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Hollande a-t-il tué la gauche?
Hollande a-t-il tué la gauche?
©Reuters

Socialisme ou barbarie ?

3 ans de hollandisme ont-ils tué… ou radicalisé le socialisme à la papa ?

Dans deux jours la date limite pour le dépôt des motions en vue du prochain congrès du Parti socialiste sera atteinte. Un congrès qui aura lieu à Poitiers du 5 au 7 juin prochains et verra s'affronter deux visions du "socialisme". Or ce concept semble aujourd'hui, pour le parti au pouvoir, une coquille vide. Ce n'est pourtant pas le cas pour tous les Français.

Fabien Escalona

Fabien Escalona

Fabien Escalona est enseignant en science politique à Sciences Po Grenoble, collaborateur scientifique au Cevipol (Bruxelles).  Il est co-directeur du Palgrave Handbook of Social Democracy(Palgrave Macmillan, 2013) et auteur de La social-démocratie, entre crises et mutations (Fondation Jean Jaurès, 2011).

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Atlantico : Récemment François Bayrou déclarait que la présidence Hollande avait vacciné la France contre le PS. Trois ans de mandat hollandais ont-ils dégoûté le pays du socialisme ?

Fabien Escalona : En tout cas ils l’ont dégoûté, pour un temps, de la gauche gouvernementale qui a été au pouvoir jusqu’à présent, et dans une moindre mesure de la gauche en général. Il y a juste besoin de regarder les résultats électoraux pour s’en apercevoir : le "total gauche" historiquement bas des élections départementales est le résultat de ces trois années de pouvoir.

Au-delà, on peut dire qu’il y a un rejet des responsables politiques en général, en particulier ceux qui sont au pouvoir en temps de crise : on sait que la défiance envers les politiques est clairement majoritaire dans le pays aujourd’hui, et cela se ressent dans les taux d’abstention très élevés, qui frappent surtout la gauche.

Pour en revenir à la faiblesse du total gauche, je dirais que cela témoigne surtout d’une insatisfaction vis-à-vis de la politique gouvernementale et de ses résultats, tout comme de l’exécutif actuel. Je n’en tirerai pas de conclusions globalisantes et hâtives sur la persistance du désir de gauche en général. Récemment, une enquête a fait l’objet d’une analyse dans Le Monde par Pierre Bréchon, qui montre bien que ce qui est souvent interprété comme une droitisation concerne une certaine frange de Français seulement, déjà bien marquée à droite. Ce processus de radicalisation à droite (ou vers les thèmes privilégiés par la droite) ne concerne pas l’ensemble de la société.

Le Parti socialiste a déjà été bien abîmé par plusieurs chocs résultant des pertes d’élus subies lors des élections intermédiaires tenues depuis 2012. Mais pour ce qui est des idées, le socialisme, l’écologie, il faudra un peu plus d’un quinquennat pour les détruire.Ce qu’on peut ajouter c’est que le gouvernement lui-même, dans ses propos, sa rhétorique, sa façon de défendre ses idées, contribue à brouiller les repères idéologiques. Parfois, la rhétorique gouvernementale peut sembler très proche de celle qu’avaient certains ministres de Nicolas Sarkozy. Je fais référence aux phrases toutes faites, censées témoigner d’un supposé "bon sens", selon lequel, "la France qui vit au-dessus de ses moyens", "le coût du travail doit être baissé" etc.

Face à la motion dominante, celle de Cambadélis, une motion rivale regroupant les fameux "frondeurs", sera menée par Christian Paul. Alors que partout en Europe, les partis socialistes glissent vers le centre, sociale démocratie ou social-libéralisme, la présidence Hollande n'a-t-elle pas radicalisée les socialistes ? Cela n'a-t-il pas produit une tendance en faveur de la gauche de la gauche ?

Je ne l’interprète pas comme cela. Je dirais plutôt qu’il y a des tentatives de renouveau doctrinal autour des notions de souveraineté, de ce qu’on appelle "l’éco-socialisme" qui ne sont pas concentrées au PS, mais plutôt au Front de gauche et, dans une moindre mesure, chez les écologistes. Ce travail-là s’accomplit depuis plusieurs années et est assez autonome de ce que fait François Hollande. Pendant la campagne de 2012 déjà, Jean-Luc Mélenchon avait importé certains thèmes qui sont très marqués à gauche et essaient de faire une synthèse des idées socialistes et écologistes.

Pour ce qui est du Parti socialiste, je n’interprète pas du tout cela comme une "gauchisation", au contraire. Le PS est aujourd’hui dans un rôle assez subordonné par rapport au gouvernement, Jean-Christophe Cambadélis s’efforce de respecter le pluralisme du parti et en même temps d’appuyer l’action du gouvernement, mais la dominante est tout de même du côté du soutien au gouvernement. D’après ce qui se profile, il y aura une aile gauche élargie à certains frondeurs face à un pôle central qui restera probablement majoritaire, surtout si Martine Aubry décide de le rallier. Si l’on se reporte à 2012, avec Harlem Désir, ce pôle représentait 70% du parti. Aujourd’hui l’aile gauche représente, à peu près, un tiers du parti et cela correspond au poids de l’aile gauche d’autres partis socialistes européens. Les positions défendues par cette aile gauche élargie aux frondeurs ne témoignent pas du tout d’une radicalisation. Eux-mêmes disent que finalement ils incarnent une social-démocratie authentique, que le programme de 2012, dont ils se veulent défenseurs, était équilibré mais que le gouvernement s’en est écarté. Ceux-là ne se sont donc pas "radicalisés", ils campent plutôt sur un centre de gravité socialiste qui s’était déjà pas mal déplacé vers la droite depuis les années 1980, et tentent de tenir  cette position-là face à une évolution encore plus centriste et sociale-libérale de la part du gouvernement Valls.

Dès le début du XXième siècle, le mot "socialisme" a été porteur d'espoir pour toute   partie de la population, on pense notamment aux ouvriers etc. Dans la France de François Hollande, ce mot  n'est-il plus qu'une coquille vide ?

Il est, sans doute, une coquille vide aux yeux du gouvernement actuel qui cherche surtout à gérer les affaires de l’Etat de la façon la plus performante possible dans le cadre actuel qu’est la mondialisation. Après, l’idée du socialisme comme émancipation intégrale de l’être humain, de démocratisation des rapports sociaux en général, est certes minoritaire dans le pays mais ne peut pas être assassinée en seulement trois dans de mandat de François Hollande. Dès avant François Hollande, c’est une culture qui s’est cependant effilochée en même temps que certaines grands organisations, y compris le Parti communiste, bien qu’il s’agissait d’une version particulièrement autoritaire du socialisme. L’idée continue à vivre et à être portée, soit par des nouvelles formations, soit par des membres du Front de gauche, soit par des associations autonomes de la sphère politique. Tout cela se raccroche à cette idée originelle du socialisme, celle de créer une société plus égalitaire, moins arbitraire, "désaliénée".

Si le "socialisme" n’est plus vraiment présent dans le Parti "socialiste", qui incarne aujourd’hui ce concept ?

 L’inspiration socialiste est pour moi, aujourd’hui, plus présente du côté de certains pans du Front de gauche, que je ne qualifierais pas d’extrême-gauche mais plutôt de gauche radicale qui, justement, essaye de conserver l’héritage doctrinal socialiste. Dans la sphère des partis, il n’y a pas vraiment d’autre porteur de cet héritage. Par contre, on voit bien que même à l’intérieur du Front de gauche, le socialisme est revisité à l’aune des grandes problématiques du moment et surtout celle du changement climatique et des défis écologiques en général.

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