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"Miroir de nos peines" de Pierre Lemaitre : le miroir inversé

Pierre Lemaitre, auteur d’ "Au revoir là-haut" (Prix Goncourt 2013/Albin Michel), fait l'événement avec "Miroir de nos peines", troisième volume de sa trilogie "Les enfants du désastre".

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Miroir de nos peines » se déroule en mai/juin 1940. Louise- le personnage principal- n’est autre que la petite amoureuse d’Édouard Péricourt dans « Au revoir là-haut » ( adapté au cinéma par Albert Dupontel : 2 millions d’entrées). Devenue institutrice, Louise court, nue, boulevard du Montparnasse. Pourquoi ? Eléments de réponse.

Pierre Lemaitre ( Prix Goncourt avec « Au revoir là-haut » / Albin Michel - un million d’exemplaires depuis 2013 toutes éditions confondues) a publié en 2018 la suite  de ce roman-feuilleton sur l’entre-deux-guerres :«  Couleurs de l’incendie », best-seller. Il nous offre aujourd’hui le dernier volume d’une trilogie mariant la « grande » Histoire à la petite :  « Miroir de nos peines » (Albin Michel). Une méditation sur les ressorts de l’âme humaine,  à l’épreuve de la  guerre, ici l’exode de Juin 1940. Dans « Miroir de nos peines »,  les rebondissements n’appartiennent  pas au pacte romanesque passé entre Lemaitre et son lecteur, mais à la réalité des existences, éprouvées par la guerre. « Ce ne sont pas les plus fort qui survivent, ni les plus intelligents, rappelle le naturaliste Charles Darwin (1809-1882), mais le survivant est celui qui sait s’adapter ». Alexandre Dumas (1802-1870), darwiniste convaincu, « fut souvent en butte aux sarcasmes racistes de ses contemporains, qui s'attirèrent les répliques cinglantes de l’écrivain. Ainsi, lors d'une discussion à propos de  la théorie de l'évolution de Charles Darwin (qu'il défendait), un contradicteur prit Alexandre Dumas à partie :

« Au fait, cher Maître, vous devez bien vous y connaître en nègres ? »

-Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père un nègre et mon arrière-grand-père, un singe. Vous voyez, Monsieur,  ma famille commence où la vôtre finit (cf. Wikipédia).

Alexandre Dumas - « Les trois Mousquetaires », « Vingt ans après, « le Vicomte de Bragelonne », le « Comte de Monte-Cristo » etc.- met en scène partout cette faculté d’adaptation (qui est tout de même, peu ou prou, du ressort de l’intelligence), permettant à ses personnages de se sortir des plus mauvais pas. Dumas est  l‘auteur que Pierre Lemaitre admire le plus mais il chérit aussi des écrivains aussi éloignés que possible de cette veine litt. Il  apprécie, par exemple, Carson Mc Cullers  (1917- 1967) auteure -entre autres- du  splendide « Le cœur est un chasseur solitaire » ( Stock/Le Livre de Poche). Et admire aussi Roland Barthes, philosophe, critique littéraire et sémiologue (1915-1980), théoricien inégalé de la littérature. 

Grand lecteur depuis l’enfance, grâce au prix modique du « Livre de Poche » (créé, avec l’aide de Guy Schoeler) par Henri Filipacchi (1900-1961), père de Daniel Filipacchi, Pierre Lemaitre est un fin connaisseur de la presse et de la chose littéraire. Chez ses auteurs favoris, il aime cette prouesse narrative qu’est le continuum espace-temps, CAD la faculté pour ce petit Dieu qu’est le romancier, de donner une suite à son roman. Suite formant, au fil du temps, une fresque. Une cathédrale de mots et d’intrigues, avec lieux et personnages récurrents. Comme le fit Marcel Proust (1871-1922), avec les  sept volumes de la « Recherche » (considéré comme le meilleur livre de tous les temps). Un ensemble de textes qui se font écho, un corpus qui reprend, change et tisse dans un temps long, le destin des protagonistes. « Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats », rappelle Proust.

Le temps et la durée romanesque sont à l’œuvre aussi chez Pierre Lemaître, qui par exemple, avec « Miroir de nos peines » braque le projecteur sur  certains personnages (Louise, courant nue dans Paris, Désiré, Gabriel etc.)  plus ou moins connus du lecteur dans  les volumes précédents. Cependant, la nouveauté, dans « Miroir de nos peines », c'est cette manière extrêmement brillante qu'a l’auteur, soudain, en plein drame, de traquer chez ses héros -ou anti-héros- leurs capacités de résistance au malheur. Dans ses précédentes créations, Lemaitre nous offrait en pâture les bons, les justes, les salauds, dans une démarche assez sartrienne. Dans « Miroir de nos peines », l’auteur choisit de montrer qu’en chacun d’entre nous, cohabitent le meilleur et le pire, en fonction de l’attitude d’autrui et des circonstances. Nous autres, lecteurs avons déjà noté combien, dans la vie, l’humain est versatile, et combien le mystère de cette « nature humaine »  demeure insondable. Depuis l’origine, le côte imprévisible (« impredictable ») des êtres est le sujet de Pierre Lemaître. Cependant, ce qui domine dans « Miroir de nos peines »,  ce sont les mouvements intimes du cœur humain, le bon et le mauvais alternant chez un même sujet. Nous ne sommes ni des anges, ni des démons, dit l’auteur, mais les uns puis les autres. Cette complexité donne de l’épaisseur à  cette fresque hyperréaliste de l’exode de Juin 1940. D’Alexandre Dumas, Pierre Lemaître a retenu l’essentiel CAD le style ; il adapte cette forme, délicieusement rétro «: le concierge,  un  homme au teint jaune et à l’esprit suspicieux » ; et encore,  (plutôt dans le genre Maurice Leblanc) : « Le directeur des services était un homme d’une soixantaine d’années. Son visage poupin et ses lèves boudeuses donnaient l’impression qu’il allait éclater en sanglots. ». Pierre Lemaitre prend soin, de cultiver aussi les segments narratifs et le rythme de l’œuvre, alternant apartés d’un  personnage et mouvements de foule : « Il y avait là des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillard marchant dans le même sens, interminable défilé de visage concentrés, consternés, apeurés ». Et Pierre Lemaitre se souvient de ce que Dumas mettait en scène dans chacun de ses livres, CAD le fait que les événements  de la vie réelle paraissent souvent dépasser la fiction (« on verrait cela au cinéma que l’on n’y croirait pas », note la sagesse populaire). 

Dans « Miroir de nos peines », nous nous trouvons ainsi, dès les premières pages, propulsés  face à Louise, courant nue boulevard du Montparnasse. Au fil de l’intrigue, nous lui découvrirons une famille différente de celle qu’elle connaissait. Chez Alexandre Dumas, nous avons  pris l’habitude de ces imbroglios familiaux et de ces filiations surprises.  

La jeune femme s’enfuyant nue dans Paris a perdu sa mère voici un certain temps ;  elle n’en souffre pas, car elle n’a jamais pu l’appeler « maman », ne l’aimant guère. Or, Louise découvrira dans le chaos de l’exode, avec stupeur et ravissement, les  lettres d’amour extrêmement enflammées de sa génitrice, hier si ennuyeuse et froide. Lecture posthume qui révèle à la lectrice le tempérament de la défunte, sa droiture, son courage, et… l’enfant qu’elle eut de cet homme qu’elle aimait en vain,etc.. etc.. Révélations qui vont radicalement modifier le regard de Louise sur cette héroïne de roman qu’était sa mère dans le secret. Ce n’est pas la moindre des prouesses de Pierre Lemaitre que cette transformation. Il s’agit d’une métamorphose radicale telle que l’être humain peut en vivre en des circonstances exceptionnelles. Ici, la débâcle, la fuite sur les routes de France : la mort aux trousses en somme.  Par la magie des mots de sa mère amoureuse, via  l’écriture donc le verbe, le regard de Louise, -fille indifférente d’hier-  fait naitre  chez la lectrice bouleversée une personne indulgente donc maternelle, qui, aimant et comprenant (cf. Baudelaire) la signataire de ces lettres d’amour fou, va  pulvériser l’ordre générationnel. Et comme Barthes était devenu l’ascendant de sa mère malade, au chevet de laquelle l’écrivain oeuvrait quasi religieusement, Louise deviendra l’ascendante de la morte. L’amour et le verbe métamorphosent la relation. La fille adoptera la mère. Le miroir s’inverse. Bravo !

« Miroir de nos peines » par Pierre Lemaitre, 538 pages, 22,90€, Albin Michel

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