"Les Bonnes" de Jean Genet : des "Bonnes" plutôt moyennes | Atlantico.fr
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"Les Bonnes" de Jean Genet : des "Bonnes" plutôt moyennes
©Crédit Franco Vuerich

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"Les Bonnes" de Jean Genet : des "Bonnes" plutôt moyennes

Anne-Claude  Ambroise-Rendu pour Culture-Tops

Anne-Claude Ambroise-Rendu pour Culture-Tops

Anne-Claude Ambroise-Rendu est chroniqueuse pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).

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THEATRE

Les Bonnes

de Jean GENET

Mise en scène :  Etienne Rattier

Avec  Marie-Thé Allirot, Francine Campa, Hélène Pondaven

INFORMATIONS

Guichet Montparnasse 15 rue du Maine 75014 Paris 

Réservations : 01 43 27 88 61

Jours et horaires : dimanche 18h

Jusqu’au 30 juin

RECOMMANDATION 

            A LA RIGUEUR

THEME

Solange et Claire, deux jeunes bonnes, profitent de l’absence de leur patronne, « Madame », pour jouer à être Madame, enfiler ses robes, boire du tilleul dans sa porcelaine précieuse, s’assoir dans ses fauteuils moelleux et imaginer un dialogue dans lequel toute leur haine de classe pourrait s’exprimer. Elles projettent d’assassiner leur patronne en lui faisant boire un tilleul au gardénal.

Monsieur a été arrêté pour quelque vol obscur à la suite d’une lettre anonyme envoyée par Claire. Madame, qui finit par rentrer, se lamente et imagine ce que sera son « deuil de l’exil ». Claire lui apporte son tilleul mais, emportée par l’ivresse que lui procure sa propre plainte, Madame néglige de le boire. Apprenant enfin que Monsieur a été libéré, elle court le rejoindre. Craignant qu’on ne découvre leur dénonciation, les deux sœurs s’affolent, envisagent de fuir, jusqu’à ce que Claire décide de boire le tilleul.

POINTS FORTS

Malgré l’exiguïté du plateau et la pauvreté du décor, la mise en scène est dynamique et bien rythmée, qui met en valeur la poésie mais aussi l’ironie d’un texte qui ne craint pas la grandiloquence.

POINTS FAIBLES

- On peut regretter le choix du « réalisme » de la mise en scène. Genet invitait à ne pas prendre cette tragédie à la lettre, mais à la lire comme « un conte, c'est-à-dire une forme de récit allégorique » et recommandait aux metteurs en scène, dans une note ajoutée à la réédition de 1968, d’éviter le réalisme. Certes, il ne s’agit pas de suivre à la lettre les directives d’un auteur à qui son œuvre n’appartient plus vraiment dès lors qu’elle est montée. Reste que ce parti gomme la puissance du texte en affadissant le parfum d’érotisme qui caractérise les rapports entre les deux sœurs et, plus encore, le sens du rituel qui fait la folie de cette pièce. 

- Et puisque c’est le choix du réalisme qui a été fait, l’âge de Marie-Thé Allirot /Solange ne convient pas. Lorsque Madame reproche à Solange de plaisanter avec le laitier ou lui murmure « vous êtes un peu mes filles », qui peut y croire ?

- Le jeu presque « boulevard » de « Madame » (Francine Campa) qui surligne sans nécessité le snobisme et l’affectation de cette bourgeoise sans âme.

EN DEUX MOTS

On redécouvre avec un grand plaisir le chef d’œuvre de Genet qui tire de ces êtres humiliés, de noir et blanc vêtus, une sombre beauté. En insistant sur le partage des espaces – la cuisine pour les unes, la chambre pour l’autre – et sur les bruits et les odeurs qui les caractérisent – le rot de l’évier, les odeurs de vaisselle, le lit parfumé de Madame - Genet donne un corps et des sens à la lutte des classes, il l’incarne dans les chairs et dans le sensible. Il offre à comprendre les motifs de la révolte de ceux qui ne peuvent s’aimer car « la crasse n’aime pas la crasse » et qui suffoquent, écrasés par la condescendance d’une bourgeoisie qui prétend les aimer mais les ignore. Plus encore, il dit l’impossible retournement du rapport de force entre dominants et dominés, entre maître et serviteur.

UN EXTRAIT

Ou plutôt trois:

- "Claire : Elle, elle nous aime. Elle est bonne. Madame est bonne ! Madame nous adore. Solange : Elle nous aime comme ses fauteuils. Et encore ! Comme la faïence rose de ses latrines. Comme son bidet".

- "L’assassinat est une chose… inénarrable ! Nous l’emporterons dans un bois et sous les sapins, au clair de lune, nous la découperons en morceaux. Nous chanterons ! Nous l’enterrerons sous les fleurs dans nos parterres que nous arroserons le soir avec un petit arrosoir ! "

-"Madame nous tue avec sa bonté"

L'AUTEUR

En reprenant ce classique, mis en scène par Louis Jouvet et présenté pour la première fois à l’Athénée le 19 avril 1947, la Compagnie de l'Instant, créée en janvier 1995, remet à l’honneur une pièce qui fit alors scandale mais fut sans cesse jouée depuis. Jean Genet fut sans doute inspiré par l’histoire des sœurs Papin, Christine et Léa, publiée par le magazine Détective et toute la presse française. Au Mans, le 2 février 1933, ces deux bonnes avaient sauvagement assassiné leur patronne et sa fille à qui elles avaient de surcroit arraché les yeux. Pourtant, elles dirent ensuite n’avoir aucun grief contre leur employeur. Genet plaidait pour qu’on voie dans sa pièce autre chose qu’un compte-rendu de fait divers, souhaitant surtout « établir une espèce de malaise dans la salle ».

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