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10 ans après la dernière guerre du Liban, l’avertissement d’Israël : la prochaine sera bien pire
©Mussa Qawasma / Reuters

Sans fin

10 ans après la dernière guerre du Liban, l’avertissement d’Israël : la prochaine sera bien pire

En 2006, une guerre sanglante de 34 jours avait opposé le Hezbollah à l'Etat d'Israël. 10 ans plus tard, des responsables militaires israéliens estiment que si un nouveau conflit éclatait, celui-ci serait "terrible" et "féroce". Néanmoins, aucune des deux parties n'y ayant intérêt, il est peu probable que cela se produise.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

Vous pouvez suivre Roland Lombardi sur les réseaux sociaux :  FacebookTwitter et LinkedIn

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Atlantico : 10 ans après la guerre meurtrière qui a opposé Israël au Hezbollah, des chefs de l'armée israélienne estiment que si un nouveau conflit éclatait aujourd'hui, celui-ci serait "terrible" et "féroce". A l'instar de 2006, un nouveau conflit pourrait-il aujourd'hui éclater "par surprise" ? Quelle pourrait être l'étincelle du début d'un nouveau conflit ? 

Roland Lombardi : Clairement, je ne le pense pas. Du moins à court terme. Ceci, pour la bonne et simple raison qu’Israël et le Hezbollah (et le Liban en général) n’auraient, ni l’un ni l’autre, pour l’instant, absolument aucun intérêt à ce qu’un nouveau conflit les oppose.

Ainsi, deux épisodes marquants méritent d’être rappelés : d’abord durant l’été 2014, le 11 juillet, lors de l’opération israélienne à Gaza, deux roquettes avaient été lancées par un petit groupe de djihadistes à partir du Sud du Liban… Les hommes du Hezbollah (qui n’apportaient leur soutien que "du bout des lèvres" au Hamas puisque ce dernier avait rompu avec Assad en Syrie) s’étaient alors empressés de neutraliser, à leur manière, ces islamistes libanais qui voulaient "soutenir" leurs alliés de Gaza…

Ensuite, en dépit des raids israéliens contre le Hezbollah en Syrie et surtout après l’attaque, en janvier 2015, des forces israéliennes dans le Golan qui avait éliminé des hauts commandants du Hezbollah mais aussi un général iranien, il n’y eut pas d’embrasement à la frontière Nord de l’État hébreu. Certes, le Hezbollah lança des représailles tuant deux soldats de Tsahal.  Sept militaires furent aussi blessés. Mais ce fut strictement pour "la forme". Car, très vite, la milice libanaise informa Israël, par l’intermédiaire des Forces des Nations Unies au Sud-Liban, qu’elle ne souhaitait pas une escalade. Certains ont même alors évoqué des contacts secrets entre hauts responsables israéliens et iraniens pour "calmer le jeu"…

Quoiqu’il en soit, pour le Hezbollah, son centre d’intérêt a changé depuis ces dernières années et il est toujours très occupé et fort impliqué dans la guerre civile syrienne, moins pour empêcher la chute d’Assad que pour sécuriser la zone frontalière du côté syrien. Et puis, n’oublions pas que rien ne serait entrepris sans le feu vert de son parrain iranien (qui ne souhaite pas, lui aussi, une nouvelle guerre)…

Quant à Israël, Tsahal, son armée, est en alerte à la frontière Nord-Est du Golan ainsi qu’au Sud, à la frontière du Sinaï. Bien entendu, la frontière libanaise est aussi l’objet d’une grande attention de la part des généraux israéliens mais pour l’heure, les responsables hébreux sont plus préoccupés par le Hamas à Gaza et surtout par le terrorisme et l’ "Intifada des couteaux" qui touchent le pays, avec plus ou moins d’intensité, depuis plusieurs mois.

A l'époque, le Hezbollah était surtout assimilé à une milice. Cela est-il toujours le cas aujourd'hui ? Dans quelle mesure le Hezbollah a-t-il pu renforcer sa puissance militaire en dix ans ? Le rapport de force se trouve-t-il changé entre les deux parties ?

Depuis son implication en Syrie, la milice chiite libanaise a surtout acquis une nouvelle dimension politique, notamment sur la scène libanaise. Pour saisir ce phénomène, il faut comprendre les inquiétudes et la peur chez les Libanais (principalement chiites et chrétiens) occasionnées par les évènements se déroulant dans la Syrie voisine. Ainsi, beaucoup de Libanais (même les opposants au Hezbollah) ont pris conscience que sans la milice chiite, plus efficace à leurs yeux que l’armée libanaise, le pays du Cèdre serait peut-être dans le chaos lui aussi. D’ailleurs, à l’automne 2014, le patriarche maronite lui-même, Mgr Boutros Raï déclara : "Sans le Hezbollah, l’Etat islamique serait à Jounié (ville de la banlieue chrétienne de Beyrouth) !". Cet état d’esprit s’est traduit aussi au niveau politique avec de nouvelles alliances. Il y a quelques mois, le candidat du Hezbollah à la présidence (selon la Constitution, le président libanais doit être un chrétien maronite), le général Michel Aoun, chef du Courant patriotique libre, le principal parti chrétien, détient dorénavant le soutien de la majorité des chrétiens puisqu’il s’est réconcilié avec son ennemi de toujours, Samir Geagea, le chef des Forces libanaises, l’autre grande formation chrétienne (et adversaire du parti chiite). De fait donc, le Hezbollah est devenu très populaire dans l’opinion publique libanaise. Il est dès lors incontournable et sa position s’est considérablement renforcée sur la scène locale puisqu’il paraît être la seule force armée capable de protéger le pays et ses minorités (mais aussi les sunnites) face à la menace de Daesh.  

Concernant le rapport de force entre Israël et le Hezbollah, incontestablement, Tsahal fait partie des armées les plus modernes, les plus sophistiquées et surtout les plus efficaces de la planète, tant sur le plan conventionnel qu’asymétrique. Dans la région, elle garde une supériorité indiscutable et n’a pas de concurrents sérieux.

Toutefois, il est vrai que le Hezbollah a grandement renforcé son arsenal militaire depuis ces dix dernières années. D’un groupe terroriste, il s’est depuis transformé en une véritable armée. Ses troupes sont estimées à environ 45 000 soldats. Au Sud-Liban, le Hezbollah disposerait de 100 000 missiles et obus (12 000 en 2006). Ses positions ont été fortifiées. Par ailleurs, les combats en Syrie ont permis à ses troupes (entre 5 000 et 10 000 combattants) d’acquérir une expertise opérationnelle conséquente. De plus, les combattants chiites, qui se battent parfois aux côtés des forces spéciales iraniennes et surtout russes, apprennent beaucoup des méthodes de guerre de Moscou et se familiarisent peu à peu avec les dernières technologies des armes russes (drones, armes antichars...).

Entre parenthèses, rappelons tout de même que si le Hezbollah a connu certains succès en Syrie, il subit aussi des pertes relativement importantes (depuis le début du conflit syrien, entre 1 500 et 1 600 morts, et de nombreux blessés).

Les généraux et stratèges israéliens prennent donc très au sérieux les nouvelles capacités des chiites libanais et tous les scénarios sont étudiés. Le principal risque pour l’Etat hébreu serait moins une vaste attaque terrestre qu’une pluie de missiles tirés à partir du Sud-Liban pouvant même atteindre, selon certains experts, Tel Aviv. Outre leurs infrastructures civiles, économiques et militaires, les forces israéliennes devraient aussi protéger leurs installations pétrolières et gazières en Méditerranée orientale. Même avec des systèmes anti-missiles et anti-aérien ultra-sophistiqués comme "Dôme de fer " ou "Fronde de David", le danger reste de taille et il n’est pas certain que les Israéliens réussissent à neutraliser totalement l’ensemble du système de défense du Hezbollah même s’il est certain, qu’en cas d’une nouvelle crise, la riposte (ou une attaque préventive) israélienne serait terriblement plus dévastatrice qu’en 2006…

A chaque nouveau conflit où Israël est impliqué se pose la question de la nature des victimes. Dans quelle mesure cet affrontement serait-il effectivement "terrible" ? Les victimes collatérales civiles sont-elles abordées dans les doctrines militaires du Hezbollah et d'Israël ?

En cas de troisième guerre du Liban, il est certain que les victimes collatérales civiles seraient nombreuses de part et d’autre. Le Hezbollah n’a aucun scrupule concernant les pertes civiles chez l’adversaire (on le voit en Syrie…) comme dans sa propre population d’ailleurs (culte du martyr). D’autant plus qu’Hassan Nassrallah a rappelé qu’en cas d’un nouveau conflit avec l’Etat hébreu, il n’y aurait pas de "lignes rouges". Du côté israélien, tirant les leçons de la guerre de 2006, depuis dix ans, la défense civile s’est grandement renforcée dans le Nord du pays. De nombreux abris ont été construits et des plans d’évacuation de grande ampleur sont prévus. Enfin, pour les Israéliens, même si leurs ripostes sont souvent considérées par certains comme "disproportionnées", il serait malhonnête de ne pas reconnaître à Tsahal la volonté, comme toute armée occidentale, d’éviter les pertes de civils chez l’ennemi (lâchers de tracts, sms et appels téléphoniques afin de faire fuir les populations des zones de combat, pilotes de chasse ou d’hélicoptère pouvant interrompre leur mission si la présence de civils s’avère trop importante sur les objectifs visés…) et ce, malgré la stratégie des "boucliers humains" largement utilisée par exemple par le Hamas.     

Si le Hezbollah a développé ses capacités militaires en se battant au côté de Bachar al-Assad en Syrie, son engagement dans ce conflit lui a également fait perdre une partie de son prestige dans le monde arabe. Du fait de ces transformations, un nouveau conflit avec Israël pourrait-il se "régionaliser" ? Quels sont les scénarios envisageables aujourd'hui, entre une Jordanie qui doit gérer les réfugiés syriens, une Syrie qui s'enfonce dans le chaos après quatre ans de guerre, et un régime en Egypte jusqu'ici plutôt neutre vis-à-vis de l'Etat hébreu ? 

Non, en cas d’affrontement entre le Hezbollah et l’Etat hébreu, il n’y aura pas de "régionalisation" du conflit. Dans le passé, certes les contextes régionaux étaient différents, mais les guerres israéliennes contre le Hezbollah (2006) et le Hamas (2008-2009, 2012 et 2014) n’ont jamais enflammé le Moyen-Orient. Aujourd’hui, la situation dans la zone est telle que, plus que jamais, aucun pays n’interviendrait directement. La Syrie est dans le chaos, l’Egypte et la Jordanie sont de réels partenaires d’Israël, la Turquie et l’Arabie saoudite sont fortement affaiblies et discréditées, quant à l’Iran, il a d’autres chats à fouetter…

Finalement, le Hezbollah, qui comme on l’a vu, n’aura probablement plus besoin de la cause palestinienne et celle de "la Résistance face à l’entité sioniste" pour exister sur la scène libanaise, peut devenir un acteur (et un interlocuteur ?) pragmatique. D’autant plus qu’il n’y a pas de litige territorial entre le Liban et Israël, même si régulièrement, le Hezbollah exploite - pour sa propagande politique interne – la fameuse question des "sept villages", en contestant la légitimité de la frontière internationale et de la "ligne bleue" (ligne fixée avec l’Onu et Israël après le redéploiement de Tsahal hors de la zone de sécurité, le 23 mai 2000), alors que le gouvernement libanais accepte la réalité qui s’est dégagée depuis la signature de l’Accord d’armistice, et ne conteste pas la validité de la ligne de démarcation d’armistice. En effet, ces "sept villages" sont des villages chiites abandonnés par leurs habitants lors de la Guerre d’indépendance (1948). Ils étaient situés en territoire israélien, au Sud de la frontière internationale, dans des zones où se dressent aujourd’hui des villages israéliens. La frontière internationale entre l’État hébreu et le Liban résulte d’un accord signé en 1923 entre l’Angleterre et la France, et fixant la ligne de démarcation entre la Palestine - Terre d’Israël (sous mandat britannique) et la Syrie et le Liban (sous mandat français). La frontière, délimitée par une commission franco-anglaise (commission Newcombe-Paulet) fut internationalement reconnue en 1935 par la Société des Nations. Cette frontière internationale servit également de référence pour la ligne d’armistice entre Israël et le Liban (23 mars 1949). Depuis, elle est devenue la base de tout accord politique entre les capitales israélienne et libanaise. Elle a également été utilisée par l’Onu pour délimiter la "ligne bleue" après le redéploiement de Tsahal hors de la zone de sécurité.

En définitive donc, certes les menaces et les déclarations belliqueuses des deux camps continueront. Même si l’État hébreu poursuivra sûrement ses frappes et ses éliminations ciblées sur le groupe chiite libanais, il est notable qu’en attendant, ce dernier ne peut se permettre, et donc ne souhaite absolument pas un nouvel affrontement avec les forces israéliennes comme durant l’été 2006. Combattant aux côtés d’Assad en Syrie, mais défendant aussi et surtout la frontière libanaise, il assure, de fait, une relative stabilité à la frontière Nord d’Israël. Au Moyen-Orient, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc… Et qui sait, à plus ou moins long terme, aussi étonnant que cela puisse paraître, une normalisation, ou du moins une "paix froide" entre Israël et le Hezbollah, est même plus que probable.

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