6 juin… 2014 : et si le débarquement avait lieu maintenant, comment se passerait-il (et serait-il seulement possible) ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Histoire
6 juin… 2014 : et si le débarquement avait lieu maintenant, comment se passerait-il (et serait-il seulement possible) ?
©Reuters

Science-Fiction

6 juin… 2014 : et si le débarquement avait lieu maintenant, comment se passerait-il (et serait-il seulement possible) ?

Le 6 juin prochain célèbrera le 70e anniversaire du débarquement des Alliés et de la Bataille de Normandie. Une opération militaire qui serait bien différente si elle se produisait aujourd'hui.

Xavier Roux

Xavier Roux

Xavier Roux est contre-amiral de la Marine nationale et vice-président du Cercle de la mer.

Voir la bio »

Atlantico : Quelles seraient concrètement les principales différences tactiques dans le cas où une armée d'invasion devrait aujourd'hui débarquer sur les côtes très défendues de Normandie ?

Xavier Roux : La principale difficulté à laquelle les Américains ont dû faire face demeure, à savoir le changement entre le milieu maritime, aérien et terrestre. Pour simplifier, en mer, la bataille est celle de systèmes d'armées, sur terre elle est dans le registre des systèmes d'hommes. Les deux milieux ont leurs paramètres propres, mais dans le cas d'un débarquement dit "de vive force" c'est à dire sous le feu, ce passage d'un milieu à l'autre est un risque supplémentaire : le fantassin qui a les pied dans l'eau a du mal à se défendre face à un canon bien abrité.

En termes de moyens, pour contrer ce risque supplémentaire, les matériels actuels viseraint à gagner en vitesse (chalands sur coussin d'air), en puissance (débarquement d'engins blindés directement au lieu de troupes à pied), et en protection avec l'aide de moyens aériens (hélicoptères armés d'appui immédiat). Nous aurions donc besoin d'engins possédant les mêmes fonctions qu'auparavant. Ainsi, il faudrait des chalands, des cubes automoteurs afin de pouvoir débarquer sur la plage.  Néanmoins, les chalands modernes se déplacent sur coussin d'air et peuvent aller jusqu'à 35 nœuds et transporter des chars lourds. Auparavant on n'y transportait très lentement des hommes et à découvert.  

On enverrait également des hélicoptères d'assaut qui n'existaient en 1944. Cela nous permettrait de larguer des hommes par les airs. Les moyens de renseignements nous permettraient de mieux suivre l'action en direct grâce à l'utilisation de satellites. Les moyens de débarquement seraient plus rapides et plus performants.

Stratégiquement, cela changerait-il la donne ?

En matière de stratégie, il s'agit toujours d'aller à un endroit où quelqu'un essaie de vous empêcher d'aller. Il n'y aurait stratégiquement pas de grands changements. Simplement, le combat serait plus lointain. Dans les conflits, les combattants s'éloignent de plus en plus les uns des autres. Je crois qu'on ne verrait plus ces combattants débarquer sur les plages normandes les pieds dans l'eau. Aujourd'hui, nous utiliserions des moyens à pus grande portée comme des hélicoptères ou des avions. On s'efforcerait d'éviter à des milliers d'hommes d'arriver les pieds trempés.  On les mettrait dans des chars et on réduirait les forces adverses à longue distance avec des bombes ou encore des missiles. L'objectif étant de réduire les affrontements d'hommes à hommes. Même si au final, cela reste toujours un combat d'hommes. Car on finit toujours pas se retrouver en face à face. 

Avec l'essor des technologies de surveillance et notamment les satellites espions, sur quels créneaux de vulnérabilité l'armée américaine pourrait-elle compter pour réussir un tel déploiement ?

Les satellites "espions", malgré leur technicité, ne peuvent pas observer un point précis du sol terrestre 24h sur 24. Il faut 90 minutes à un satellite à défilement pour faire le tour de la terre. Même avec des réseaux de satellites importants, il faut faire des choix sur les zones à couvrir et la fréquence du besoin d'information. Les satellites "s'usent" et il faut les remplacer d'autant plus vite qu'on les utilise. Il faudra donc, avant l'opération, étudier les moyens dont dispose l'adversaire et essayer de le priver momentanément d'information par exemple en détruisant ses satellites ou en les aveuglant, ou perturbant ses autres moyens de communication, car le besoin de corrélation, donc de mélange et de confrontation des informations est permanent. Il s'agirait avant tout de tuer les relais de communication de l'ennemi pour empêcher les transmissions. A l'époque les moyens de communication étaient moins performants mais la stratégie en tenait compte alors qu'aujourd'hui, on compte sur ces moyens de communication. Et s'ils ne fonctionnent pas, on est perturbé. 

Le débarquement a pu avoir lieu en 1944 grâce notamment à une technique de diversion visant à faire croire aux Allemands qu'il aurait lieu à Calais et non sur les plages de Normandie, de manière à ce que ces derniers concentrent leurs troupes au mauvais endroit. Cette astuce a été rendue possible grâce à des agents doubles travaillant pour le compte des Anglais. Quelle place pourrait prendre l'espionnage moderne, et notamment l'espionnage informatique, dans la conception et la préparation d'un tel événement ?

Le quotidien, à travers les nouvelles touchant au piratage des données des banques ou aux informations données par des transfuges divers, sans parler de nos adresses mails utilisées de façons mal intentionnées, montre que l'esprit humain est propre à élaborer toutes sortes de pièges et leurres, et à les adapter au contexte. On peut aussi imaginer qu'il soit possible de "dérégler" certains systèmes de navigation ... Enfin le quotidien est riche en exemples prouvant que l'opinion publique peut se révéler, sur certains sujets, maléable et versatile. L'esprit humain n'est pas toujours cartésien.

Les effectifs du débarquement de 1944 étaient de 287 000 hommes, et plusieurs centaines de milliers d'autres parachutés la veille. Les effectifs seraient-ils comparables aujourd'hui?

Pour ce qui est de la question du nombre d'hommes que l'on pourrait déployer, cela dépend toujours des hommes de l'ennemi. Compte-tenu des moyens technologiques, plus puissants et plus diversifiés dont nous disposons aujourd'hui, nous n'aurions besoin que de la moitié des hommes que nous avions déployés à l'époque.

Le débarquement de 1944 a eu lieu à l'issue de quatre années de guerre, qui ont vu le nombre des effectifs de l'ensemble des belligérants décupler par rapport aux effectifs d'avant-guerre, avec des processus de formation et d'entrainement innovants. Pour répondre à cette question il faudrait s'interroger sur la possibilité de "monter en puissance" des nations contemporaines, en se souvenant que la guerre de 1914/1918 était considérée comme la "der des der" compte tenu de l'imbrication des intérêts des nations européennes de l'époque ... La volonté de se défendre sur la durée est un facteur crucial.

Finalement, est-ce qu'un débarquement comme celui de 1944 serait réalisable aujourd'hui ?

Il serait forcément différent. Comme il a été dit plus haut il mettrait en oeuvre des moyens plus sophistiqués mais dans les mêmes domaines (transport, ravitaillement, information, espionnage). Il faut se souvenir, encore une fois, que le débarquement de 1944 est intervenu après quatre années de guerre et de mobilisation de moyens (recrutement, formation, entrainement, équipement, ...). Il aurait été impossible qu'il ait lieu d'emblée en 1940. Qui, en 1939, aurait imaginé qu'une opération d'une telle ampleur aurait lieu? Qui aurait répondu Oui à votre question si elle avait été posée, par une pirouette spatio-temporelle, en 1939.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !