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Patrice Romain publie "Requiem pour l'éducation nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !" aux éditions du Cherche Midi.
Patrice Romain publie "Requiem pour l'éducation nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !" aux éditions du Cherche Midi.
©GUILLAUME SOUVANT / AFP

Bonnes feuilles

"Requiem pour l'Education nationale" : "le niveau monte..."

Patrice Romain publie "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !" aux éditions du Cherche Midi. L'institution Éducation nationale se lézarde chaque jour un peu plus : la belle et grande idée républicaine – même instruction, donc mêmes chances dans la vie – est devenue une utopie. L'auteur dénonce un laxisme scandaleux et révèle des pratiques peu avouables. Extrait 1/2.

Patrice Romain

Patrice Romain

Instituteur, directeur d'école puis principal de collège, Patrice Romain a pris sa retraite fin 2020, désabusé par la gouvernance de "son" école publique. Il est l'auteur d'une dizaine de livres sur l'Éducation nationale, dont le best-seller Mots d'excuse.

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Avec toute leur morgue et leur complexe de supériorité, les démago-pédagogistes savent ce qui est bon pour le bas peuple. Ainsi, ils ont décrété que, pour vivre heureux, le petit d’ouvrier ne devait pas souffrir à l’école afin, plus tard, de s’épanouir dans son métier manuel payé au smic. Il ne faut surtout pas le pousser à acquérir des connaissances dont il pourrait ultérieure[1]ment se servir pour changer de caste. Bref, le complaire dans sa médiocrité intellectuelle supposée. Panem et circenses…

Place donc aux compétences plutôt qu’aux connaissances, aux smileys verts, aux «en voie d’acquisition», aux 90% de réussite au bac et aux diplômes qui, ne signifiant plus rien, ne servent qu’à décorer le CV que l’on déposera à Pôle emploi.

Le niveau global baisse, surtout en français et en histoire-géographie. Pire encore, l’écart se creuse entre les excellents élèves – qui bénéficient à la maison d’un bon environnement culturel – et le gros de la troupe, cantonné aux compétences délivrées par l’école.

Qui sait que, dans son livre Why Knowledge Matters, l’Américain E. D. Hirsch Jr, professeur émérite en sciences de l’éducation et sciences humaines, cite la France en contre-exemple de ce qu’il faudrait faire en matière éducative?

◗ Je savais lire à 5 ans. Je n’étais pourtant pas particulièrement brillant, juste curieux. Et j’ai eu la chance de tomber sur une institutrice de maternelle extraordinaire, qui m’a poussé à en apprendre plus que ce qui figurait au programme officiel. De nos jours, vu le nivellement continu par le bas, un enfant qui sait lire et écrire en sixième est désormais presque considéré comme «précoce», «surdoué» ou « à haut potentiel ». Alors qu’il est tout simplement «ECP» (Éveillé Correctement par les Parents).

Ça flatte l’ego des géniteurs, ça fait travailler les psys, et ça doit bien faire rire Léonard de Vinci, Einstein et Cyril Hanouna!

◗ Vous pensez que j’exagère? Pour la rentrée, les professeurs de mon collège, dont on exige qu’ils adaptent leur enseignement, m’ont demandé – sur les conseils de leurs collègues professeurs des écoles – d’acheter des cahiers d’écriture pour nos futurs sixièmes !

J’attends avec impatience le jour où ils me solliciteront pour commander des exemplaires de Winnie l’ourson et de Sophie la girafe afin d’être toujours au plus près des besoins de nos collégiens…

◗ Aujourd’hui, pour les sixièmes C, contrôle de maths sur la multiplication par 10 et par 100. Exactement ce que j’enseignais à mes CM1 il y a trois décennies.

Seule différence : mes écoliers d’alors en comprenaient le principe, contrairement à la plupart des collégiens de sixième C.

◗ Combien d’élèves leurre-t-on en leur attribuant un niveau qui n’est pas le leur ? Alors que je passe dans un couloir, j’entends une grande de troisième dire : « Je suis grave moche sur la photo. » D’humeur pédagogue, je m’arrête avec pour ambition de lui apprendre que seul un adverbe, en l’occurrence gravement, peut modifier le sens de l’adjectif moche. Pour ce faire, je la questionne : «

Dans la phrase “Je suis grave moche”, où est le verbe ?

 – Ben… Y en a pas !» me répond-elle, candide.

Cette collégienne a 16 de moyenne en français…

Odette et Édouard Bled, au secours !

◗ Contrôle de mathématiques.

Question: «Écris en chiffres “trois millions soixante-dix mille deux cent trois”.»

Réponse de Karine : «300060101 0002003».

Par ailleurs, elle ne connaît pas les mois de l’année.

Dans cinq semaines, elle passe le DNB. Ses parents exigent – et obtiendront – un passage en seconde générale.

La réussite sourit aux audacieux, n’est-ce pas ?

◗ Nouveauté dans l’affectation informatisée des élèves de troisième au lycée: les boursiers ont systématiquement un énorme bonus. Quels que soient leurs résultats et leur comportement. Ainsi, un mauvais élève fainéant et perturbateur mais boursier prendra la place d’un excellent élève sérieux et motivé mais non boursier.

La bourse ou l’avis (du conseil de classe) ?

◗ Combien d’élèves au niveau très insuffisant ne passent en seconde générale que parce que les principaux de collège, débordés en fin d’année, préfèrent céder à la demande des parents plutôt que de s’escrimer à constituer un énorme dossier pour la commission d’appel chargée de trancher en cas de désaccord collège-famille, commission qu’il est mal vu de solliciter trop souvent ?

Que de châteaux on va bâtir en Espagne !

◗ Cette commission d’appel, d’ailleurs, juge le bien[1]fondé d’un passage en classe supérieure sur de curieux critères. Ainsi, une collégienne de troisième, qui plafonnait à 3 de moyenne, est passée en seconde au motif qu’«elle est trop grande pour redoubler».

À l’avenir, les basketteurs seront-ils donc les seuls à pouvoir intégrer Polytechnique ?

◗ Juin. Jérémy, 4 de moyenne générale en troisième, choisit un apprentissage pour la rentrée suivante.

Septembre. Jérémy se fait renvoyer par son patron.

Octobre. Sa maman, qui ne veut pas que son génie reste à la maison à ne rien faire, met sa minijupe moulante et va voir le proviseur du lycée de secteur. Jérémy est accepté en seconde générale.

◗ Qu’est-ce qu’une pie ? une autruche ? un hérisson?

Quelle est la capitale de l’Espagne ? de l’Italie ? de la Belgique ?

Quelle est la date du couronnement de Charlemagne? de la prise de la Bastille? du début de la Première Guerre mondiale ?

Voilà, au hasard, quelques questions auxquelles certains collégiens de troisième – futurs lycéens – ne savent pas répondre…

Pas de panique, braves gens, puisqu’on vous dit que le niveau monte !

◗ Le niveau global baisse, contrairement à ce que prouvent les statistiques. Explication de cette contradiction: les recteurs, nommés par le ministre – qui exige de bons résultats pour valider sa politique –, évaluent les inspecteurs d’académie. Lesquels, soucieux de leur propre avancement – et de leur prime significative –, mettent une pression énorme à leurs subalternes, les chefs d’établissement, dont la promotion et la mutation ne dépendent que de leurs supérieurs. Les chefs d’établissement, qui veulent gagner leurs éperons, incitent donc fortement leurs professeurs à se montrer généreux avec les copies des élèves. Si besoin est, les principaux trafiquent même les chiffres du contrôle continu avant de les remonter à la hiérarchie. Je ne parle même pas des consignes d’extrême bienveillance que les inspecteurs donnent aux correcteurs des épreuves du DNB:

«La note finale d’une copie ne doit pas forcément être la somme des notes des exercices qui la composent. En effet, la capacité à émettre une idée doit être prise en compte.»

Et si les professeurs/notateurs ne se sont pas montrés suffisamment coopératifs, une commission repêche les «moins pires» des recalés. Bref, in fine, le ministre reçoit les chiffres qu’il souhaite obtenir – mais qui ne reflètent absolument pas la réalité –, et chacun peut s’autocongratuler.

C’est la teuf! Chantons tous en chœur: «Et on fait tourner les serviettes…»

◗ Oui, le niveau global baisse ! Killian est arrivé dans notre collège par défaut: il aurait dû être scolarisé dans un établissement spécialisé pour déficients intellectuels, mais ses parents avaient refusé. Pour Killian, les cours de sixième s’apparentaient à du chinois. Nous l’avons néanmoins fait passer en cinquième, puis en quatrième, puis en troisième: à quoi aurait servi un redoublement? À la fin de sa troisième, il n’avait aucun projet professionnel. Mais, âgé de moins de 16 ans, il devait poursuivre ses études. Nous l’avons donc envoyé au lycée général et technologique. Un an plus tard, toujours aucun projet en vue.

Aujourd’hui, il est en terminale.

◗ Oui, le niveau global baisse ! Un proviseur de lycée professionnel, auprès de qui un professeur déplorait le niveau de ses terminales, a répondu le plus sérieusement du monde :

«Et encore, ne vous plaignez pas : cette année, ils savent tous plus ou moins lire et écrire, ce n’est déjà pas si mal! »

◗ Oui, le niveau global baisse ! Lors d’une réunion, un collègue proviseur nous a parlé du conseil de classe de ses BTS 1re année tenu la veille, notamment du cas d’un étudiant ayant, je cite ses propos, «des troubles sévères ». Tous les enseignants autour de la table s’interrogeaient: comment cet étudiant, dont le raisonnement, l’attitude générale et les réactions épidermiques relevaient claire[1]ment d’un asile psychiatrique, avait-il pu obtenir son bac?

◗ Cinq de nos excellents collégiens de troisième n’ont pas été pris en seconde section européenne anglais. Par contre, trois de nos élèves moyens vont l’intégrer. Raison invoquée par le proviseur, qui adhère à la philosophie pédago-démagogique :

«Pas question de faire des classes d’élite. » C’est donc désormais officiel: être sérieux et obtenir de bons résultats scolaires peut s’avérer un handicap pour la suite de ses études.

◗ Lors de sa visite, un inspecteur a formulé un reproche à une professeure de SVT: «Dans vos évaluations, il ne faut pas poser de questions sur les connaissances. Sinon, vous mettez vos élèves en situation d’échec ! » Le comte de Gormas le disait pourtant dans Le Cid: «À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.»

◗ L’inspecteur d’académie nous annonce le chiffre du département pour cette rentrée scolaire : 2,5.

2,5%, c’est le pourcentage de collégiens de troisième qui, de l’avis des enseignants, ont un niveau trop faible pour passer en seconde générale, mais qui refusent de redoubler. De fait, ils se retrouvent sans solution en septembre. Plutôt que de les voir errer dans la rue, l’inspection les inscrit quand même au lycée, améliorant ainsi les statistiques et, accessoirement, ignorant superbement l’avis des professeurs.

Mais c’est tellement plus beau lorsque c’est inutile !

◗ Alors qu’il y a trente ans, les professeurs de lettres n’aimaient pas enseigner à des premières scientifiques – «Le français ne les intéresse pas !» –, ces dernières années, leurs successeurs se battaient pour avoir une première S: «Ce sont les seuls élèves qui s’intéressent encore à nos cours ! »

Illustration: un enseignant d’un lycée voisin a présenté sa démission… pour une seule classe, une terminale STMG1. Le professeur a demandé un temps partiel, car il ne se sentait pas compétent pour éduquer ces élèves…

Heureusement, un ministre a trouvé la parade à ce genre de capitulation sans conditions : il a supprimé les filières. Bien vu, l’aveugle !

◗ Le fait que 28%2 seulement des étudiants obtiennent leur licence en trois ans pousse les pédagogistes à encore plus de démagogie. Loin de remettre en cause leur système et de reconnaître que le bac est désormais accordé même à ceux qui n’ont pas le niveau nécessaire pour suivre des études supérieures, ces pédagogos souhaitent qu’au contraire on baisse encore le niveau afin d’augmenter le taux de réussite !

Moi qui suis de santé fragile, j’espère au moins qu’ils maintiendront le niveau d’excellence exigé actuellement pour réussir médecine…

◗ Cette baisse continue du niveau général s’explique : depuis des années, les professeurs/correcteurs de mon collège se lamentent sur le niveau incroyablement faible des copies…

Précision: ils parlent des devoirs des étudiants qui se présentent au concours de recrutement des professeurs des écoles.

Extrait du livre de Patrice Romain, "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !", publié aux éditions du Cherche Midi

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