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"Les cent derniers jours d'Hitler" : quand le dictateur évoque encore "un tournant historique"... mais ne convainc plus personne
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Bonnes feuilles

"Les cent derniers jours d'Hitler" : quand le dictateur évoque encore "un tournant historique"... mais ne convainc plus personne

Les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale en Europe sont les plus sanglants et les plus destructeurs de tout le conflit. Chaque jour, en moyenne, 30 000 êtres humains perdent la vie. De cette orgie de mort, Hitler est le grand responsable. Diminué par la maladie, traqué, contesté ou haï par son peuple même, réduit à vivre sous les bombes dans un trou humide, il continue néanmoins à alimenter le brasier. Extrait de "Les cent derniers jours d'Hitler", de Jean Lopez, aux Éditions Perrin (1/2).

Jean Lopez

Jean Lopez

Jean Lopez, directeur de la rédaction de Guerres et Histoire, s’est signalé par une série d’ouvrages revisitant le front germano-soviétique dont, avec Lasha Otkhmezuri, une biographie de Joukov unanimement saluée. Il a en outre codirigé, avec Olivier Wieviorka, le second volume des Mythes de la Seconde Guerre mondiale.

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À 14  heures, Hitler reçoit à la chancellerie tous les Gauleiters à l’occasion du 25e   anniversaire de l’annonce du premier programme politique du parti national-socialiste, une des dates importantes du calendrier nazi. Ce sera son dernier meeting politique. Ces puissants barons du Parti détiennent, souvent en lieu et place de l’État, d’énormes pouvoirs, y compris militaires, dans leurs circonscriptions, les Gaue. Presque tous sont là, à l’exception notable de Karl Hanke, bloqué à Breslau, et de Erich Koch, accaparé par la défense de Königsberg. « Achtung, der Führer ! » Tous se figent au garde-à-vous. Hitler paraît, accompagné de Bormann. Il serre les mains de chacun des hommes rangés en ligne. Puis, après une courte allocution, il décore Konstantin Hierl, chef du service du travail, à l’occasion de ses soixante-dix ans, de la croix d’or de l’ordre allemand avec feuilles de chêne et épées. On déjeune, puis la compagnie passe dans l’immense bureau du Führer pour y écouter le discours politique. Bormann, qui garde à l’esprit comment le grand conseil fasciste a renversé Mussolini en 1943, a interdit toute question. 

Assis devant la grande table, Hitler parle durant une heure trente. Nous possédons plusieurs comptesrendus de cette réunion, dont ceux de Nicolaus von Below, aide de camp du Führer pour la Luftwaffe, et des Gauleiters Rudolf Jordan, de Magdebourg-Anhalt, et Karl Wahl, de Souabe. L’apparence physique délabrée du chef, sa voix faible et éteinte éveillent surprise et pitié chez beaucoup. Son discours ne convainc pas  : les promesses de l’arrivée imminente d’une offensive à l’est –  qui vient d’avorter… –, d’armes nouvelles et d’un « tournant historique pour cette année », tous ces artifices de propagande ne prennent pas auprès d’hommes assez bien placés pour savoir ce qu’il en est. « Son vieux pouvoir de suggestion, qui avait tant de fois entraîné ces gens, était mort », dit von Below. « Ce n’était plus notre Hitler », écrit Jordan. Appelant à une radicalisation politique, Hitler lance : « Nous avons liquidé les opposants de gauche, mais malheureusement nous avons oublié de frapper aussi à droite. C’est notre gros péché par omission38. » Enfin, évoquant les tremblements de son bras et de sa jambe gauches, il conclut : « Tout mon côté gauche viendrait-il à être paralysé, que j’en appellerais encore et toujours le peuple allemand à ne pas capituler mais à tenir jusqu’à la fin. » 

Il n’y a pas d’ovation car l’humeur est sombre. Mais les présents font le salut nazi. Tous sont des créatures du Führer, tous lui sont liés pour le meilleur et pour le pire. Tous ont la conscience chargée de crimes et savent leurs chances de survie faibles en cas de victoire alliée. Six seront d’ailleurs fusillés ou pendus par les vainqueurs, dix se suicideront, deux mourront au combat, un sera exécuté sur ordre d’Hitler pour lâcheté, quatre décéderont en détention ou au cours d’une évasion. Quinze feront des années de prison avant d’être relâchés, presque tous à la faveur de la guerre froide, et trois réussiront à quitter l’Europe à la fin de la guerre. Si Hitler les a convoqués, c’est parce qu’il sait que, de facto, leur autonomie va aller croissant du fait de la dislocation du système des transports et des télécommunications. En les amenant à renouveler malgré tout leur hommage, il s’assure que cette phalange exécutera sa volonté jusqu’au bout, l’imposant en cascade à tous les petits chefs du Parti, jusque dans les derniers villages, les dernières usines, les derniers blocs d’habitations.

Vers 20 heures, à Munich, Hermann Esser, secré- taire d’État et membre fondateur du Parti, lit une proclamation rédigée par Hitler, qui n’a pas souhaité venir. On y retrouve les deux allusions historiques utilisées ad nauseam par le Führer pour redonner courage à ses troupes. « Alors que Rome vivait ses pires heures après la bataille de Cannes, elle a néanmoins vaincu, non par la recherche d’un lâche compromis, mais par la décision de continuer le combat pour son existence en levant les dernières forces de son peuple. […] Alors que, durant sa guerre de Sept Ans, le plus grand roi de notre histoire, Frédéric  II, était sur le point de succomber aux forces supérieures d’une coalition mondiale, il n’a dû qu’à son âme héroïque de rester finalement maître de la cellule et du noyau du Reich à venir. » Face « au pacte satanique entre le capitalisme démocratique et le bolchevisme juif », seules la « haine » et une « sainte volonté » permettront au Reich d’assister au « tournant historique ». À qui sait lire et entendre, Hitler fait valoir que, sans la disparition des Juifs du Reich, « l’Allemagne ne serait absolument pas en mesure de surmonter la crise actuelle ». Aux 8 millions d’Allemands membres du Parti, il certifie avec force qu’il « travaille à éliminer tous les parasites qui refusent de concourir à la conservation de notre race. […] Je serai heureux de supporter jusqu’au bout ce que d’autres supportent. La seule chose que je ne supporterais pas, ce seraient des signes de faiblesse au sein de mon peuple39 ». 

Au soir se tient le second point de situation militaire. Hitler ne cesse de parler de l’encerclement de Breslau, effectif depuis le 15 février, et des mesures draconiennes prises par le Gauleiter Hanke pour maintenir la garnison au combat. Juste avant la réunion, il a fait envoyer un Télex de félicitations et d’encouragement à Hanke et à son homologue Koch, à Königsberg. Nous avons signalé plus haut qu’Hitler ne voulait pas voir ces deux villes dans les mains de Staline, dont il craint qu’il n’y installe un gouvernement allemand à sa dévotion, autour du feldmaréchal Paulus.

Extrait de "Les cent derniers jours d'Hitler", de Jean Lopez, aux Éditions Perrin 

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