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"Les leçons du pouvoir" : et François Hollande signa un incroyable aveu d’impuissance face à la vague “libérale et sécuritaire” ressentie pendant son quinquennat
©REUTERS/Stephane Mahe

On fait le bilan

"Les leçons du pouvoir" : et François Hollande signa un incroyable aveu d’impuissance face à la vague “libérale et sécuritaire” ressentie pendant son quinquennat

L'ancien chef de l'Etat publie ce mercredi un livre, "Les leçons du pouvoir", sur ses 5 ans à l'Elysée. Un ouvrage dans lequel transpire en creux des aveux d'impuissance de l'ex-président.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Ce mercredi 11 avril paraît "Les leçons du pouvoir" de François Hollande, livre revenant sur un quinquennat qui s'est achevé par l'incapacité du chef de l'Etat de se présenter à sa propre succession, une première dans l'histoire de la Ve République. En quoi le constat dressé par François Hollande sur la social-démocratie peut-il sonner comme un aveu d'impuissance, notamment au travers de la phrase "Et puis le vent a tourné" venant faire le lien entre "la domination de la social-démocratie" et "un ordre nouveau, à la fois plus libéral et plus sécuritaire" ?

Vincent Tournier : L’aspect positif du livre, c’est que François Hollande se pose beaucoup de questions, ce qui montre qu’il n’est pas totalement hermétique à la réflexion, et même qu’il a un peu conscience que quelque chose n’a pas bien fonctionné dans le logiciel de la gauche. Mais le problème est que la réflexion tourne vite court. Cette formule « le vent a tourné » est tout à fait symptomatique. En gros, François Hollande explique que, jusqu’aux années 1990, tout allait bien pour la social-démocratie (il n’utilise pas le terme de socialisme) : le communisme s’est effondré et les partis sociaux-démocrates triomphent en Europe, et même aux Etats-Unis avec Bill Clinton. Malheureusement, constate-t-il, cette belle marche progressiste s’arrête brutalement : tout bascule, « le vent tourne », et les libéraux l’emportent. Pourquoi ? Mystère. François Hollande se garde bien d’aller très loin. Il propose un survol très superficiel des dernières décennies. Par exemple, il explique que, avec le 11-Septembre, « la question sécuritaire supplante la question sociale », ce qui a pénalisé les sociaux-démocrates. Mais le 11-Septembre a bon dos. François Hollande fait mine d’oublier que cela fait bien longtemps que la question sociale a été mise en retrait par la social-démocratie et que, dans les années qui suivent les attaques de 2001, si les partis politiques européens (gauche et droite confondues) ne donnent pas la priorité aux enjeux sociaux, c’est moins à cause du terrorisme que parce qu’ils ont choisi de privilégier l’agenda européen, que ce soit avec l’élargissement à l’Est en 2004 ou avec le projet avorté de Constitution européenne en 2005. Or, cet agenda européen est totalement déconnecté de l’agenda sécuritaire : à l’époque, l’intégration européenne se fait sans mentionner la lutte contre le terrorisme et l’islamisme.

De même, dans la phrase suivante, François Hollande explique que la crise financière de 2008 « trouve sa source principale dans l’irrationalité des marchés et le manque de régulation des Etats ». Certes, mais il se garde bien de rappeler que la dérégulation a été approuvée par le Parti socialiste en 1984, puis relayée au niveau européen par Jacques Delors avec l’Acte unique de 1986, et que lorsque la gauche est revenue au pouvoir entre 1997 et 2002, elle n’a pas cherché à contrer radicalement cette évolution. Que l’on sache, personne à gauche n’a vu venir la crise économique, qui n’est pas évoquée dans le programme du PS de 2007, ce qui montre bien que les socialistes considéraient à ce moment-là que la dynamique de libéralisation et de dérégulation engagée dans les années 1980 constituait désormais un horizon indépassable et porteur de promesses. Bref, l’hypothèse selon laquelle la social-démocratie a fini par se confondre avec le libéralisme, ou disons avec un certain social-libéralisme, ne lui vient pas à l’esprit, pas plus que lui vient à l’esprit l’idée que les électeurs aient ressenti un besoin de sécurité, à la fois physique et culturelle, dans un monde globalisé.

En quoi sa perception de l'Europe "Mon expérience m'a confirmé dans cette certitude : il ne s'agit plus de rêver d'une Europe nouvelle, il faut poursuivre les ambitions de l'ancienne. Il s'agit de savoir s'il faut partir ou rester. Il n'y a plus de demi-mesure. Tout le reste est artifice. On n'est pas à moitié dans l'Union économique et monétaire. On n'est pas un peu ou beaucoup dans Schengen. On est européen ou on ne l'est pas." démontre-t-elle une forme de renoncement à l'action politique ?  En quoi l'absence de proposition alternative à cette vague confirme-t-elle cet aveu d'impuissance de l'ancien chef de l'Etat ?

Cette absence de doute et d’autocritique laisse effectivement songeur. Pourtant, dans son livre, François Hollande pose bien le problème : il se demande si, au nom de leur soutien à l’internationalisation des échanges et à l’intégration européenne, les socialistes n’ont pas trahi la nation, les ouvriers, le peuple. Il s’empresse évidemment de répondre par la négative mais, pour se défendre, il avance un argument étonnant : il explique que c’est grâce à la mondialisation que la misère a reculé dans le monde. En somme, il assume l’idée que les bienfaits globaux de l’ouverture des frontières justifient largement les sacrifices consentis par les Français. Passons sur le fait que cet argument n’a guère de chance de convaincre les électeurs français de revoter un jour pour la social-démocratie. Surtout le problème est que les conséquences de cette politique se révèlent chaque jour plus problématique puisque c’est désormais tout l’équilibre du modèle social français qui se trouve fragilisé : peut-on maintenir un système social généreux dans un régime de compétition économique généralisé ?

On pourrait prendre un autre exemple en faisant le lien avec l’actualité : la réforme de l’entrée à l’université. Cette réforme n’est que la suite logique du processus qui a consisté à mettre en compétition les universités. Or, le point de départ de ce processus se trouve être le processus de Bologne, lancé en 1998 sous le gouvernement de Lionel Jospin avec l’accord du britannique Tony Blair et de l’italien Romano Prodi. C’est donc bien un choix de la social-démocratie européenne. Certes, les avantages de ce système ne sont pas négligeables puisqu’il donne la possibilité à des étudiants de partir travailler facilement en Europe et dans le monde. Mais cette internationalisation ne bénéficie qu’à une infime minorité d’étudiants, alors qu’elle impose des réformes générales au plus grand nombre. Il est d’ailleurs significatif de constater que François Hollande ne fait aucune déclaration sur la réforme en cours.

Le quinquennat de François Hollande n'est-il pas justement un acte d'accompagnement de cette vague, que l'ancien chef de l'Etat semble pourtant percevoir comme une résistance, et ce, alors même que le monde rapporte ses propos  « Quels changements depuis près d’un an ? Les ordonnances travail ? Il y avait déjà la loi El Kohmri ! » montrant sa proximité avec la politique menée par le gouvernement ?

L’élection de François Hollande en 2012 s’est jouée sur une sorte de jeu de dupe puisqu’il doit une partie de sa victoire à son engagement sur deux points : la renégociation des traités européens et la régulation des banques et de la finance. Or, même s’il y a eu quelques réformes mineures, ces deux engagements n’ont pas été tenus. En particulier, au tout début de son quinquennat, François Hollande a renoncé à aller au clash avec l’Allemagne, préférant a entériner le statu quo. C’était une occasion manquée car, après cela, les jeux étaient faits, et la politique économique n’avait guère de marge de manœuvre, comme on l’a vu avec la fermeture symptomatique des hauts-fourneaux de Florange.

Dans son livre, François Hollande se targue d’avoir négocié des dérogations aux règles européennes. Or, le seul exemple qu’il donne, c’est le rétablissement des frontières après les attentats de 2015. Cet exemple est inapproprié car il s’agit justement d’un mécanisme prévu par les traités (les Etats peuvent rétablir les contrôles en cas de crise). Un véritable régime dérogatoire consisterait par exemple à autoriser la France à maintenir ses services publics ou à réguler plus fortement les travailleurs détachés, ou à préserver son industrie.  Mais François Hollande n’est pas allé dans ce type de direction : il n’a donc obtenu aucune dérogation puisqu’il n’a fait aucune demande.

Du coup, la volonté de François Hollande de se démarquer de ce que fait Emmanuel Macron est pour le moins incongrue : non seulement c’est lui qui a lancé la carrière de l’actuel président, mais c’est lui aussi qui a commencé les réformes du travail qui sont aujourd’hui reprises et amplifiées, et plus généralement, c’est lui qui a créé les conditions pour instaurer une forte continuité dans la politique économique et sociale.

Comment analyser ou interpréter cette forme d’aveu d’impuissance, ou de déni face aux responsabilités des gouvernements sociaux-démocrates dans cet « ordre nouveau » que décrit François Hollande?

Il est difficile d’admettre qu’on s’est trompé, qu’on a suivi de mauvais choix. On ne peut pas en faire le reproche à François Hollande. L’autocritique est encore plus compliquée quand la nature de l’erreur est inscrite dans le logiciel même que vous défendez. C’est tout le problème de la social-démocratie : elle a fait de l’internationalisme et du cosmopolitisme son idéal, au nom de l’humanisme universel, sans voir que cet idéal est aussi celui des libéraux, et sans voir aussi que, dans une situation de concurrence avec des pays très différents et pas toujours bien intentionnés, cela peut produire des effets désastreux.

Plus généralement, le livre de François Hollande témoigne aussi d’une certaine faillite idéologique, faillite qui va au-delà du cas de François Hollande. L’absence de lucidité et de profondeur dont il fait preuve témoigne d’un manque: la faiblesse des débats intellectuels, voire la faiblesse des intellectuels tout court. Au fond, si François Hollande peut se permettre d’écrire un livre relativement creux, c’est parce qu’il sait qu’il ne va pas trouver face à lui un mur de critiques de haut vol qui risqueraient de le déstabiliser ou de le ridiculiser.

C’est un peu le paradoxal actuel : nous avons des moyens de communication énormes, la France n’a jamais compté autant de chercheurs et d’intellectuels, il existe quantité de centres de réflexion, notamment à gauche, mais la gauche ne parvient pas à faire émerger une pensée qui soit sophistiquée et consistante. On le voit à la façon dont les cercles savants se perdent dans des débats futiles, par exemple sur l’écriture inclusive, les théories du genre ou encore les discriminations, tandis que les grands enjeux liés à l’islamisme sont délaissés ou dénigrés.

On comprend donc que, dans ce désert intellectuel, un discours superficiel peut se déployer assez facilement. Et puis François Hollande est dans une situation délicate. Il va rester dans l’histoire comme celui qui n’a même pas été en mesure de se représenter tant sa candidature était susceptible de provoquer un séisme dans son propre camp. C’est une situation inédite et humiliante. Pour atténuer cet effet déplorable, il a tout intérêt à essayer de réhabiliter son bilan. Peut-être songe-t-il aussi à revenir en politique puisqu’il l’écrit dans son livre : « j’entends toujours faire de la politique. Je n’ai d’ailleurs jamais déclaré que j’y renonçais ». Il n’a pas tout à fait tort : en politique, le vent peut vite tourner.

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