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49.3 sur les retraites : le double risque auquel s’expose le gouvernement
©GERARD JULIEN / AFP

Danger

49.3 sur les retraites : le double risque auquel s’expose le gouvernement

Le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé samedi l'utilisation de l'article 49-3 afin d'accélérer l'adoption de la réforme des retraites. Un pari risqué à quelques semaines des municipales.

Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico : Le Président, lors d'un conseil des ministres convoqué hier, a autorisé le Premier ministre à faire usage de l'article 49.3 afin d'accélérer l'adoption de la réforme des retraites. Quelles peuvent en être les conséquences dans l'opinion ?

Chloé Morin : Il me semble que cette manoeuvre, pourtant tant annoncée et préparée par la communication de la majorité - qui n'a cessé de dénoncer l'obstruction non constructive de l'opposition ces derniers -, pourrait être mal accueillie par l'opinion. Le calcul du couple exécutif - et il convient de souligner qu'un Premier ministre ne déclenche pas le 49.3 sans autorisation du Président en Conseil des ministres - semble être le suivant : le coronavirus, par la gravité de la crise qu'il provoque, impose que l'on "cesse les jeux politiciens", et que l'on se concentre sur l'essentiel en mettant un terme à la paralysie parlementaire. 

A mon sens, cette grille de lecture sera difficilement recevable par les Français qui étaient opposés à la réforme, et a fortiori à l'utilisation du 49.3. D'abord, parce que les crises et les angoisses ne se supplantent pas, elles se conjuguent et s'amplifient. Ainsi, on ne cesse pas de se préoccuper de sa retraite parce qu'on a peur pour sa santé... Or, je l'ai déjà écrit ici, la réforme des retraites touche à quelque chose de fondamental, une crainte de mal vivre lorsqu'on sera trop usé pour travailler, une peur du déclassement économique, de la fragilisation de ses parents, de soi-même ou de ses enfants. Cette crainte là expliquait que l'immense majorité de l'opinion s'opposait à ce qu'elle percevait, avec le 49.3, comme une manière du gouvernement de "balayer" ses inquiétudes en coupant court au débat. 

Ensuite, il me semble qu'à ce stade, l'opinion ne voyait pas l'opposition parlementaire à la réforme, qui reflétait ses inquiétudes, comme une simple obstruction politicienne.

L'argument selon lequel il faudrait "hâter le débat" pour céder la place aux réformes futures, et autres sujets d'importance, peine à être audible car bien peu de français visualisent les réformes qui pourraient apparaître comme plus urgentes et plus importantes que la sécurisation de leur retraite. Si l'on avait été en attente d'une réforme urgente, attendue pour améliorer le pouvoir d'achat des actifs ou bien la situation de l'hôpital, il en eût peut-être été autrement... mais en l'occurence, qu'est-ce qui justifie l'accélération? Le fait que la majorité semble plus ou moins vouloir - selon les propos qui ont circulé dans la presse - "dégager le terrain" avant les municipales semble par ailleurs politicien, c'est précisément ce que les français reprochent souvent aux politiques : se préoccuper de leur élection plutôt que des sujets "de fond". 

Dès lors, nul ne comprend pourquoi il faudrait accélérer la discussion. Et vient enfin la troisième raison pour laquelle cette activation du 49.3 risque d'être mal comprise : les circonstances de son activation. Un samedi, vers 17h, lors d'un conseil des ministres officiellement convoqué pour un autre sujet... tous les ingrédients sont réunis pour que les Français aient le sentiment que l'on a cherché à faire passer les choses "dans leur dos", pendant qu'ils étaient préoccupés par leur santé - ou bien en week end. Au reproche de la brutalité, risque donc de s'ajouter le soupçon de la dissimulation. "On nous cache tout, on nous dit rien" est devenu un réflexe courant lorsqu'il s'agit d'analyser les faits et gestes de ceux qui nous gouvernent... ici, le sentiment d'une manoeuvre cynique pourrait venir amplifier la colère de ceux qui, opposés farouchement à la réforme, se sentaient déjà méprisés par le pouvoir. Ici, la méthode me semble mauvaise, car le pouvoir offre prise à la critique du "cynisme électoraliste" et de la tentative de manipulation. J'ai toujours écrit que le 49.3 me paraissait risqué pour le gouvernement, mais son déclenchement aurait sans doute été moins risqué s'il n'avait pas semblé instrumentaliser la crise du Coronavirus pour passer plus facilement... Les réflexes complotistes et le rejet des politiques étant si répandus, ils n'avaient pas besoin d'être nourris ainsi.

N'était-il pas temps, en période de crise sanitaire grave, de mettre un terme à "l'obstruction" que dénonçait la majorité - notamment de la part de députés qui avaient d'emblée affiché leur opposition frontale au projet, et qui multipliaient les amendements simplement dans le but de faire durer les discussions le plus longtemps possible?

On peut légitimement se dire que le gouvernement avait besoin d'être pleinement à la tâche pour gérer cette crise, sans distraction inutile. Mais là encore, l'avenir des retraites n'est pas considéré comme un sujet "secondaire" par une grande majorité de Français. Ils sont très inquiets de leur santé, ils guettent le nombre de contaminations avec une attention reflétée par les audiences télévisées des émissions traitant du sujet. Mais ils n'en restent pas moins inquiets de leurs retraites, inquiétude que les zones d'ombre et les angles morts du projet nourrissent de manière continue depuis des mois. 

A ce jeu, les Français souhaitent que le gouvernement soit irréprochable sur la gestion de la crise sanitaire - à ce stade, il n'y a pas de grandes critiques, et le gouvernement a eu raison d'associer les oppositions -, mais je ne crois pas que cela les rende moins exigeants quant à la gestion des autres dossiers...

Quel impact la crise du coronavirus d'une part, et l'usage du 49.3 de l'autre, peuvent ils avoir sur les élections municipales ?

On constate à ce jour que le parti présidentiel est à la peine. A Paris, lieu symbolique de la bataille pour LREM compte tenu des scores réalisés par Emmanuel Macron il y a 3 ans (35%), le sondage Ifop sorti ce jour dans le JDD montre qu'Agnès Buzyn a enrayé la chute de celui qu'elle remplaçait, et semble bénéficier d'un effacement progressif du dissident Villani (8%, -1 point par rapport à la semaine dernière). Mais à 20% (+1 point en une semaine), elle n'a pas encore enclenché de réelle dynamique et reste distancée par Hidalgo (24%, stable) et Dati (25%, +3). La dynamique semble plutôt se construire autour de l'affrontement gauche-droite, comme dans beaucoup de villes où, par ailleurs, l'absence de sortants confine les candidats LREM à la marginalité, voire à la figuration puisqu'ils recueillent souvent moins de 10% des voix. 

Dans ce contexte, l'actualité politique - 49.3, Coronavirus - ne saurait oeuvrer en faveur de la majorité. D'une part, parce que le 49.3 risque de re-mobiliser les opposants à la réforme et leur donner envie de "sanctionner" le gouvernement à travers ces élections locales. Selon BVA, parmi les électeurs qui souhaitent exprimer une sanction à l'égard du gouvernement, on constatait en effet que la réforme des retraites était la motivation principale... D'autre part, parce qu'à l'heure actuelle, le contexte d'hyper-défiance vis à vis du politique en général est amplifié par l'extrême inquiétude des français à l'égard du Coronavirus. Or, dans un tel contexte, il y aura forcément des critiques - légitimes ou non - vis à vis de la gestion de la crise par l'Etat, et donc du gouvernement dans son ensemble. Le ministre tente d'informer en continu, joue à plein la carte de la transparence, mais l'on sait que par définition le risque zéro n'existe pas, et que du simple fait de l'ampleur de l'épidémie il y aura des erreurs, des ratés, réels ou perçus. Et dans ce cas là, ce ne sont pas les oppositions, mais bien le parti présidentiel qui en fera les frais. 

Dès lors, le contexte pourrait amplifier ce qui s'annonçait déjà comme une sanction annoncée pour le parti présidentiel. Toute la question est l'interprétation, le sens que le pouvoir voudra bien lui donner : on se souvient qu'au lendemain de la sanction de 2014, Hollande avait congédié son Premier ministre, et nommé à sa place un Premier ministre dont l'opinion avait un temps pensé qu'il changerait significativement l'orientation politique du quinquennat...

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