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30 ans de baisses de charges : pourquoi nous n'avons jamais fait celles dont l'économie française a véritablement besoin
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Trompe-l'œil

30 ans de baisses de charges : pourquoi nous n'avons jamais fait celles dont l'économie française a véritablement besoin

Entamées sous le gouvernement d'Alain Juppé, les baisses de charges sur les entreprises n'ont jamais été celles dont l'économie française avait besoin. Au contraire, elles auraient même contribué à l'aggravation du problème industriel français.

Jean Peyrelevade

Jean Peyrelevade

Jean Peyrelevade fait partie de l'équipe de campagne de François Bayrou pour l'élection présidentielle.

Ancien conseiller économique du Premier ministre Pierre Mauroy, il fut également directeur adjoint de son cabinet.

Économiste et administrateur de plusieurs sociétés françaises et européennes de premier plan, il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’évolution du capitalisme contemporain.

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Atlantico : Quel bilan peut-on établir des baisses de charges sur les entreprises effectuées depuis 30 ans en France ? Avons-nous jamais fait celles dont l'économie française avait besoin ?

Jean Peyrelevade :  La réponse est négative. Les baisses de charges ont commencé sous le gouvernement d'Alain Juppé avec Gilles de Robien, au milieu des années 90. C'est lui qui a pris les premières mesures explicites en faveur des réductions de charges sur bas salaires. L'idée initiale avait été portée par Valéry Giscard d'Estaing, donc par la partie libérale de la majorité de l'époque. Il y avait ensuite eu une baisse des charges en 1999 lors du passage aux 35 heures. Depuis, il n'y en a pas eu sinon la mise en place en janvier 2013 du crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE).  

Quand on regarde sur la durée, la totalité des charges fiscales et sociales des entreprises n'ont pas diminué. Au contraire, elles ont augmenté. En particulier depuis le début des années 2000, c'est-à-dire au début de la période manifeste de la dégradation de la compétitivité française. On s'aperçoit que le coût du travail tout compris en France a augmenté plus vite que dans la moyenne de la zone euro – pour ne pas parler de l'Allemagne et qu'à l'intérieur de ce coût du travail qui a augmenté plus vite, les charges sociales ont augmenté aussi vite que le salaire direct. Les mesures de réduction des charges sociales n'ont fait qu'atténuer la dégradation ; elles n'ont pas amélioré la situation. N'oublions pas, par ailleurs, qu'une partie importante de ces réductions de charges ont été consenties pour financer la réduction de la durée du travail à 35 heures.

Qu'est-ce qui explique que, malgré ces politiques de baisse des charges sociales, les charges pesant sur les entreprises aient augmenté ?

Les charges ont augmenté par ailleurs. Par exemple, on a eu des création d'impôts dits sur la production, qui sont en fait des taxes indirectes. C'est différent de l'impôt sur la société. C'est, par exemple les mesures parafiscales pour financer des fonds professionnels ou encore le versement transport notamment. Ces taxes ont augmenté très vite, beaucoup plus vite qu'ailleurs.

L'ensemble de ces impôts doit aujourd'hui représenter de l'ordre de 4% de la valeur ajoutée des entreprises ; il était, il y a 15 ans, à 1,5%. On l'a plus que doublé. Or, 2% de la valeur ajoutée des entreprises constitue beaucoup d'argent, environ 20 milliards d'euros, soit l'équivalent du CICE. A force d'ajouter des petites charges ici ou là, on finit par avoir un gros problème.

A partir de ce constat, quelle politique de baisse des charges pourrait vraiment être efficace, notamment en matière de création d'emplois ?

Le deuxième problème est le mauvais ajustement des réductions de charges qui ont été consenties. Elles visaient à favoriser la création d'emplois non-qualifiés. Les baisses de charges ont donc été concentrées sur les emplois payés en-dessous d'1,6 fois le smic, de façon à permettre l'entrée sur le marché du travail de gens dont la productivité intrinsèque était relativement faible. Mais, en faisant cela, on ne fait rien pour diminuer le coût du travail qualifié, c'est-à-dire de la partie la plus concurrentielle de l'économie française, et donc de l'industrie.

Ce positionnement de la réduction de charges sociales a contribué  à aggraver le problème industriel français. Au minimum, il aurait fallu être neutre dans la réduction sur la totalité de l'échelle des salaires, c'est-à-dire appliquer le même pourcentage de réduction en fonction du niveau de salaire. 

Faut-il donc accentuer ces baisses de charges sur les salaires à 2,3 fois le smic plutôt que sur les bas salaires, les premiers étant vraisemblablement plus porteurs en terme d'innovation – et donc de croissance ? 

Il n'y aucune raison de mettre un plafond, quel qu'il soit : il faut baisser le coût du travail sur la totalité des salaires en France. La science des économistes n'est pas suffisante pour que l'on soit sûr des effets de mesures ciblés et même si je suis plutôt d'accord sur ce point de vue, ça me parait très politiquement incorrect.

Le problème est que le gouvernement actuel n'est pas dans cette logique. Il ne souhaite ainsi pas revenir sur le CICE, très précisément parce que le CCIE se concentre plutôt sur les bas salaires. S'il revient dessus, et que donc il applique une échelle neutre, il va pénaliser en coût du travail des salaires au niveau relativement bas. Quand on a fait une bêtise, il est très difficile de revenir en arrière parce que l'on créé automatiquement des perdants. 

Propos recueillis par Sylvain Chazot

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