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"Shi, T2 Le Roi Démon" : quand la BD s'engage brillamment aux côtés des femmes
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"Shi, T2 Le Roi Démon" : quand la BD s'engage brillamment aux côtés des femmes

"Shi, T2 Le Roi Démon", c'est l'histoire de deux femmes en révolte contre la violence qui leur est faite dans la société anglaise du 19° siècle, à l'establishment arrogant et souvent hypocrite. L'envers du décor de la grandeur victorienne. Fort, impressionnant et dérangeant.

Nicolas Autier pour Culture-Tops

Nicolas Autier pour Culture-Tops

Nicolas Autier est chroniqueur pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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BD

Shi, T2 Le Roi Démon

de Zidrou et Homs

Ed. Dargaud

56 p.

13,99 €

 

RECOMMANDATION : EXCELLENT

           

THEME                                                                                                                             

Londres, capitale de l’Empire britannique, 1851, première Exposition Universelle, quatorzième année du règne de la reine Victoria. Sept mois ont passé depuis que Jennifer Winterfield a été obligée d’épouser son ancien confesseur, le révérend Green. Sept mois depuis que Kita a été enfermée à « L’Alcôve », maison close londonienne réservée aux représentants mâles de « l’élite » britannique. Pour ces deux femmes, c’est le temps de l’enfermement. Elles y expérimentent, l’une, les sévices d’un mari aussi pervers dans l’intimité que moralisateur en société, l’autre, les désirs peu avouables des « clients » qu’elle doit satisfaire pour survivre. Mais le temps de la liberté approche… et avec lui, celui de la vengeance.

Londres, de nos jours. Lionel Barrington, PDG de la S.V.P.P.B., société d’armement, prépare le retour à la maison de son fils Terry. Ce dernier est devenu unijambiste suite à l’explosion dans le jardin de la maison familiale d’une mine anti personnelle « intelligente » fabriquée par la société de son père. Cet incident a également coûté la vie à la femme de Lionel Barrington, alors enceinte de leur deuxième enfant. Des explosions similaires frappent à leur tour les hauts dirigeants de la S.V.P.P.B. et leurs enfants. La « Shi », symbole de la mort en japonais, « organisation terroriste d’envergure internationale » vieille de plus de 150 ans, constituée uniquement de femmes en colère, apparait bientôt parmi les suspects potentiels.

POINTS FORTS

- Shi lève un voile impudique sur les dessous de la de la société britannique du XIX° siècle. Ici, aucun faux-fuyant, tabou ou concession. La vérité nue est rendue dans toute sa crudité. C’est violent, hypocrite, violent, débauché, désespéré, ésotérique, sale, comploteur, alcoolique. Derrière les uniformes, soutanes, smokings et robes de soirée d’une société victorienne corsetée de conformisme, confite dans la certitude de sa supériorité « industrielle, militaire et économique », la misère et la dépravation suintent à chaque page. Shi mêle ainsi à la dénonciation sociale d’un Dickens, l’originalité et la noirceur du Peter Pan de Régis Loisel, éd. Vents d’Ouest-Glénat, 1990-2014.

-Shi aborde également avec une ambition et un parti-pris aussi courageux que provoquants deux sujets  d’une brulante actualité : les violences faites aux femmes et le handicap des enfants victimes de la guerre. Viennent immédiatement à l’esprit ces photos d’enfants mutilés sur de trop nombreux champs de batailles : Vietnam, Afghanistan, Afrique, Iran-Irak, où les « petits martyrs » de 13-14 ans de l’ayatollah Khomeiny étaient envoyés « nettoyer le terrain » des champs de mines de Saddam Hussein

POINTS FAIBLES

Shi a parfois les défauts de ses qualités. En forçant les traits et les caractéristiques des personnages, il frise parfois la caricature. Il en est ainsi de Kurb, commissaire de police londonien, âme damnée de la Reine Victoria, plus proche du tueur psychopathe que du garant de l’ordre et de la justice.

EN DEUX MOTS

Deux mots ? Ou plutôt, deux femmes ! « Deux femmes contre un Empire ! » Deux femmes pour faire trembler « l’establishment » !  Deux trajectoires brisées, réunies par un destin improbable, unies à jamais par un lien indéfectible tissé dans la douleur sans retour des mères meurtries. Jennifer et Kita. Jennifer ? Héritière d’une grande famille britannique, elle refuse par sa curiosité artistique, scientifique, sexuelle, le destin tout tracé que la société veut lui imposer. Enceinte, contrainte d’avorter, elle perd son enfant à venir, et tout espoir de devenir mère un jour. Kita ? Jeune japonaise échouée sur les bords de la Tamise avec son enfant nouveau-né. Elle le voit mourir dans ses bras, tout autant victime de la misère que de l’indifférence générale. Deux femmes à jamais révoltées contre la violence qui leur est faite.

2017 a vu la disparition de grandes Dames ! Françoise Héritier, anthropologue, et Simone Veil, dont il faut relire le discours du 26 novembre 1974 à l’Assemblée pour le droit à l’avortement pour en mesurer l’incroyable modernité (Elles sont 300 000 chaque année, éd. Points, 2009). 2017 a également été marquée par la polémique liée à la renaissance médiatique de Bertrand Cantat et par une libération sans précédent de la parole sur les violences faites aux femmes suite à l’affaire Weinstein. Grâce à Shi, la Bande Dessinée contribue à ce combat, sous une forme romancée et aventureuse, mais talentueuse, résolue et déterminée. Et donne envie d’ouvrir sans attendre Histoires du soir pour filles rebelles, éd. Les Arènes, 2017, pour y découvrir ces femmes qui ont un jour décidé de dire non et de faire bouger les lignes.

UN EXTRAIT

Ou plutôt deux:

 - « Sept mois étaient passés, interminables, au cours desquels le diable lui-même aurait été bien en peine de dire qui de ta mère ou moi avait connu le pire enfer. Car, si à cette époque une femme régnait sur le plus grand empire du monde… le monde lui régnait sur la femme ! »

- « Londres à cette époque était une demi-mondaine. Une goulue, une ogresse… faisant son lit du pillage de ses lointaines colonies… et de la misère du peuple. Une demi-mondaine, oui, voilà ! Tout maquillage et toutes minauderies au-dessus… mais vérolée en dessous ! »

LES AUTEURS

- Benoît Drousie, dit Zidrou, est belge. Après un début de carrière comme instituteur, il publie son premier scénario en 1991, dessiné par De Brab, dans le numéro de Noël du Journal de Spirou. Dès 1993, il  y multiplie les contributions. On ne compte plus les illustrateurs de ce journal auxquels il fournit une brillante matière. En 1992, il crée la série Margot et Oscar Pluche en collaboration avec Falzar et De Brab, éd. Casterman. Suivent ensuite de nombreuses séries et contributions à des albums uniques.

- José Homs a attrapé tout petit le virus des crayons et du papier. Passé par l'école Joso de Barcelone, il exerce rapidement ses talents de dessinateur dans de nombreux domaines : publicité, presse, design, graffiti. Sa carrière prend un nouveau tournant pendant les deux ans où il illustre "Red Sonja", éd. Panini Comics. Il contribue également avec brio et succès à des séries telles que Jazz Maynard, éd. Dargaud ; Secrets - L’Angélus, éd. Dargaud, 2010-2013 sur un scénario de Frank Giroud, ou L’Orbital, éd. Dupuis.

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