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En 1848, on brûlait pêle-­mêle dans la cour des Tuileries portraits de Mignard, buste de Voltaire, tableaux de Delacroix… avec les carrosses de la famille royale
©Reuters

Bonnes feuilles

En 1848, on brûlait pêle-­mêle dans la cour des Tuileries portraits de Mignard, buste de Voltaire, tableaux de Delacroix… avec les carrosses de la famille royale

Avec l'art de la narration qui le caractérise, André Castelot raconte l'histoire du siècle d'or de Paris : de novembre 1783, premier survol de la ville en montgolfière, jusqu'au printemps 1871, derniers remous de la Commune.. Extrait de "Le grand siècle de Paris", d'André Castelot, aux éditions Perrin 2/2

André Castelot

André Castelot

André Castelot (1911-2004), historien réputé, est l’auteur de nombreuses biographies à succès dont, chez Perrin : Henri IVNapoléon BonaparteLa reine MargotMarie de MédicisMadame de Maintenon, et Diane, Henri et Catherine.

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Le roi n’a pas dépassé la barrière de Passy que les Tuileries sont envahies. Les vainqueurs se sont aussitôt attablés devant le dîner interrompu par la famille royale. Dans la cave, on met des tonneaux en perce ; il y aura bientôt deux pieds de vin dans les sous-­sols. Demain, on y découvrira des ivrognes noyés. Dans les salons, on se déguise avec les vêtements du roi et de la reine ; on tire dans les glaces ; on brise des statues ; on jette pêle-­mêle dans la cour des portraits de Mignard, les papiers trouvés dans le secrétaire du roi, les cahiers d’écolier du petit comte de Paris, le buste de Voltaire, des tableaux de Delacroix… et tout cela brûle avec les carrosses ! Seule, la Saverne, la voiture blindée du roi –  une véritable redoute  – refuse de flamber. On ira la basculer tout à l’heure dans la Seine, du haut du pont des Saint-­Pères. Le trône sera brûlé place de la Bastille, devant la colonne de Juillet… mais le grand crucifix de la chapelle, sauvé par des polytechniciens, trouvera un abri à Saint-­Roch.

À la Chambre, l’heure de M. de Lamartine va sonner. « Les principes politiques de Lamartine étaient ceux de l’éternelle vérité dont l’Évangile est une image. » Ne cherchez pas le nom de ce panégyriste de l’auteur des Méditations, vous ne le trouverez pas. La phrase a été écrite par Lamartine lui-­même.

Mais, en dépit de cette éternelle vérité, la Chambre ne prenait guère au sérieux le député-­poète. Lorsqu’il voulait parler de la conversion des rentes, on l’interrompait en lui criant que « la conversion des rentes ne valait pas la conversion de Jocelyn »… Cependant, le 24 février 1848, quelques instants après l’abdication du roi Louis-­Philippe, tous ses collègues ont les yeux fixés sur lui. La Chambre est en plein désarroi et l’on devine que l’écrivain sortira aujourd’hui de son mutisme. Certains pensent à l’amusant mot de M. de Humboldt : « M. de Lamartine est une comète dont on n’a pas encore calculé l’orbite. »

Ce 24 février sera le grand jour de sa vie.

Soudain, des huissiers apportent un fauteuil, deux chaises et les rangent au pied de la tribune. Presque au même instant, la duchesse d’Orléans fait son entrée dans l’hémicycle. À sa droite, se trouve le petit comte de Paris âgé de dix ans, au profit de qui le roi vient d’abdiquer ; à sa gauche, son second fils, le jeune duc de Chartres. Hélène de Mecklembourg-­Schwerin était veuve depuis l’accident qui avait causé la mort de son mari, sur les pavés du chemin de la Révolte. En voyant apparaître la jeune femme, dont la petite taille semble écrasée par ses voiles de deuil, tous les députés se lèvent et applaudissent. La princesse semble si menue, si frêle, si attendrissante ! « Jolie figure de capote, disait d’elle Mme de Girardin, jolie taille de mantelet, joli pied de brodequin, jolie main pour un gant bien fait. » Bref, une Parisienne, en dépit de sa nationalité allemande.

— Je suis républicain, mais cette femme et ses deux orphelins, cela m’émeut, confie Armand Marrast à son voisin.

Les monarchistes veulent exploiter ce succès ; Dupin, conseiller de Louis-­Philippe, monte à la tribune, puis le filandreux Odilon Barrot dont le discours sonne aussi creux qu’une trompette. Personne n’écoute. Tous regardent Lamartine dont l’heure a sonné. Plus tard, il prétendra que tout aurait changé si, à cet instant, il s’était exclamé  : « Cette révolution est juste, elle est généreuse, elle est française. Elle ne combat pas les femmes et les enfants. Allez, régnez ! Le peuple vous adopte ! Il sera votre aïeul lui-même. Vous n’aviez qu’un prince pour tuteur, vous aurez une mère et une nation. » Mais Lamartine ne dira rien de tout cela ; il monte à la tribune et demande la création d’un gouvernement provisoire « qui ne préjugera ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni de nos sympathies, ni du droit du sang qui coule, du droit de ce peuple affamé par ce glorieux travail qu’il accomplit depuis trois jours… »

À cet instant, l’orateur est interrompu par un coup de théâtre. Les portes de la salle des séances sont enfoncées et le « peuple affamé », poursuivant son « glorieux travail », envahit la Chambre. Ivres, les émeutiers poussent des vociférations : « À bas les bourgeois ! À bas les traîtres ! » L’un d’eux brandit son arme dans la direction du président Sauzet –  une vraie pantoufle  – qui s’effondre derrière son bureau et disparaît en emportant par erreur le chapeau de l’un de ses secrétaires. La vaste salle n’a plus rien d’une assemblée parlementaire. Profitant de la cohue, l’un des émeutiers s’est approché du comte de Paris et le menace d’un couteau. Un groupe de députés s’interpose, sauve l’enfant et réussit à entraîner la régente. 

La séance se poursuit sous la présidence de Dupont de l’Eure, vieux débris du Conseil des Cinq-­Cents. Né sous Louis  XV, député depuis l’An VII, ses antécédents et sa nullité bien connue l’ont appelé au fauteuil présidentiel. Sa voix chevrotante ne parvient nullement à imposer le calme. La foule vocifère  : « Gouvernement provisoire ! Des noms ! Donnez des noms ! » On tend des morceaux de papier à Dupont de l’Eure qui ânonne dans le tumulte. Finalement, Lamartine remonte à la tribune et crie :

— Dupont de l’Eure, Ledru-­Rollin, Arago, Marie et Lamartine. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-­même. On applaudit.

— À l’Hôtel de Ville !

C’est Lamartine qui a lancé l’ordre. Si ce « gouvernement » qui s’est désigné lui-­même reste au Palais-­Bourbon, il est perdu ! À l’Hôtel de Ville, siège de l’émeute, les nouveaux maîtres peuvent espérer garder le pouvoir. Et, par la rive gauche, on se met en route. Deux tambours, quatre ouvriers en blouse, précèdent Lamartine qui donne le bras gauche à un ouvrier armé et le droit à un garde national. Dupont de l’Eure a été jeté dans un fiacre ; sans relâche, tel un magot de porcelaine, tantôt par une portière, tantôt par l’autre, il supplie d’une voix brisée  : « Mes amis, pas de guerre civile. »

L’affaire est, en effet, bien loin d’être terminée. Sur les quais de la rive droite, on peut voir des escadrons de cavaliers défiler en bon ordre. Un peloton n’aurait qu’à passer le pont pour venir enlever ce gouvernement d’acclamations. Lamartine le craint. Il est prisonnier de l’émeute. Une femme avinée brandissant un sabre et exhibant, en dépit du froid, des seins nus et vigoureux, veut embrasser le poète qui recule, effrayé par cette image si éloignée de la pâle héroïne romantique chère à son cœur. La femme se console en embrassant avec force le garde national tout ravi de l’aubaine.

Passant devant la caserne d’Orsay, le poète s’arrête et, à travers la grille, interpelle l’un des cuirassiers.

— Soldat, donnez-­moi un verre de vin

A-­t­il soif ? Non, mais il veut faire un mot.

— Ami, voilà le banquet ! Et il boit, aux acclamations de la foule.

En s’approchant de l’Hôtel de Ville, les barricades se multiplient. Le fiacre de Dupont de l’Eure ne peut plus suivre. On extrait le vieux drapeau de son véhicule, deux gaillards le prennent par les aisselles et, le soulevant de terre, lui font franchir troncs d’arbres et flaques de sang. Devant l’Hôtel de Ville, la foule réussit à séparer le gouvernement. Dupont de l’Eure est sauvé de l’étouffement par une grosse commère qui prend le vieillard dans ses bras. Entourés de piques et de sabres, les députés parviennent jusqu’au porche central. À l’intérieur, c’est une autre affaire. Impossible de trouver la moindre pièce pour délibérer. L’émeute a tout envahi. Les « ministres » errent lamentablement jusqu’au moment où un employé municipal, nommé Flottard, entraîne les nouveaux maîtres de la France dans un couloir obscur. Afin de ne pas être séparés, les députés se tiennent par la main. Dupont de l’Eure suit, toujours porté dans les bras de sa forte gaillarde. Au bout du couloir, Flottard ouvre une porte. C’est une petite pièce étroite meublée d’une table et de chaises de paille. Des fusils sont amoncelés dans un coin. Sur la cheminée, des bouteilles vides.

On s’organise.

Extrait de "Le grand siècle de Paris", d'André Castelot, publié aux éditions Perrin, juillet 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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