniforme SS ; l’un d’eux porte un fez, frappé de la tête de mort. Mohamed me le prend des mains, parcourt les pages de titre et la table des matières : « Le Croissant et la croix gammée, c’est le titre. Y a pas d’auteur. C’est un livre sur les SS musulmans. Y a un chapitre sur le Grand Mufti de Jérusalem et sa rencontre avec Hitler. »

Mohamed le pose et prend le suivant : « C’est en arabe aussi. Ça dit que la Shoah est une invention juive pour spolier la terre des Palestiniens, que jamais Hitler n’a tué de juifs. »

« Celui-là, c’est en français. » Les Protocoles des Sages de Sion, Comment les juifs veulent dominer le monde… Un célèbre pamphlet antisémite, habilement fait, mais qui n’est qu’un faux forgé par la police tsariste. Pour 15 €, il est à moi.

Mohamed a écarté deux ou trois livres en arabe. « Ce sont des livres qui disent que les Français ont torturé en Algérie, que les tirailleurs sénégalais servaient de chair à canon… En voilà un autre en français. »

Les juifs et la France… Pas de nom d’auteur, pas de nom d’éditeur, rien. Le livre est bourré de photos de ces juifs qui dominent la France… Au fil des pages, on recon­naît Laurent Fabius, Jack Lang, Nicolas Sarkozy, Patrick Balkany, Dominique Strauss-Kahn, Roger Hanin, Jean-Jacques Goldman, Guy Bedos, Michel Drucker, Serge Gainsbourg, Bernard Kouchner, Richard Berry… Il est à moi pour 10 €.

Puis vient Mythes fondateurs de la politique israélienne de Roger Garaudy, une édition de la Vieille Taupe. 5 €, un cadeau.

Le dernier est le plus beau ! Une petite plaquette, un beau papier bouffant, une photo de couverture le montrant bras tendu : Pensées arabes d’Adolf Hitler. Fallait oser ! À l’intérieur, surtout des jugements sur les juifs. Mais aussi quelques perles : « Si à Poitiers Charles Martel avait été battu, la face du monde eût changé. Puisque le monde était déjà voué à l’influence judaïque (et son produit, le christianisme, est une chose si fade !) il eût beaucoup mieux valu que le mahométisme triomphât. Cette religion récompense l’héroïsme, elle promet aux guerriers les joies du septième ciel… Animés par un tel esprit, les Germains eussent conquis le monde. C’est le christianisme qui les en a empêchés. » Pour ceux qui en douteraient, Hitler a vrai­ment émis cette opinion surprenante : on la trouve dans Libres propos sur la guerre et la paix recueillis sur l’ordre de Martin Bormann.

Je sors avec mes quatre livres bien emballés.

« Maintenant, on va ailleurs.

– OK, mais dis-moi, il me semble que tu as parlé de Jean-Marie Le Pen à ce curieux libraire ?

– Ben oui… Faut bien dire quelque chose ! Avec tes cheveux clairs et tes yeux bleus, tu es plus crédible en mili­tant d’extrême droite qu’en islamiste, non ? »

C’est d’une logique imparable…

Dans une petite rue, Mohamed pousse la porte d’une librairie religieuse. Il discute avec le libraire, qui apporte deux livres. Le premier semble avoir été fait dans une cuisine, quelques feuillets mal agrafés, avec un titre accro­cheur : Le Journal d’Anne Frank est une supercherie, signé par rien moins que Robert Faurisson. Le second est un pavé de 300 pages : Appel à la résistance islamique mondiale d’Abou Moussab al-Souri. Je les achète tous les deux.

Au Stade, Mourad nous attend, souriant. « Alors, bonne pêche ? »

 

Extrait de Molenbeek, Vingt-cinq ans d'attentats islamistes de Roger Maudhuy, aux éditions Michalon. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !