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La croissance est loin d'être mirobolante en France.
La croissance est loin d'être mirobolante en France.
©Reuters

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0,3% de croissance : pourquoi la réalité des chiffres raconte une toute autre histoire que la “confiance retrouvée des acteurs économiques” qu’y voit François Hollande

0,3 % de croissance, bonne ou mauvaise nouvelle ? Pendant que le président de la République salue "une confiance retrouvée", l'Insee rappelle que c'est moins bien que prévu : l'institut tablait sur une hausse de 0,4%.

Atlantico : Une vague d'optimisme a accompagné l'annonce du chiffre Insee de la croissance 2013, Le Monde ayant même consacré sa Une de samedi aux "éclaircies de l'économie française". Pourtant 0,3 %, au lieu de 0,2%, cela n'a rien de mirobolant. Si on se replace dans un contexte temporel beaucoup plus large, cet optimisme est-il vraiment justifié ?

Olivier Passet : Le chiffre légèrement rehaussé de la croissance pour 2013 tient à la légère révision à la hausse des trimestres passés (notamment des premiers et troisièmes trimestres qui étaient dans le rouge jusqu’ici et sont maintenant à zéro) et à un assez bon chiffre de croissance au dernier trimestre (+0,3 %). Au total, le niveau moyen du PIB pour 2013 ne surplombe que de 0,3 % son niveau moyen de 2012. Cela peut paraître très peu. Mais, il faut noter que nous sortions du trou d’activité de la fin 2012. Et cette moyenne gomme le fait nous avons remonté la pente à un rythme qui est proche de 1 % tout au long de 2013, assez nettement supérieur à ce que prédisaient nombre d’instituts. Ce n’est pas mirobolant, mais un tel rythme n’était pas espéré.

Nicolas Goetzmann : La « une » du Monde est assez stupéfiante. Je comprends que l’on puisse se réjouir d’une amélioration conjoncturelle, mais se glorifier de voir la croissance atteindre son niveau de 2008 a quelque chose de profondément indécent. Cela revient à imaginer l’économie et la croissance comme des notions statiques, ce qui laisserait croire que le pays a retrouvé son niveau de richesse antérieur. Malheureusement ce n’est pas le cas car l’économie est dynamique et non statique, elle a besoin de croissance, notamment pour intégrer les nouveaux entrants sur le marché du travail et pour absorber le choc tendanciel. 7 années de croissance perdue, voici le constat. En raisonnant comme Le Monde le fait dans son article, on devrait s’étonner de voir le taux de chômage si haut par rapport à 2008 alors que nous avons retrouvé la même « richesse », on devrait s’étonner de voir la dette du pays être à 92 % du PIB, etc. Le raisonnement statique basé sur l’observation des chiffres de la croissance réelle permet de tirer ce type de conclusions totalement hasardeuses.

Pour illustrer l'embellie de l'économie française, les médias ont mis en avant un rebond de l'investissement (très léger, 0,6 %) ou encore la solidité de la consommation des ménages (en réalité une stagnation). En quoi ces données sont-elles la marque objective d'un réel mieux ? Et quelles autres données pourrait-on rapprocher de ces 0,3 % qui les éclaireraient sous un jour moins flatteur ?

Olivier Passet : Les surprises sont en effet venues de la consommation, alors que l’on s’attendait au pire du fait du coup de massue lié à l’ajustement fiscal de fin d’année. La surprise est aussi venue du rebond de l’investissement au dernier trimestre. Mais quand on regarde de plus près, l’embellie apparente est largement imputable aux achats par anticipation liés à la hausse de TVA, qui a dopé les achats automobiles des particuliers et des entreprises, et les travaux de rénovation. La tendance véritable est donc en deçà de l’affichage.Ce qui doit nous inquiéter avant tout c’est la contribution négative du commerce extérieur sur l’ensemble du second semestre, alors que l’environnement international s’améliore. C’est aussi la contribution très positive de la consommation et de l’investissement publics. Deux moteurs sur lesquels il ne faudra pas compter normalement en 2014.

Ces raisonnements optimistes se basent sur l'évolution de la croissance réelle. Mais comment évolue la croissance nominale ? La France est-elle aujourd'hui au-dessus ou en dessous de sa croissance potentielle ? Avec quelles conséquences concrètes ?

Olivier Passet : C’est vrai qu’il faut s’intéresser aussi au contexte de prix qui accompagne cette reprise très molle. Les prix de production des biens intermédiaires sont orientés à la baisse. Ceux des biens d’équipement et des biens de consommation (hors alimentation) stagnent. Dans les services aussi, l’heure est à la déflation rampante. Cela veut dire que les marges des entreprises sont mises à mal. Ce contexte fragilise maintenant des secteurs qui traversent en général les crises avec assez peu de dommages, comme l’hôtellerie et la restauration ou le commerce. Des secteurs gros pourvoyeurs d’emplois. La croissance fait un peu mieux qu’attendu, mais au prix de très gros efforts sur les marges. Des pans entiers de l’économie sont en souffrance (on le voit dans le chiffre des faillites), même si la croissance réelle retrouve quelque couleur. Cette situation durera tant que nous naviguerons très en dessous de nos capacité. Et c’est bien le cas aujourd’hui.

Nicolas Goetzmann : En nominal et en tendance, c’est-à-dire en prenant en compte l’évolution des prix,  la France a perdu 20 points de croissance en 7 années. 20 % de points de croissance perdus qui expliquent le chômage, la dette etc. Le constat est tout simplement accablant. Parce que pour revenir au niveau de 2008, il va falloir que la croissance retrouve son potentiel, c’est-à-dire environ 1 point par trimestre, soit 4 % par an en nominal. Mais ce n’est pas tout car il faudra songer à rattraper le retard pris, c’est-à-dire les 20 points évoqués. Autant dire qu’il s’agit d’un vœu pieu. Cela voudrait dire que l’économie française devrait tourner à des rythmes de croissance équivalents à ceux des 30 glorieuses pour envisager de résorber efficacement les dégâts de la grande récession.

Pour Pierre Moscovici, "ceci signifie que l'économie française est non seulement sortie de la récession mais aujourd'hui a repris un rythme de croissance de 1 % par an si on extrapole sur l'année 2014." Faut-il en conclure qu'en termes de chiffres de la croissance, toutes les interprétations sont possibles ? Quelle est l'implication concrète de ce genre de déclaration, qui semble davantage relever de l'incantation ?

Olivier Passet : Non il n’y a pas de véritable incantation. Le rythme de reprise est bien de 1 % aujourd’hui (c’est l’éternel problème entre la croissance en moyenne et en glissement, qu’il est difficile d’expliquer ici). Objectivement, si je somme les croissances trimestrielles sur 2013 (0 % en T1, puis 0,6 % en T2, 0 % en T3 et 0,3 % en T4), le rythme est bien de l’ordre de 1 %. Mais cette reprise n’a pas réuni les conditions pour diffuser en profondeur. Il n’y aura ni relai par les salaires, ni par l’investissement immobilier. Les moteurs traditionnels d’une amplification ne peuvent pas jouer, car nous sommes trop loin du plein emploi pour que des enchaînements vertueux se mettent en place. Les entreprises ne sont pas sorties non plus de leur phase de restructuration et de restauration de leur profitabilité. L’an prochain, on s’attend néanmoins à une reprise technique de l’investissement. Après des années de gel des projets, les besoins de renouvellement sont aigus. L’emploi est également en phase de stabilisation. Par ailleurs, la reprise européenne devrait permettre une contribution positive du commerce extérieur. En revanche, la demande publique devrait s’affaisser et la consommation demeurera atone dans le contexte de modération salariale qui prévaut. La France va un peu mieux parce que le reste du monde la remorque. Point positif, néanmoins, ce décalage de conjoncture devrait faciliter le rétablissement de sa compétitivité.

Nicolas Goetzmann : Lorsque Pierre Moscovici évoque un objectif de 1 point de croissance réel comme objectif pour 2014, c’est-à-dire environ 2 % en nominal, je tiens simplement à dire que le potentiel est de 4 %. Nous allons donc encore creuser le trou en 2014 et sans doute toujours en 2015.

Il faudrait vraiment cesser d’envisager la croissance en termes réels, c’est-à-dire en excluant l’inflation de l’ensemble car cela masque totalement la réalité de ce qui passe aujourd’hui. Je ne vois personne qui raisonne avec son salaire en termes réels. Un salarié touche 100 en année 1 et 105 en année 2, il bénéficie donc de 5 % de hausse nominale,  et il ne va pas chercher à calculer son « panier de la ménagère » pour extirper le niveau d’inflation de son salaire. C’est pourtant ce que l’on fait avec le pays lorsque l’on avance des chiffres en croissance réelle. Mais le monde est nominal.

Quant aux prévisions de Pierre Moscovici, je suggère de regarder le tableau dressé par les économistes de la BCE le 13 février. La baisse des anticipations d’inflation de ces économistes ne traduit rien d’autre qu’une nouvelle défiance au sein même de la zone euro pour les mois à venir. Mais le ministre aura l’occasion d’en discuter le week-end prochain au G20 de Sydney, car la planète économique ne manquera pas de rappeler la zone euro à l’ordre en lui demandant de faire les efforts nécessaires. La zone euro ne participe plus à la croissance mondiale depuis 7 ans, et cela commence à fatiguer tout le monde.

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