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2017 ou la douce mais redoutable illusion de la bienveillance en politique
©AFP

Diplomatie en douceur

2017 ou la douce mais redoutable illusion de la bienveillance en politique

Emmanuel Macron se distingue des anciens chefs de l'Etat parce qu'il apporte plus de bienveillance. L'exercice du pouvoir n'est cependant pas bienveillant par nature. Il faut savoir faire preuve de violence. C'est ce qu'il a fait notamment en se séparant du chef des armées en juillet.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : Emmanuel Macron avait choisi de mettre sa campagne électorale sous le signe de la bienveillance, en indiquant notamment : "Depuis 18 mois, j’ai une règle de vie, pour les femmes et pour les hommes, comme pour les structures, c’est la bienveillance". Dans quelle mesure cette bienveillance est-elle de nature à répondre au "tragique" de l'histoire, est-elle adaptée au monde actuel ?

Eric DeschavanneJe prends ce thème de la bienveillance très au sérieux. Il a joué un rôle déterminant dans la constitution de l'identité politique d'Emmanuel Macron et le succès de son entreprise de conquête du pouvoir. On peut cependant s'interroger, en effet, sur la possibilité et la pertinence de l'usage de cette "bienveillance" dans l'exercice du pouvoir.

Pour caractériser le rôle effectif qu'a joué la bienveillance dans la campagne d'Emmanuel Macron, je crois qu'il faut distinguer quatre points.
D'abord, si l'on en croit ses biographes et le témoignage de ceux qui l'ont approché, il semble avéré que la bienveillance correspond à un trait essentiel de sa personnalité. Il possède naturellement une qualité d'écoute, une disponibilité à l'égard de l'interlocuteur, une "empathie" hors du commun et particulièrement bien adaptée à la culture démocratique, laquelle est fondée sur l'exigence de l'égale considération des individus. Cette qualité a permis à Emmanuel Macron de contrecarrer le soupçon d'arrogance qui s'attache nécessairement dans l'univers démocratique au "premier de la classe", à l'énarque qui parle au nom de l'intelligence et du savoir. Rationalité et séduction ne s'opposent pas chez Emmanuel Macron dans la mesure où, comme l'illustre l'épisode Whirlpool, il cherche à convaincre dans le face-à-face. Défendre le point de vue qui oppose l'intérêt général aux intérêts particuliers à court terme et aux passions en parlant d'égal à égal avec les principaux intéressés a pu apparaître comme une forme de respect et de bienveillance en acte. On peut toutefois se demander si ce style de communication éminemment démocratique, parce qu'incarné dans l'horizontalité de la relation, peut trouver une traduction dans l'exercice du pouvoir, qui nécessairement isole et impose la verticalité.
 
Deuxième point : la bienveillance n'est pas seulement un trait de la personnalité d'Emmanuel Macron, c'est aussi aux yeux de certains une règle de management que celui-ci a délibérémment mise en oeuvre pour construire le succès de son mouvement. Il faudrait disposer de témoignages d'acteurs du mouvement En Marche! pour se faire une idée plus précise du rôle qu'à joué cette règle de bienveillance. Si telle était bien l'intention, c'était assurément bien vu et bien joué. Dans un monde social démocratique, il n'y a probablement que deux conceptions possibles de l'autorité: celle fondée sur l'égoïsme des intérêts et sur la peur, et celle fondée sur la bienveillance qui stimule le désir de se dévouer pour l'intérêt général. Dans une organisation où les individus sont en situation de dépendance, le management par la peur peut être efficace. Pour promouvoir un mouvement politique nouveau et démuni, on ne peut compter - par-delà les convictions communes -  que sur l'espérance et la bienveillance pour stimuler les énergies. La limite d'une telle règle de management tient au fait qu'elle n'est pas applicable à l'État, à la communauté politique dans son ensemble, encore moins à l'échelle internationale. Ce n'est pas une panaçée universelle.
Le troisième et quatrième point sont relatifs au positionnement politique assumé par Emmanuel Macron. Celui-ci a délibéremment choisi de récuser à la fois les populismes et le clivage droite/gauche. Exhiber la "bienveillance" était dans cette perspective une manière - pour parler un langage nietzschéen - de se poser en "force active" contre les "forces réactives" : être le parti du "Pour", une pure force de proposition, contre les partis du "Contre" - les forces protestataires et les partis de gouvernement qui se légitiment négativement (contre la droite ou contre la gauche). Assumer, à travers l'usage du thème de la bienveillance, la confrontation avec les forces (le Front national et France insoumise) qui exploitent les ressentiments populaires était particulièrement habile.
 
Plus subtilement encore, le thème de la bienveillance  a permis à Emmanuel Macron de faire résonner la fibre de la concorde nationale, qui fut longtemps l'apanage des gaullistes et que François Bayrou a tenté sans réussite de s'approprier. Il y a deux affects politiques qui permettent de rassembler, la haine et l'amour pour dire les choses vite : soit on cherche à rassembler derrière soi par le clivage, en mobilisant la fameuse distinction ami/ennemi, soit on entreprend de rassembler en cultivant le désir de concorde et d'harmonie au sein de la communauté. Les politiques sont ou tendent à être soit clivants, soit conciliateurs, et les plus grands sont ceux qui parviennent à jouer sur ces deux registres à bon escient. En recourant au thème de la bienveillance, Macron s'est donné les moyens de mobiliser tous ceux qui en France  aspirent à la réconciliation des contraires, au consensus national autour de l'intérêt général, au dépassement des clivages. Il suscite logiquement en retour l'irritation de ceux qui ne croient pas un tel dépassement possible ni souhaitable, et jugent nécessaire de cultiver le conflit des identités politico-idéologiques. Après la conquête du pouvoir, aucun des deux affects ne peut suffire : cliver n'est pas gouverner, et la bienveillance associée à la volonté de conciliation se heurte à la réalité de la confrontation des volontés et des conflits inexpugnables.
 
Je ne crois pas, en revanche, qu'on puisse associer cet usage du thème de la bienveillance à une quelconque naïveté de bisounours. Emmanuel Macron est un vrai politique en ce sens qu'il a conscience de la difficulté, voire de l'impossibilité de mobiliser massivement  sur la base d'un discours purement rationnel. C'est tout à fait volontairement qu'il a parlé de bienveillance, et même d'amour, parce qu'il a intégré le fait que l'adhésion politique est pour une grande part irrationnelle. L'évocation de la bienveillance et de l'amour lui a permis de pallier l'absence d'idéologie : tandis que l'idéologie mêle le rationnel et l'irrationnel, il a entrepris, consciemment ou non, de dissocier les deux éléments, afin de convaincre par la raison et de séduire par la bienveillance.
 

Paul-François Paoli : Macron est un excellent rhétoricien, ce qui nous change de ses prédécésseurs. Sarkozy est un formidable orateur mais sa pensée personnelle est pauvre et inconsistante, sans parler de celle de Hollande ou de Chirac. Macron renoue avec une certaine verve à laquelle Mitterrand nous avait habitués. L'ennui, est qu'il est aussi un sophiste et qu'il est malaisé de savoir exactement en tête. Alors la bienveillance évidement, pourquoi pas ? Qui est contre la bienveillance ? Personne. On sait très bien que la politique est d'une extrême violence et que l'exercice du pouvoir n'est généralement pas d'une nature très bienveillante sans parler des relations de pouvoir à l'échelle internationale. Macron vient lui-même de le démontrer en sacrifiant un chef des armées qui avait le courage d'expliciter le malaise de l'armée française et ses raisons. Macron a-t-il fait preuve de bienveillance ? En l'occurrence, pas particulièrement. 

Cette bienveillance prônée par Emmanuel Macron semble se combiner avec la "technique", un rationalisme illustré par le choix des ministres, et une certaine domination de l'administration sur le politique. Comment peut-on qualifier cette imbrication de bienveillance et de technique ? 

Eric Deschavanne La communication de Macron me fait penser à l'effet que me faisait le dentiste de mon enfance. Tandis que le grincement de la roulette annonçait le moment de torture, sa voix se faisait doucereuse à la lisière de la mièvrerie. Macron, c'est un peu cela : un rude et raide traitement technocratique des problèmes annoncé dans un sourire enjôleur à travers une communication nimbée de bienveillance. Fillon, à tout le moins, avait la tête de l'emploi.

Plus sérieusement, ce que vous appelez la "technique" n'est rien d'autre que l'administration rationnelle des affaires publiques. Le gouvernement efficace est le gouvernement rationnel, donc technocratique. De Gaulle l'avait compris, c'est pourquoi il a créé l'ENA. Le problème de l'art politique est de faire admettre au peuple cette administration rationnelle comme le médecin doit parfois faire admettre à son patient un traitement qui le contrarie. Problème déjà clairement posé par Platon, lequel ne croyait pas que la démocratie soit en mesure de le résoudre. La solution gaullienne consiste  à générer par l'élection du président de la République au suffrage universel direct une relation de confiance entre le peuple et son chef – relation qui peut être fondée sur des affects, et non seulement sur la considération des intérêts (particuliers ou général). A gauche, cette relation est généralement médiatisée par l'idéologie, à droite, elle repose plus directement sur le charisme du chef. La République En Marche a une faible teneur idéologique et n'est pas encore traversée par des courants. Macron avait les mains libres pour constituer un gouvernement "technique", mais il sait aussi que son autorité ne repose que sur l'adhésion à sa personne, ce qui l'incline à cultiver le lien qui l'unit aux "Marcheurs", d'une part, et, pour les autres, la communication glamour.

S'agissant de l'inscription dans l'histoire de l'imbrication entre bienveillance et administration technocratique, on peut rappeler que, par-delà le phénomène Macron, elle caractérise selon Tocqueville le "despotisme" de l'État "prévoyant et doux" qui correspond à l'état social démocratique, marqué par l'égalité des conditions et l'individualisme. L'État social-démocrate, voire social-libéral, est au service des individus, et c'est au nom de la raison et de la bienveillance qu'il dépossède les citoyens, avec leur consentement, de la responsabilité de leur destin.  Il semble toutefois y avoir chez Emmanuel Macron une double tentation contradictoire : celle de la bienveillance "verticale" de l'énarque social-démocrate, et celle du jeune libéral qui fait l'apologie de la réussite individuelle, de l'esprit d'entreprise, de l'égalité des chances, de la mobilité, et qui souhaiterait libérer les énergies et promouvoir l'autonomie de tous les acteurs politiques et sociaux. J'ignore dans quelle mesure ces deux tentations sont conciliables.

Paul-François Paoli  : Il y a indiscutablement une dimension technique ou technocratique dans le dispositif macronien. En soit, cela n'est pas condamnable à condition que les objectifs soient clairs et définis. Les experts sont indispensables au pouvoir politique, mais celui-ci doit aussi définir un dessein clair. Est-ce vraiment le cas ? Il est encore trop tôt pour le dire. Sur de graves enjeux, les migrants, la politique internationale, la lutte contre l'islamisme, les relations avec la Russie etc. Les experts ne suffisent pas. Il faut aussi définir une politique. Macron veut relancer le couple franco-allemand. Soit, mais si Madame Merkel veut lui demander d'accueillir en France des centaines de milliers de migrants, que va décider Emmanuel Macron. Peut-il agir sans prendre en compte le désidérata des Français ?

Comment comparer cet attelage de bienveillance et de technique d'un point de vue international ?  En observant les grandes puissances, de Donald Trump à Xi Jinping, de Vladimir Poutine à Angela Merkel, comment classer ces différents modèles au regard de leur "adéquation" au monde actuel et à venir ?

Eric Deschavanne A l'ère moderne, les légitimités traditionnelles (aristocratiques et théocratiques) tendent à disparaître au profit de la seule légitimité démocratique. Quand un pouvoir ne repose plus que sur le consentement populaire, il n'y a plus  - pour dire les choses simplement et de manière quelque peu caricaturale - que deux modalités d'exercice de l'autorité : soit celle-ci se fonde sur la peur, soit elle se fonde sur la bienveillance. Dans les régimes despotiques ou les "démocraties illibérales", c'est le management par la peur qui l'emporte, même si le culte de la personnalité s'efforce artificiellement de fonder l'autorité sur l'amour des sujets. Au sein des démocraties libérales, le fameux "despotisme prévoyant et doux" évoqué par Tocqueville n'est en réalité pas un despotisme : les gouvernants sont structurellement contraints à la bienveillance à l'égard de leurs administrés par l'association du suffrage universel et des libertés publiques. Je rangerais donc les chefs d'État dans deux catégories distinctes, et donc Macron et Trump, qu'en apparence tout oppose, dans la même catégorie des chefs d'État soumis aux règles de fonctionnement de la démocratie libérale.

Trump et Macron incarnent cependant de manière quintessentielle les deux archétypes de leaders démocratiques : le populiste clivant et transgressif, qui joue de la distinction ami/ennemi et du ressentiment populaire à l'égard des élites; et le représentant du "cercle de la raison", conciliateur et bienveillant, qui met en oeuvre une "séduction positive". Ce qui les oppose, ce sont deux manières de conquérir l'opinion et le pouvoir dans le cadre démocratique. Arrivés au pouvoir, ils sont toutefois soumis aux mêmes types de contraintes qui conduisent inévitablement à relativiser la différence des styles. Trump devra bon gré mal gré chercher à apaiser, à concilier et à s'accorder aux autres; il sera contraint aux compromis. Macron, quant à lui, comme l'illustre la gestion du conflit qui l'a opposé au général De Villier, parviendra difficilement à concilier sa règle de bienveillance avec la verticalité du pouvoir qu'il recherche. Le management par la seule bienveillance peut fonctionner au sein de République En Marche, puisqu'il s'agit d'un rassemblement fondé sur l'adhésion à sa personne. Arrivé au pouvoir, il fait l'expérience d'être une cible et sera confronté aux phénomènes de cour et d'isolement ainsi qu'aux rudes conflits qui opposent les intérêts, les idéologies et les cultures au plan national comme au plan international. La politique ne se confond ni avec la morale ni avec l'amour. On a d'ailleurs parfois le sentiment que l'épreuve de l'impuissance politique de la bienveillance comme principe d'action génère chez le président Macron un retour brutal du refoulé (la distinction ami/ennemi qui caractérise la politique), lequel se traduit par des manifestations d'autoritarisme et l'allergie aux critiques.

Paul-François Paoli : C'est évidemment là que le bât blesse. Les lois de la politique, notamment internationale relèvent plus de la pensée de Machiavel que de celle de Paul Ricœur. Macron est trop intelligent et subtile pour l'ignorer mais il a décidé de flatter le narcissisme humanitaire mais français et une sensiblerie passablement hypocrite. Que je sache, le sort des migrants n'empêche pas les Français de partir en vacances. Les Français veulent moins d'immigrés mais ils ne veulent pas qu'on les refoule manu militari comme vient de le proposer un chef de l'armée italienne. Ils veulent depuis toujours qu'on les tire du pétrin mais ils ne sont pas d'accord sur les moyens. Leurs goûts de l'homme providentiel leur vient de là. Résultat. Ils ne veulent plus admettre la violence intrinsèque de la politique et de l'histoire et de ce point de vue, Emmanuel Macron est parfaitement en phase avec eux.

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