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"Voltaire ou le jihad" : comment l'Occident s'emploie depuis plus de trente ans à déconstruire sa propre culture
©Reuters

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"Voltaire ou le jihad" : comment l'Occident s'emploie depuis plus de trente ans à déconstruire sa propre culture

Héritière de siècles de marche vers la lumière, la culture française doit aujourd’hui affronter une culture obscurantiste, celle du jihad mondial. À moins d’une prise de conscience radicale, l’issue du combat est fort douteuse. Sommes-nous vraiment les héritiers de Voltaire, ou glissons-nous vers la barbarie sans nous en apercevoir ? Extrait de "Voltaire ou le jihad", de Jean-Paul Brighelli, publié aux éditions de l'Archipel (1/2).

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli est professeur agrégé de lettres, enseignant et essayiste français.

 Il est l'auteur ou le co-auteur d'un grand nombre d'ouvrages parus chez différents éditeurs, notamment  La Fabrique du crétin (Jean-Claude Gawsewitch, 2005) et La société pornographique (Bourin, 2012)

Il possède également un blog : bonnet d'âne

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Dans son livre-testament, L’Homme dévasté[1], le philosophe Jean-François Mattéi analyse en détail la « déconstruction de la culture » – c’est le sous-titre – opérée par une poignée de penseurs animés des meilleures pires intentions dans les années 1960-70.

Si, comme disait Lénine, le gauchisme fut la maladie infantile du communisme, la déconstruction est la dégénérescence sénile du gauchisme. On croit un peu aisément que 1968 fut une révolte jeune – c’est ainsi qu’on nous la vendit, à l’époque. Idéologiquement, ce fut une insurrection de vieux briscards de la contestation intellectuelle qui virent dans l’émeute la justification de leur foi en un homme nouveau. Foucault, Derrida ou Deleuze avaient dépassé la quarantaine quand les barricades coupèrent la rue Soufflot, et tous trois furent les gourous de la déconstruction dans les deux décennies suivantes. Les précédant immédiatement, Sartre avait dépassé la soixantaine, Jean Genet s’en approchait. Non qu’il faille systématiquement préférer les jeunes aux vieux – seule compte l’acuité de l’esprit. Mais ce qui se joua dans les dix ans qui suivirent Mai 68 fut la résultante d’engagements bien antérieurs et de la déconfiture du PCF (qui gardait tout de même ce « F » dans son sigle, comme « français », et il l’était en effet, conformément à son esthétique stalinienne, mais qui vit son électorat fondre lentement et sûrement) au profit d’aventures idéologiques proches de la IVe Internationale et du trotskisme, dont les militants irriguèrent par la suite le PS, parti de toutes les démissions nationales.

>>>>>>>>>>> A lire également : "Voltaire ou le jihad" : comment l'islam fondamentaliste a pu s’insérer dans les cervelles des jeunes générations françaises

Camus, mort précocement, eût été sans doute le garant le plus sûr d’un humanisme qui ne se serait jamais incliné devant les slogans vides des anticolonialistes béats et des néotrotskistes adeptes de la révolution mondiale. La déconstruction, qui fut l’outil idéologique dont les insurrections d’opérette avaient besoin, est aussi un antihumanisme[2].

On se souvient que l’homme moderne a subi trois blessures narcissiques majeures. Copernic lui a appris qu’il n’était pas le centre de l’univers. Darwin lui a enseigné qu’il avait plus de parenté avec le protozoaire qu’avec Dieu (« Qui ça ? », devait ajouter Nietzsche quelques années plus tard). Et Freud lui révéla qu’il n’était pas « maître de lui comme de l’univers », mais qu’un bouillon de sorcières occupait son cerveau.

Michel Foucault (mais il ne fut pas le seul) en a ajouté une quatrième : il a dissous le « dérisoire concept d’homme », comme disait Althusser. Il a « réduit en cendres le mythe philosophique (théorique) de l’Homme ». Lacan n’avait pas d’autre objectif, ni même Lévi-Strauss : « Nous croyons que le but dernier des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre », a pu écrire l’auteur de Tristes Tropiques. C’était peut-être en lien avec les grandes calamités de la guerre. L’entreprise totalitaire, expliquait Hannah Arendt, est « le désert en mouvement ». Là où le cheval des totalitarismes passe, l’homme ne repousse pas. On a ressenti après 1945 le besoin d’entraîner l’homme dans le cataclysme où il nous avait jetés. Bien fait pour lui. Il a détraqué le monde ? Traquons-le, détraquons-le à son tour. Tout le théâtre de l’absurde est sorti de ce sentiment de révolte contre l’homme qui avait fait Auschwitz et Hiroshima. Évidemment, on pouvait s’attendre à un retour de bâton. D’aucuns en ont eu marre d’attendre God(ot). Ils ont retrouvé Dieu – mais un dieu fondamental, un dieu des origines, le dieu qui demande à Abraham d’égorger son fils et qui n’arrête pas son bras. Deus irae.

Cette déconstruction du sujet, qui est aussi déconstruction de la raison, est, de l’avis même de ses promoteurs, une entreprise « barbare » : il s’agit de prendre et de raser la Rome de l’intellect. Derrida (qui introduisit le mot « déconstruction » pour rendre compte de la Destruktion heideggerienne de la métaphysique) tente la désagrégation de la structure ou de l’architecture des concepts fondateurs. Et Foucault explique que c’est dans la mort de l’homme que s’accomplit la mort de Dieu.

Fort bien. Du passé et du présent faisons table rase. Quel passé ? Mais la culture ! « Les déconstructeurs, ajoute Mattéi, s’en prennent à tout ce que la culture spirituelle de l’Europe avait réussi à édifier. La déconstruction est l’ennemie mortelle de toutes les formes d’édification. »

Je m’en voudrais d’avoir à rappeler que, depuis le xvie siècle et l’humanisme, la culture est ce qui édifie l’homme – au double sens du terme : ce qui le bâtit et ce qui lui donne foi en lui-même. « Je ne bâtis que pierres vives : ce sont hommes », dit Rabelais. Chaque œuvre – chaque œuvre d’art aussi bien – construit de la permanence, du repère, du durable dans la fugacité de la vie. La conscience occidentale a édifié son propre monument de certitude, de pérennité.

L’enseignement s’est bâti sur ce regard rétrospectif jeté sur le passé. Lorsque Montaigne écrit ses Essais en se référant sans cesse aux exempla que lui offre l’Antiquité, il inscrit son œuvre dans ce mouvement rétrospectif/prospectif : tout progrès procède d’un regard en arrière. Nous nous élaborons dans le sentiment d’une dette et nous construisons, de notre vivant, la dette de nos successeurs. Visiter un musée ou errer dans Palmyre, c’est signer mentalement une reconnaissance de dette, honorer ce ventre civilisationnel dont nous sommes issus. Les ruines antiques sont les os de nos parents, diraient Deucalion et Pyrrha, qui se chargèrent de reconstituer l’humanité en jetant derrière eux, selon la légende, les ossements de la Terre mère. Nous sommes les héritiers, et la civilisation consiste à enrichir l’héritage sans rien en jeter. Nous sommes portés par nos ancêtres et nous porterons nos enfants à notre tour.

Ainsi allaient les choses, avant qu’on ne renverse les idoles.



[1] Grasset, 2015.

[2] Cf. Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68 : essai sur l’antihumanisme contemporain, Gallimard, 1985.

Extrait de "Voltaire ou le jihad - Le suicide de la culture occidentale", de Jean-Paul Brighelli, publié aux éditions de l'Archipel, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez  ici.

 

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