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"Pourquoi j'ai quitté l'Etat Islamique" : les confessions d'une recrue française
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THE DAILY BEAST

"Pourquoi j'ai quitté l'Etat Islamique" : les confessions d'une recrue française

Alors que le soi-disant Etat Islamique continue de perdre du terrain en Irak et en Syrie, ses nombreuses fractures et contradictions internes sont de plus en plus révélées au grand jour.

Michael Weiss

Michael Weiss

Michael Weiss est journaliste pour The Daily Beast.

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Michael Weiss. The Daily Beast.

"As-salamu Alaykum. Je m’appelle Abu Omar Al-Faransi"

Nous sommes dans une nouvelle ère de terreur multilingue, et pourtant j’ai été surpris en cliquant sur la vidéo de voir un jeune homme, avec une écharpe jaune moutarde qui ne laisse apparaitre que ses yeux et son front, nous livrer sa confession. 

''Je vous conseille de ne pas venir ici'' a-t-il conclu après un long discours sur cette vidéo. ''Jamais, durant toute ma vie, je n’ai enduré autant d’humiliations, d’injustices et de ségrégation que ce que j’ai vécu ici''. Abu Omar Al-Franasi, un citoyen français, venait juste de quitter Daech. Son récit aurait été filmé il y a six semaines dans un abri au nord d’Alep, appartenant à un passeur payé pour le faire sortir de la Syrie vers la Turquie.

Derrière le visage enturbanné d’Al-Faransi, la vidéo ne montre rien, à part un mur en briques en toile de fond. Cette vidéo a été partagée en exclusivité et pour la première fois avec le Daily Beast et elle a été tournée par un membre d’Ibn Awa, un nouveau groupe jusque là inconnu qui lutte contre Daech et qui semble avoir un large réseau en Syrie, notamment dans les provinces de l'est de Raqqa et Deir Ezzor.

En compilant des documents et en interviewant des ex-djihadistes en fuite, le groupe Ibn Awa, qui veut dire ''fils du chacal'' en arabe, expose la cruelle réalité de la vie quotidienne des populations civiles dans l’est de la Syrie sous le contrôle de Daech. Abu Abdo, l’un des fondateurs de Ibn Awa - l’organisation n’a pas encore de site web ou de comptes Twitter ou Facebook, même si cela devrait arriver dans les prochaines semaines - confie : ''Certains d’entre nous travaillent avec des groupes rebelles, d’autres vivent dans des zones contrôlées par Daech". Abu Abdo ne voulait pas donner trop d’informations à propos du groupe, de ses membres ou de sa force. Il craignait que le mouvement encore embryonnaire ne souffre le même sort qu’un autre groupe d’activistes syriens "Raqqa se fait massacrer en silence", dont les membres ont été exécutés dans les vidéos de propagande de Daech en Syrie tandis que d’autres ont été traqués et assassinés par des membres de Daech en Turquie.

"Nous souhaitons être plus prudents" dit-il. Pourquoi "les fils du chacal" ? "Parce que cet animal est associé à la méchanceté et à l’agressivité" répond Abu abdo, en m’invitant à écouter le témoignage d’Abu Omar qui expose la vraie nature de Daech et non pas celle que le groupe projette dans sa propagande. Le message du djihadiste en fuite ne s’adresse évidemment pas à un public occidental déjà horrifié par Daech, mais à d’autres musulmans à l’étranger qui souhaiteraient émigrer, ou faire la hijra vers le "seul vrai Etat islamique", selon les fidèles d’Abu Bakr Al-Baghdadi.

La vidéo a été vue par d'autres experts de Daech, y compris un spécialiste des réseaux francophones de Daech. Elle ne semble ni trafiquée ni mise en scène. Cependant, le Daily Beast ne peut pas entièrement vérifier les dires d’Abu Omar ni son identité réelle. Abu Abdu dit ne pas savoir où est Abu Omar désormais. Il pourrait être en Turquie ou bien être encore coincé en Syrie, ou bien simplement mort. Mais ses révélations sur Daech corroborent les dires d’autres déserteurs sur le fonctionnement d’une organisation qui prétend à la pureté et à la discipline islamique mais qui en réalité n’est qu’un ramassis de pseudos religieux, d'opportunistes, d’ex de l’armée de Saddam Hussein, de violeurs, de voleurs et souvent d’un peu tout cela à la fois.

Abu Omar, qui est âgé de 28 ans, s’exprime dans un français de personne bien éduquée – bien qu’entrecoupé de quelques mots d’arabe – pendant tout l’enregistrement. Il prétend être né en Afrique du Nord, avoir fait ses études en France avant d’émigrer pour rejoindre l’Etat Islamique en juillet 2014 peu de temps après l’annonce officielle de l’établissement du "Califat".

Al-Firansi, le nom d’Abu Omar, veut simplement dire le Français, et il y a pas mal d’Al-Firansi dans les parages. D’après l’étude réalisé à New-York par le groupe de renseignements privé Soufan, la France a produit environs 1700 djihadistes pour Daech, dont 250 seraient retournés sur le sol français. Un groupe de soldats belges et français a perpétré deux des attaques terroristes les plus macabres que l’Europe ait subies depuis celles du métro de Londres et du train à Madrid, il y a plus de dix ans. Une grande partie de la préparation de ces attentats a été faite par un homme qui s’appelle Abu Suleyman Al Faransi, qui était à la tête d’Amn Al-Kharjee, le service de renseignements de Daech, notamment responsable des opérations européennes.

Une rumeur non vérifiée dit qu’Abu Suleyman Al Faransi aurait été arrêté par l’armée turque. Ce natif de Toulouse était un gérant de club de sport et lui aussi avait des origines nord-africaines. Abu Omar dit avoir rejoint cette armée de terreur car tout dans son pays lui semblait mauvais. "Comme tous les jeunes gens de mon âge qui vivent en Europe, je crois que ce qui m’a fait venir ici c’est le besoin de quête spirituelle que j’ai ressenti. Je voulais dépasser mes limites tout en continuant la quête pour mon Seigneur au travers d’autres choses que la simple prière sans saveur ou le jeûne qui n’avait plus de saveur non plus " dit-il. "Je voulais aussi fuir ce gouvernement français qui est ségrégationniste et raciste et tout ça".

Lorsqu’il est arrivé dans le territoire de Daech – il ne précise pas où mais probablement Raqqa sa capitale de facto et son centre d’accueil pour les aspirants moudjahid – il s'est installé dans une maison-abri assez ressemblante à celle depuis laquelle il donne son interview. Immédiatement, la situation ne lui a pas fait bonne impression : "C’est l’anarchie totale là-bas bien sûr. Il n’y a aucune organisation. J’y suis resté deux semaines… ensuite, j’ai fait deux semaines d’entrainement pour améliorer mes connaissances en religion, foi et dogme. Ensuite, deux semaines d’entrainement militaire, un pseudo entrainement militaire bien sûr, parce que ça n’a rien à voir avec l’entrainement militaire ça".

Ce programme d’endoctrinement et de préparation militaire ressemble beaucoup à ce que d’autres anciens de Daech ont raconté au Daily Beast. Abu Omar dit ne pas seulement avoir combattu en Syrie, mais aussi sur la frontière irakienne. Il a pris part aux batailles de Zumar, Gwer et Rabia, toutes contre les Peshmergas kurdes. Zumar a été de loin la plus féroce des batailles (le village a été capturé trois mois après le début des opérations pour sa libération).

L’aviation française avait rejoint l’américaine et la britannique dans les bombardements contre les positions de Daech. Même si Abu Omar ne reconnait pas les faits, il a été probablement bombardé par les missiles de son propre gouvernement. Au combat, chez Daech, poursuit-il "on est rien d’autre qu’un soldat" et pas grand chose ne ressemble à "une organisation islamique". Les rangs "se prétendent musulmans", mais les institutions n’ont rien à voir avec la foi. "Ça ressemble plutôt aux méthodes des anciens baathistes" dit-il en parlant du haut commandement (liquidé pour la plupart d'entre eux) du groupe composé essentiellement d’anciens officiers et espions du régime de Saddam. "Les protagonistes ont disparu, mais l’esprit est resté" insiste-il. "C’est comme ça qu’on te traite. Tu es traité comme un chien. Tu n’es qu’un soldat, tu dois juste obéir. Tu as prêté allégeance et tu dois rien dire". Les combattants de Daech sont mal équipés et mal entrainés. Il  évoque rapidement le siège de Zumar, qui a commencé en août 2015 et que Daech a réussi à tenir malgré la perte de "150 frères". Les Peshmergas se sont retirés. Mais le mois d’après, les bombardements occidentaux sont arrivés et là, c’était une autre histoire : les djihadistes se sont retirés de cette "zone kurde " en se disant qu’elle n’était pas indispensable et que leur seule ambition était de conquérir des zones dans lesquelles vivaient des gens de la même ethnie qu’eux.''Ils ne s’intéressent qu’aux régions sunnites" dit Abou Omar. "C’était la même chose à Gwer, et encore la même chose à Rabia. Tout ce qui n’est pas arabe ou sunnite ne les intéresse pas. Ils sont totalement absorbés par les questions nationalistes, rien de ce pourquoi je suis venu ici. Donc en fait, on meurt pour rien".

Abou Omar parle d’une autre motivation inconnue qui sous-tend le projet djihadiste. Malgré toute sa propagande qui prétend répandre l’apocalypse et envelopper le monde dans la bannière noire, les ambitions de Daech sont plus prosaïques et plus politiques. Il faut noter que l’appareil de propagande a été fortement réduit par les pertes encourues sur le terrain et l’élimination de certains gourous des médias et de la propagande de Daech.

Daech poursuit une stratégie de revanche ou de restauration du pouvoir sunnite, avec pour but ultime de récupérer Bagdad et de la mettre sous l’autorité de la minorité sunnite. La vieille garde de Saddam Hussein l’a perdue lorsque les forces sous autorité américaine ont envahi l’Irak en 2003 et ont permis aux chiites d’Irak et d’Iran de revenir en force dans le jeu.

En 2014, on pourrait dire que Daech a vu trop grand en s'aventurant au-delà des terres sunnites arabes de l’est de la Syrie et du centre et de l'ouest de l’Irak.  Al-Faransi critique les véritables fondations de Daech qui sont "tribales et irakiennes", basées sur des rivalités locales à propos de l’argent, des butins et des territoires. "Ces gens-là ne font ça que pour eux-mêmes. C’est comme en Afghanistan. C’est exactement la même chose. C’est un copier-coller. Tout comme les Afghans faisaient cela pour eux-mêmes, leurs tribus, leurs traditions et à la fin [les recrues étrangères] finissaient pas être jetées sous un bus"

Etre un pion dans une guerre de clans nationalistes n’intéressait pas Abou Omar. C’est pour cela qu’il a quitté l’Irak pour la Syrie qui lui semblait, à l’époque plus "relax", avant qu’elle aussi ne sombre dans les mesquines querelles administratives et la cruauté personnelle qu’il avait trouvées de l'autre côté de la frontière, soi-disant effacée. Il a rejoint la hisbah, la police de Daech qui aurait dû être un corps professionnel et impartial pour enquêter et découvrir les crimes contre le califat et contre Dieu. Au lieu de cela, il dit avoir découvert une ''vitrine'' et une arnaque. Sans autonomie pour enquêter sur les offenses supposées contre la religion, la hisbah n’était rien d’autre qu’une couverture pour les amniyat ou les renseignements intérieurs de Daech, qui distribuait ses diktats, peut-être pour atteindre des quotas, ou régler des querelles pour la forme uniquement. "Les services secrets de Daech nous informaient qu’untel et untel étaient impliqués dans le trafic de drogues ou la contrebande de cigarettes ou je ne sais quoi encore. Nous devions les arrêter. Il n’y avait pas la moindre enquête, aucun travail administratif, rien. Il n’y a pas de vraie police et encore moins de police islamique. Parce que ceux avec lesquels j’ai travaillé font exactement les choses qu’ils interdisent aux autres".

Les takfirinomics ou politique économique du takfir (rendre illégal par la loi islamique) n’ont pas non plus bien fonctionné durant le séjour d’Abou Omar en Syrie. Etant donné les circonstances économiques difficiles créées par la guerre, les commerçants avaient le droit d’augmenter le prix du pain à cause des pénuries. Les dirigeants de Daech interdisaient également de vendre ou d’acheter de l’huile moins chère en dehors de leurs territoires. De plus, une génération entière est réduite à la misère intellectuelle. Les parents refusent désormais d’envoyer leurs enfants à l’école, soit par peur que les écoles se fassent bombarder et détruire, soit parce que le programme est totalement idéologique. "Sur le court terme, il n’y a strictement aucune politique mise en place. La vie est impossible là-bas". 

Il existe pourtant une sorte de système de castes ou une hiérarchie des privilèges. Les Irakiens sont au-dessus de tout le monde, ce qui est en contradiction avec l’orientation antinationaliste affichée par le califat. Ensuite, viennent les émirs régionaux qui sont nommés et qui sont aux manettes. Ensuite, les hommes ordinaires et enfin, les femmes ordinaires. Par ailleurs, les musulmans, en tant que catégorie, sont au-dessus de tous les "esclaves". Même s’il est difficile de dire où la féminité s’arrête et où l’esclavage commence. Les femmes pieuses, qui devraient être considérées comme vertueuses et protégées sont traitées bien autrement. "Daech considère ta femme comme une proie, même quand tu es encore en vie" dit Abou Omar. "Ils n’attendent pas ta mort. Il faut le savoir, si vous mourrez, il y a une loi qui dit que ta femme doit rester enfermée dans une madafah pour une période d’un an. Après cette année, elle est obligée de se remarier, ce qui est en fait un acte de viol légalisé".

Désabusé par son rôle de faux flic au sein d'un faux Etat, Abou Omar a essayé de partir. Ce n’était pas facile. Il a préparé son évasion pendant un an et demi, dit-il, mais la guerre de plus en plus offensive de la coalition lui a rendu la tâche plus difficile car Daech a fermé les frontières. "Des gens comme nous sont bien sûr considérés comme de la chair à canon. Quant aux civils, ils sont utilisés comme boucliers car sans eux, ça serait beaucoup plus simple pour les avions (de la coalition). Pire encore, parfois ils ferment des routes et forcent des civils à prendre les routes qu’eux-mêmes utilisent pour que les avions ne les bombardent pas. Au début, nous étions venus pour protéger les Syriens mais on a commencé à les utiliser comme boucliers humains. Personnellement, je me lave les mains de toute cette histoire".

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