"Si j'avais dit dans mon livre que X ou X dans l'entourage de Marine Le Pen était hétérosexuel, jamais mon livre n'aurait été interdit" | Atlantico.fr
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Le livre "Le Front national des villes & le Front national des champs" a été interdit à la vente.
Le livre "Le Front national des villes & le Front national des champs" a été interdit à la vente.
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Stigmatisation, vraiment ?

"Si j'avais dit dans mon livre que X ou X dans l'entourage de Marine Le Pen était hétérosexuel, jamais mon livre n'aurait été interdit"

Interdit à la vente car il révèle l'homosexualité de deux cadres du FN, le premier livre du jeune blogueur Octave Nitkowski,"Le Front national des villes et le Front national des champs", apporte aussi un nouvel éclairage sur le parti de Marine Le Pen.

Octave Nitkowski

Octave Nitkowski

Octave Nitkowski est un jeune étudiant de 17 ans. Il tient sur Libération le blog "À l’ombre des terrils". "Je suis un enfant du pays minier. C’est ici que je suis né il y a 17 ans, c’est ici que j’ai grandi. C’est ici, à l’ombre des terrils, que je me suis construit. C’est ici, avec un peuple singulier et attachant que je me suis forgé."

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Votre premier livre, Le Front national des villes & le Front national des champs a été interdit à la vente car il révèle l'homosexualité de deux cadres du FN. En quoi ces révélations présentent-elles un réel intérêt politique ?

Octave Nitkowski : Tout d’abord, je tiens à clarifier les choses parce qu’il y a un malentendu considérable qui est présent aujourd’hui dans la presse. Je ne révèle en rien l’homosexualité de ces deux cadres du Front National. En effet, comme je l’indique clairement dans mon livre, cette information avait été révélée par plusieurs sites internet depuis 2011 et est encore aujourd’hui parfaitement accessible. C’est pourquoi je suis scandalisé de la décision totalement disproportionnée du Tribunal de Grande Instance de Paris d’interdire mon livre. Surtout, le passage au motif duquel le livre a été interdit m’apparaît au contraire comme un sujet d’intérêt général dans la mesure où l’évocation de cette homosexualité a du sens politiquement, notamment sur la question du Mariage pour tous. Marine Le Pen est en effet étrangement restée assez à la marge du mouvement des anti-mariages gays et n’a elle-même pas participé aux manifestations. On aurait pu légitimement attendre plus de virulence de Marine Le Pen sur cette question quand on connaît l’animosité qui est la sienne quand elle dénonce "l’UMP" ou la "nuisance" de Bruxelles. Bien évidemment, étant à la tête d’un parti qui a longtemps défendu une vision conservatrice de la société, Marine Le Pen a affirmé son opposition à la Loi Taubira, mais ce fut incontestablement du bout de la langue. Marine Le Pen s’est limitée à ce "service minimum" et a laissé le champ libre à la frange plus traditionnelle de son mouvement. Ce que j’explique dans le chapitre 10 de mon livre, c’est que ce "non-positionnement" de Marine Le Pen sur la question du mariage pour tous s’explique par la présence de quelques homosexuels à ses côtés. Au-delà de la seule question du Mariage pour tous, la présence d’homosexuels au sein de la direction du Front National implique des bouleversements stratégiques non négligeables. Car la présence de gays aux côtés de Marine Le Pen amène le Front national à en finir avec cette espèce d’homophobie primaire qui pouvait s’exprimer au temps de Jean-Marie Le Pen et à défendre, chose nouvelle, le droit des homosexuels. L’évocation de l’homosexualité de ces deux cadres du Front National permet de comprendre la rupture entre un Jean-Marie Le Pen qui considérait l’homosexualité comme un "comportement déviant" à une Marine Le Pen beaucoup plus ouverte sur cette question.

Avant l’interdiction du livre, vous aviez déclaré : "Et puis, s’ils m’attaquent pour atteinte à la vie privée, on en parlera encore plus…". N’avez-vous pas tout simplement cédé à la tentation de réaliser un coup marketing ?

Pas du tout. Cette déclaration a été déformée dans l’objectif de me porter préjudice et de me faire passer pour quelqu’un qui cherchait absolument à faire dans le sensationnalisme, ce qui n’est absolument pas le cas. A l’origine, mes propos, rapportés par 20 Minutes, étaient : "Et puis, s’ils m’attaquent pour atteinte à la vie privée, on parlera encore plus de cette relation homosexuelle". Car je suis profondément convaincu que ce livre peut faire avancer la cause homosexuelle. Lorsque j’évoque l’homosexualité de deux cadres du Front national, je ne dis rien de mal dans la mesure où l’homosexualité est quelque chose de tout à fait normal. C’est en ce sens que mon essai contribue largement à développer une vision décomplexée vis-à-vis de l’homosexualité. Je rêve qu’un jour, la France devienne un pays où l’on puisse dire qu’un homme vit avec un homme aussi naturellement que l’on dise qu’un homme vit avec une femme. Il faut que l’homosexualité soit acceptée au même titre que l’hétérosexualité. Or, force est de constater que c’est loin d’être le cas aujourd’hui dans la justice française. Si j’avais par exemple dit dans mon livre que X ou X était  dans l'entourage de  Marine Le Pen est "hétérosexuelle", jamais il n’aurait été retiré de la vente. C’est dans cette perspective que l’interdiction de mon livre relève non seulement d’un obscurantisme inquiétant mais aussi surtout d’un archaïsme rétrograde puisqu’il vise à stigmatiser l’homosexualité et à en faire une anomalie par rapport à l’hétérosexualité.

Au-delà de cette polémique, qu’apprend-t-on de nouveau sur le FN dans votre livre ?

L’objectif que je me suis donné en écrivant mon livre, c’était justement d’apporter un nouveau regard sur le Front National. Loin de toute hostilité et tout en restant objectif, j’ai voulu offrir un éclairage particulier sur l’implantation du Front National à Hénin-Beaumont pour ensuite en tirer des conclusions sur les mutations de l’extrême droite française. Ainsi, au fil des chapitres, mon propos se fonde sur des situations concrètes que j’ai pu observer à Hénin-Beaumont pour voir en quoi celles-ci sont emblématiques de tendances nationales. Par exemple, j’essaie de comprendre pourquoi les jeunes, alors qu’ils sont largement ancrés à gauche, se montrent de plus en plus sensibles au discours du Front National. Dans mon essai, je dis aussi que, contrairement aux apparences, les motivations du vote frontiste ne résident pas sur une quelconque xénophobie mais véritablement sur un désespoir social profond. Je m’interroge aussi sur la banalisation du Front National notamment à travers la figure de Marine Le Pen qui est appréciée par une majorité d’habitants à Hénin-Beaumont. En définitive, je mets en perspective toutes les questions qui permettent de prendre conscience des ruptures de l’extrême droite française, tant dans la forme médiatique que dans le fond idéologique. Aussi, à la veille des élections municipales, il me semblait intéressant de décortiquer la stratégie frontiste pour 2014 puis pour les autres scrutins intermédiaires jusqu’à la tant-attendue présidentielle de 2017. Surtout, au-delà d’un aspect strictement politique, j’analyse les différentes sociologies qui composent le vote frontiste aujourd’hui en France. Cette étude sociologique est d’ailleurs à l’origine du titre de mon livre "Le Front national des villes & le Front national des champs". 

Votre prochain livre sera consacré au PS. Celui-ci a-t-il définitivement perdu les classes populaires, notamment dans le Nord de la France ?

Le tome 2 de la collection "La France perd le Nord" ne sera pas exclusivement consacré au PS mais plutôt à la gauche dans sa globalité. Bien évidemment, la question du PS y occupera une place importante. Car dans le bassin minier du Nord Pas-de-Calais, le Front National prospère surtout sur l’affairisme du Parti Socialiste local dont certains élus sont embourbés dans des affaires de corruption, de favoritisme ou encore de détournement de fonds. A Hénin-Beaumont plus particulièrement, le Parti Socialiste incarne cette gauche piégée par l’argent, complètement clientéliste et qui ne comprend plus grand chose aux préoccupations du monde ouvrier. A l’image de cette gauche "notabilisée" dans le Nord Pas-de-Calais, c’est aujourd’hui l’émergence d’une gauche "boboïsée" qui amène le Parti Socialiste à se détourner de sa base idéologique que constituait la défense des ouvriers. Tant et si bien que Marine Le Pen devient la seule et unique représentante d’un monde ouvrier qui n’intéresse plus personne mais qui continue toutefois d’exister. 

En quoi le FN serait-il aujourd’hui un parti moins fréquentable que les autres partis ?

Je n’ai jamais dit que le Front National était un parti moins fréquentable que les autres partis. Bien au contraire. En affichant ostensiblement sa volonté de gommer les aspects rugueux du Front national, Marine Le Pen s’est offert une image plus respectable qu’on ne peut nier. Ce que je dis dans mon livre c’est que le Front National d’Hénin-Beaumont est bien plus qu’une simple formation politique, c’est devenu une vraie famille où règne un climat d’enthousiasme permanent. Par exemple, les journalistes parisiens aiment faire, comme ils le disent, des reportages "en immersion" afin de se placer au cœur de la fabrique du Front National à Hénin-Beaumont. Tous ces journalistes, et même les plus sceptiques, en ressortent séduits de leurs journées passées aux côtés des militants et cadres frontistes. Alors qu’ils s’attendaient plutôt à rencontrer des crânes rasés en rangers et batte de base-ball à la main, ils ont fait la connaissance de militants au gros cœur qui dégagent affection et solidarité. J’ai pu moi-même assister à des réunions à la permanence au Front National à Hénin-Beaumont et je peux vous garantir que les militants et les cadres ne sont en rien des fascistes mais des gens tout à fait normaux.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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