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Jean-Marie Le Pen.
Jean-Marie Le Pen.
©Reuters

Obsolescence non programmée

Vieilles lunes : Jean-Marie Le Pen, l’homme qui n’avait pas compris que les idées (plus que) limites qui font recette aujourd’hui ne sont plus les siennes

Tout au long de sa carrière politique, Jean-Marie Le Pen a été un adepte des dérapages à travers lesquels il a pu exprimer des idées jugées nauséabondes. Mais les thèmes dont il use sont peu variés et surtout vieillissants : chambres à gaz, Occupation, guerre d'Algérie...

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Par le fait d'aborder des sujets comme le régime de Vichy ("Pétain n'a jamais été un traître"), l'occupation française, la guerre d'Algérie etc, Jean-Marie Le Pen a pu connaître un certain écho dans les médias et dans l'opinion, en utilisant des sujets "limites". Aujourd'hui, ces idées n'ont plus le même potentiel. Pour autant, les idées "repoussoirs" ont-elles disparu ? Par quoi ont-elles été remplacées ?

Guylain Chevrier : On voit évoluer notre démocratie vers un partage inquiétant qui conditionne de plus en plus l’évolution politique de notre pays. D’un côté une gauche et une droite consensuelles sur l’idée d’une France promise à n’être qu’une puissance de seconde zone soumise à Bruxelles, plongeant dans le marasme les uns pour le plus grand bénéfice des autres, et à l’opposé, une extrême droite et une extrême-gauche « antisystème » voulant casser le moule, qui font recette sur des idées qui donnent parfois froid dans le dos, mises en correspondance avec des colères, des ressentiments, qui autorisent toutes les dérives. La droite et la gauche d’ailleurs n’hésitent pas à chercher à emprunter à ces extrêmes, certaines de leurs idées, pour tenter de regagner de l’influence. Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, n’hésitait pas à reprendre la revendication gauchiste de la reconnaissance juridique du multiculturalisme dans sa nouvelle Feuille de route sur l’intégration en février 2014, rayant la laïcité de notre République en proposant entre autres, d’abroger la loi du 15 mars 2004 d’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’Ecole publique jugée discriminatoire, heureusement repoussée par le tollé créé. Jean-François Copé, lorsqu’il était président de l‘UMP proposait de son côté d’en finir avec « le droit du sol », rayant le principe d’égalité en relayant par là la revendication très frontiste de la préférence nationale. Une droite et une gauche incolores en recherche d’identité, la première ayant abandonnée l’idée d’une France adossée au concept de Nation par l’adhésion sans condition à une Europe fédérale qui nie toute idée de souveraineté du peuple, pendant que la seconde, qui s’est forgée au fer de lance de la transformation sociale qu’était la classe ouvrière, l’a totalement abandonnée à la faveur des alliances politiciennes et d’un clientélisme identitaire. Il est ainsi intéressant, dans le contexte d’un FN qui prend chaque jour des parts de marché dans cette grande braderie organisée par un système de représentation déconnecté du peuple, de voir quelles sont certaines des idées qui donnent le vertige ou la nausée, autour desquelles s’agrègent des franges de populations qui peu ou prou, à tort ou à raison, sont traversées par le sentiment de ne plus rien avoir à attendre du système politique, espérant que l’on y mette un grand coup de pied comme dans la fourmilière. Analysons donc quelques-unes de ces idées :

 

-"Charlie Coulibaly". Dieudonné est sans doute d’une certaine façon une référence du genre, car il arrive à rassembler, à travers un antisionisme qui ne s’embarrasse pas du risque de procès en antisémitisme, un public gauchiste et un public d’extrême-droite qui se retrouvent autour de ses idées. Il est régulièrement invité à la Fête du Front et encensé par bien des syndicalistes y compris de la CGT, et nombre de jeunes de banlieue issus de l’immigration qui sont aux antipodes du mouvement d’extrême-droite. Lorsqu’il a écrit sur son site, lors des événements de janvier dernier, « Charlie Coulibaly », pour lancer une nouvelle polémique, il ne faisait que relayer l’idéologie d’une partie de son public accusant de longue date le journal satyrique Charlie Hebdo d’islamophobie. Ce public, c’est celui par exemple de ces jeunes des quartiers qui ont été à l’origine généralement des incidents qui ont émaillés la minute de silence réclamée dans les établissements scolaires, accompagnés de "ils l’ont bien cherché". Le chanteur-rappeur, chouchou des médias issu d’une famille immigrée d’un quartier difficile, Abd al Malik, n’hésite pas à écrire dans un fascicule intitulé "Place de la République", tout en prétendant défendre la liberté d’expression,  la chose suivante : "Soyons honnête, dans notre pays, les caricatures de Charlie Hebdo (certes acte démocratique par excellence parce qu’éclatant symbole de la liberté d’expression) ont clairement contribué à la progression de l’islamophobie, du racisme et de la défiance envers tous les musulmans". Le double langage atteint ici un point de paroxysme, qui est toujours la marque de fabrique du discours victimaire, mais surtout, il justifie ainsi la cause des attentats qui ont eu pour origine précisément l’accusation d’islamophobie, alors que toutes les religions ont toujours été attaquée par ce journal au caractère anticlérical, anticonformisme, antimilitariste. Jean-Marie Le Pen concernant la tuerie de Charlie Hebdo a déclaré : "Je ne suis pas Charlie Hebdo. Ce journal anarchiste était l’ennemi direct de notre parti le Front national, et ses journalistes, il y a quelques années, rassemblaient des signatures pour une pétition exigeant notre interdiction. Et tous ces politiciens, qui sont sortis manifester, ce ne sont pas des Charlie, mais des charlots !" On voit ainsi s’agréger autour de la justification du procès fait par les terroristes aux journalistes assassinés, des personnalités aux contours bien distincts et relayer directement ou indirectement la posture d’un Dieudonné.

 

-"Le 11 septembre est un coup monté par les américains". Une thèse évoquée dans la nébuleuse islamogauchiste, qui y voit le complot d’une Amérique impérialiste pro-sioniste. Un déni du terrorisme islamique qui va avec un soutien inconditionnel au Hamas, organisation terroriste palestinienne qui est à la tête de Gaza. C’est aussi la thèse que soutient Jean-Marie Le Pen dans une interview donnée au  tabloïd russe Komsomolskaïa Pravda, au lendemain des attentats de janvier dernier qu’il désigne comme étant le fait d’une opération des services secrets ! On peut voir encore comment les extrêmes se rejoignent dans une sorte de dénonciation du système à travers ces mises en cause de faits vrais, que l’on voudrait faire passer pour l’un des aspects d’un complot idéologique et politique de celui-ci visant à justifier sa politique de domination et de soumission des peuples.

 

-"Merah est un héros". C’est bien ce que l’on a pu lire sur les réseaux sociaux et entendre dans la bouche d’adolescents au lendemain des crimes odieux qu’il a commis, alors que l’on comptait plusieurs enfants parmi les victimes, dont des balles tirées à bout touchant dans leurs têtes. Un crime qui pouvait prendre ce sens parce que les victimes étaient des juifs comme pour l’hypermarché cacher de Vincennes avec Coulibaly, de triste mémoire. Le juif cristallise tous les ressentiments d’une partie de la population immigrée, fréquemment d’origine de pays arabo-musulmans, qui a pris fait et cause pour les Palestiniens, avec le soutien d’organisations et associations se présentant de gauche et d’extrême gauche, se prévalant de défendre la grande cause des Droits de l’homme. On a à plusieurs reprises entendus dans les manifestations pro-palestiniennes depuis juillet 2013 des "Morts aux juifs" repris en cœur par des milliers de manifestants en alternance avec des "Allah Akbar". Des manifestations dont sont parties des attaques directes contre des synagogues. Les pouvoir publics ont certes réagi dans les mots mais en rien contre les organisateurs de ces manifestations pourtant largement connus. En décembre dernier, c’est le Président de l’Union des musulmans de Lunel d’alors, Lahoucine Goumri, qui explique dans une interview publiée dans le "Midi-Libre", concernant des départs nombreux de jeunes de cette ville pour faire le djihad : "Pourquoi condamner ces jeunes qui sont partis au nom d'une injustice en Syrie et pas ces Français qui sont partis et ont tué des bébés palestiniens avec Tsahal l'été dernier ?" Là, on s’est encore indigné côté représentants des pouvoirs publics ou de la majorité, mais aucune poursuite n’a été proposée contre ce représentant communautaire qui justifie le terrorisme et désigne Israël et les juifs à la vindicte publique pour légitimer le départ de jeunes djihadistes. Derrière cette façon de dessiner la figure du juif, on le désigne comme l’ennemi, voire comme la cible, ceci pouvant être compris comme une invitation à s’y attaquer, tel un permis de tuer chez certains jeunes endoctrinés.

 

- "On s’attaque à des personnes supposées riches car juives", un autre aspect de l’idéologie antisémite qui reflète un certain état d’esprit chez des jeunes de quartiers de la banlieue. Une idée répandue de longue date qui fait partie de l’idéologie qui pointe le juif comme un profiteur qu’il s’agirait de démasquer, véritable relent de l’idéologie nazie. Ce biais sert aussi à légitimer de s’attaquer à lui. Ce fut le cas du gang des Barbares qui tortura le jeune Ilan Halimi pendant trois semaines jusqu’à la mort en 2006, avec le but d’extorquer de l’argent à la famille de la victime "supposée riche car juive". Ce fut encore le cas récemment, le 1er décembre dernier à Créteil (94), où un jeune couple a été violemment agressé à son domicile, parce que juif. Les agresseurs ont préjugé qu'ils avaient de l'argent, la femme ayant aussi subi un viol. Ces faits se regroupent sous une idéologie de la haine qui n’a certainement pas fait ses dernières victimes. Ailleurs, côté extrême droite, les déclarations d’un Jean-Marie Le Pen, de la Shoah "point de détail de l’histoire" aux jeux de mots plus que douteux du type "Durafour crématoire" à ses propos récents relatifs à la défense du régime de Vichy et du Maréchal Pétain, avec en toile de fond le fantasme d’un complot juif mondial aux ramifications tentaculaires, font encore recette. On constate à nouveau une collusion des contraires, où se rencontrent un antisémitisme de préjugés portée par des jeunes des quartiers issus en général de l’immigration et un autre, à la sensibilité encore vivace, hérité d’une longue histoire franco-française, minoritaire certes, mais qui a donc ses adeptes. 

 

-"La préférence nationale", "l’expulsion systématique des immigrés en situation irrégulières" qui prolonge le slogan "3 millions de chômeurs c’est 3 millions d’immigrés de trop",  qui hier reposaient sur un rejet de l’immigré à connotation raciale assumée au FN, à être aujourd’hui présentées comme des exigences seules capables de faire barrage au risque du communautarisme, au respect de la laïcité, donnent au nationalisme un caractère protecteur des valeurs de la République, loin de la connotation de violence et d’antiparlementarisme, de rejet de l’autre qui lui collait à la peau. Il n’en va pas moins de graves risques derrière ce discours trop bien adapté aux circonstances qui tente un holdup sur les valeurs républicaines.

 

-"Il faut remettre les migrants qui arrivent sur les cotes européennes à la mer". La député UMPiste de Seine-et-Marne Chantal Brunels’adressant à la presse dans les couloirs de l’Assemblée n’avait pas hésité à déclarer qu’« Il faut rassurer les Français sur toutes les migrations de populations qui viendraient de la Méditerranée. Après tout remettons-les dans les bateaux ! ». On a ainsi légitimé des ressentiments qui trouvent dans le racisme ordinaire la recherche d’un bouc émissaire, à travers cette façon de pointer l’immigré comme la cause d’une situation qui est à chercher ailleurs, l’immigration étant l’effet d’une mondialisation qui en fait l’un de ses instruments. On est ainsi passé d’une nécessaire politique de maitrise des flux migratoires à l’idée de rejeter à la mer ces migrants, alors que l’on dénombrait au même moment 9964 noyades depuis 1993. Le pendant de ces excès, n’est pas à aller chercher en face bien loin, puisque certains aujourd’hui demandent à ce que ces noyades soient désignées comme un crime contre l’humanité, comme si celles-ci étaient de la volonté des pays européens vers lesquels ces migrants entendent venir par tous les moyens. Ce sont les mêmes qui professent la fin des frontières au nom d’une libre circulation des capitaux qui justifierait celle des hommes, légitimant au passage la mondialisation à front renversé mais on n’est pas de ce côté à une contradiction près, qui alimentent largement l’argumentaire nationaliste qu’ils prétendent combattre.

 

Ces idées et leur influence, dévoilent la crise des repères et le brouillage des valeurs qui marquent l’état de notre société. L’exemple du basculement d’un électorat communiste et ouvrier vers le FN est un exemple frappant de ce point de vue. Un électorat qui a adopté des idées qui n’ont plus rien à voir avec les idéaux de justice sociale et de progrès pour tous qui l’identifiaient, et pour cause, parce que abandonné par la gauche historique qui ne les voit plus derrière l’écran de fumée d’une politique des minorités visibles sous couvert de lutte contre les discriminations qui serait devenue la seule cause de la justice sociale. Lorsqu’on parle de pauvreté on pense immédiatement immigré. Le mépris et le dédain avec lequel on a traité cet électorat et les valeurs dont il était porteur, mais aussi l’abandon d’une politique industrielle où il trouvait sa dignité, ont progressivement fabriqué assez de ressentiment pour conduire à cette situation. Et c’est sous ce jeu des ressentiments et du mépris, des "face à face", d’idées extrêmes qui s’entretiennent comme les pôles opposés d’une contradiction dont les deux termes ne peuvent exister l’un sans l’autre, que l’on voit aujourd’hui évoluer le politique avec une démocratie mise dangereusement au service de cette nouvelle donne. Dans ce contexte, c’est sans doute le FN qui joue le plus gros,  car c’est sans doute lui qui y a le plus à gagner. Sa crise actuelle prépare en réalité une sorte de seconde naissance derrière Marine Le Pen, pour devenir la force d’attraction qui pourrait bien être dans ce domaine bien particulier des idées, la maîtresse du jeu.

 

Vincent Tournier : Le Front national s’est constitué comme un contre-miroir des idéologies contemporaines. Il est une sorte de reflet de ce que la société actuelle considère comme sa part d’ombre, sa part méprisable qui doit être oubliée. On pourrait presque faire une analogie avec le "ça" freudien. Dans la théorie de Freud, le "ça" représente tout ce que l’individu chasse dans un coin de son psychisme parce qu’il en a honte. A sa façon, Jean-Marie Le Pen incarne cette part maudite de l’histoire nationale. Ce n’est pas un hasard si le FN émerge au moment où une nouvelle doxa s’impose, qui conçoit Vichy, la colonisation et le roman national comme profondément indignes, tout le contraire d’une société tolérante axée sur la libre circulation des biens et des personnes. Dans un tel contexte, sa promotion médiatique a été très facile.

Il est pourtant clair que les déclarations de Le Pen sur Pétain auraient moins choqué dans les années 1960 ou 1970. A l’époque, le président Georges Pompidou tenait un discours sur Vichy qui ne passerait plus aujourd’hui. Songeons à un film comme "Le vieil homme et l’enfant", réalisé en 1967, dans lequel Claude Berry raconte une partie de son enfance pendant l’Occupation. Le film dresse un portrait plein de tendresse pour ce vieux maréchaliste antisémite incarné par Michel Simon. Le même film serait-il acceptable aujourd’hui ? Ne serait-il pas dénoncé pour complaisance envers le vichysme et apologie de l’antisémitisme ? 

On voit que les perceptions ont changé. Dès la fin du mandat de François Mitterrand, les polémiques avaient commencé sur le fait que celui-ci faisait fleurir chaque année la tombe du maréchal Pétain, ce qui avait pourtant du sens pour la génération de l’entre-deux guerres. Mais cette subtilité a cédé le pas devant la nouvelle lecture de l’histoire. On a commencé à parler de la France "rance" ou des idées "nauséabondes". Jean-Marie Le Pen était la figure idéale pour incarner cette part ignominieuse. Lui-même a évidemment joué sur cette corde sensible pour se hisser au rang d’authentique contestataire du système au moment où les partis de gouvernement abandonnaient les classes populaires pour se tourner vers l’Europe et la globalisation.

Quelles sont celles qui au contraire ont conservé leur caractère répulsif ? Comment l'expliquer ?

Vincent Tournier : Les idées répulsives n’ont pas beaucoup changé. Elles concernent toujours deux grands domaines : l’histoire nationale et les minorités. Sur ces deux sujets, la complexité du réel n’a toujours pas droit de cité. Cette complexité est pourtant indéniable, y compris sur Pétain : qui rappelle par exemple que celui-ci a refusé le port de l’étoile jaune en zone libre ? Est-il également absurde de considérer que Hélie de Saint-Marc, dont le nom a été utilisé par Robert Ménard pour rebaptiser la rue du 19-mars-1962 à Béziers, a été un authentique résistant, comme d’ailleurs nombre de fondateurs de l’OAS ? Est-il scandaleux de remarquer que les trafics d’enfants dans les populations Roms ne relèvent pas d’une légende urbaine, mais bien d’une triste réalité ? Prôner le respect des minorités est certes une très bonne chose, mais on voit bien que les passions actuelles vont très loin dans le renoncement à l’objectivité. La pression pour autoriser le don de sang des homosexuels masculins, malgré l’avis contraire des scientifiques et du comité national d’éthique, a au moins l’avantage de montrer que les idéologies n’ont pas disparu.

Dans les idées répulsives, il faudrait aussi mentionner le communisme, mais la répulsion n’est pas aussi forte. Celui qui viendrait aujourd’hui prendre la défense du castrisme ou du maoïsme serait rapidement dénoncé, mais sans doute moins fortement que celui qui entendrait réhabiliter la colonisation ou les croisades, alors que ces événements mériteraient un regard plus nuancé que ce qu’en retient la logorrhée politico-médiatique.

Si les idées répulsives sont donc globalement les mêmes, le degré de répulsivité n’a peut-être plus la même vigueur que dans les années 1980-1990. Le renouvellement générationnel a fait son œuvre : les nouvelles générations sont moins sensibles aux traumatismes liés à l’Occupation et à la décolonisation, et les problèmes d’intégration des minorités sont désormais bien connus. Un autre facteur est le changement de contexte. Dans les années 1980-1990, notamment après la disparition de la menace soviétique, la France et l’Europe ont pu avoir le sentiment d’entrer dans une nouvelle ère de paix. Le Front national apparaissait alors comme le trouble-fête qui gâchait un beau projet, et il devait donc être combattu avec la plus grande vigueur. Aujourd’hui, les choses ont changé. Face au djihadisme mondialisé, la menace de l’extrême-droite peut être relativisée. Un signe ne trompe pas : certaines minorités comme les juifs et les homosexuels, qui étaient auparavant très impliquées dans la mobilisation anti-FN, sont aujourd’hui moins consensuelles.

Les différences entre les idées répulsives de Jean-Marie Le Pen, et celles que vous évoquez, répondent-elles aux mêmes phénomènes ?

Vincent Tournier : Je ne crois pas. La crainte du djihadisme est loin d’avoir pris la place du Front national dans la hiérarchie des menaces perçues, alors que, objectivement parlant, cela pourrait se faire. Rappelons, par exemple, qu’il n’a jamais été nécessaire de faire descendre l’armée dans la rue pour se protéger contre le FN, ce qui est la situation depuis les attaques des 7-9 janvier dernier. Les cadres mentaux sont donc fermement ancrés. Les crèches de Noël continuent d’être jugées plus dangereuses que le financement des mosquées par les municipalités. La RATP préfère censurer un message de solidarité avec les chrétiens d’Orient qu’une publicité avec une femme voilée. Aujourd’hui, plaider pour la laïcité est regardé avec suspicion ; par contre, dénoncer le "totalitarisme laïc" comme l’a fait le député socialiste Benoît Apparu, est plutôt bien vu.

Cela dit, il faut aussi souligner que les idées répulsives sont à géométrie variable. Prenons le cas de la préférence nationale. L’expression est devenue un marqueur idéologique particulièrement fort. Les artistes sont les premiers à la dénoncer. Pourtant, ces derniers sont aussi les premiers à la réclamer pour eux-mêmes à travers les réglementations qui protègent la production cinématographique (le Front national se fait d’ailleurs un plaisir de dénoncer cette contradiction). On pourrait dire la même chose de la lutte contre les discriminations. Lorsqu’Éric Zemmour a déclaré que les entreprises avaient le droit de discriminer à l’embauche, il a provoqué un tollé et a dû s’expliquer devant la justice, qui l’a condamné. On oublie pourtant que la discrimination est consubstantielle à la vie sociale et économique. Les milieux artistiques et culturels sont les premiers à en bénéficier puisque le code du travail leur permet de s’affranchir du droit commun en embauchant des personnes sur des critères physiques, ce qui est normalement interdit par la loi.

La répulsivité d’une idée est donc souvent tributaire de celui qui l’énonce, indépendamment de son contenu. C’est le problème qu’avait pointé Michel Onfray lorsqu’il avait dit préférer une idée juste d’Alain de Benoist à une idée fausse de Bernard-Henri Lévy. Il a raison sur le fond, mais tort en pratique, car la politique est rarement aussi rationnelle.

Jean-Marie Le Pen avait déclaré que sans polémique, le FN n'avait pas de raison d'exister. Quel peut-être la valeur d'une telle stratégie en politique ? Quelles en sont les limites ?

Vincent Tournier : La provocation a été le moteur du FN, sa marque de fabrique, sa stratégie de campagne. Mais il faut aussi voir que les provocations ont été d’autant plus visibles que le discours politique s’est totalement aseptisé sous l’effet des médias et de la communication de masse. On voit bien que le discours politique est aujourd’hui très encadré, très contrôlé, au point de perdre une grande partie de sa substance. Les médias ont fortement contribué à cette évolution en s’érigeant en gardiens du temple. Ils passent ainsi beaucoup de temps à traquer les éventuels "dérapages". C’est tout le paradoxe de la période actuelle : les sources d’informations se sont multipliées, mais la liberté d’expression est loin d’avoir augmenté dans les mêmes proportions.

Du coup, le seuil de sensibilité à la provocation a baissé. Même l’humour n’échappe pas à la pression sociale : songeons aux ennuis qu’a rencontrés Patrick Timsit lorsqu’il a fait un sketch sur les handicapés. Cette évolution n’est pas sans effet pervers. Non seulement elle porte un tort à la crédibilité de la politique car les électeurs se lassent des produits formatés qu’on leur propose ; mais de plus, elle tend à restreindre l’éventail de la discussion publique, alors même que les mérites du débat et de l’échange sont vantés à longueur de journée. Franck Dubosc a récemment admis qu’il n’avait "pas eu les couilles" de parler de l’islam, mais combien de personnalités sont dans le même cas sans oser le confesser ?

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