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#L’EmissionPolitique : 12 candidats sur le plateau mais combien de visions de la France et de l’Europe vraiment différentes ?
©Reuters

Sens et non sens d’une atomisation

#L’EmissionPolitique : 12 candidats sur le plateau mais combien de visions de la France et de l’Europe vraiment différentes ?

Ce jeudi 4 avril, l'Emission politique de France 2 accueillera douze candidats sur son plateau à l'occasion des prochaines élections européennes.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est essayiste et auteur de nombreux ouvrages historiques, dont Histoire des présidents de la République Perrin 2013, et  André Tardieu, l'Incompris, Perrin 2019. 

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Atlantico: Comment mesurer la réalité idéologique d'un tel émiettement politique et peut-on considérer que ces 12 candidats représentent-ils réellement 12 conceptions différentes de la France et de l'Europe ? Cette abondance est-elle plus le signe d'un vide ou d'un trop plein idéologique ?

Christophe Bouillaud : Pour qu’il y ait 12 conceptions idéologiques différentes, il faudrait évidemment rentrer dans des détails des programmes et visions de chaque parti, qui confinent, vu de l’extérieur du jeu politique, à des arguties, à des détails sans intérêt. De fait, au-delà des réelles oppositions idéologiques qui existent pourtant bel et bien, la diversité des candidatures lors de ces européennes correspond aussi à des concurrences entre organisations pour incarner l’une ou l’autre position en présence, pour avoir le monopole sur son segment de l’électorat. Cette concurrence est d’autant plus marquée que les élections européennes se jouent à la proportionnelle – mais avec un seuil de barrage à 5% des exprimés tout de même –, ce qui laisse des espoirs d’avoir des élus à beaucoup de partis, ou ce qui permet tout au moins de se faire connaître du plus grand nombre pour des partis manquant d’implantation locale. Par exemple, Debout la France (DLF), l’UPR et les Patriotes occupent le même espace « souverainiste ». Du point de vue des grandes idées, ils sont proches, mais, bien sûr, chacun de ces partis étant organisé autour d’un leader, ils récusent tous les trois cette proximité, et  il leur est impossible de s’agréger en une liste unitaire, puisqu’aucun de ces trois leaders, infaillibles par définition pour leurs troupes respectives, ne veut s’effacer derrière les autres. Au centre, entre l’UDI et la liste LREM/Modem/Agir, les différences ne sont pas évidentes non plus, ni sur l’économie, ni sur les enjeux culturels, ni sur la vision européenne. A gauche, la liste PCF autonome n’existerait sans doute pas si FI n’était pas perçu comme « le parti de Mélenchon ». Et, au centre-gauche, la concurrence entre la liste PS/Place publique et celle de Génération(s) ressemble à un congrès du PS ouvert à tous les électeurs. Même le camp écologiste, dominé par EELV, n’est pas exempt de petits concurrents – comme d’ailleurs aux élections européennes précédentes.

Il n’y a donc pas un vide idéologique. Tous les électeurs qui iront voter trouveront sur le marché électoral des européennes le produit qui leur convient. On peut voter très écolo, ou pas du tout, très nationaliste ou pas du tout, très à gauche ou très à droite. Ceux qui n’iront pas voter le feront, soit par désintérêt pour les affaires européennes, soit à cause d’une perception de cette élection comme sans importance en fait, soit parce qu’ils n’ont pas confiance dans toute forme de représentation politique. Mais, a contrario, tout électeur  se sentant proche d’une idéologie quelconque aura un bulletin de vote pour exprimer son choix.

Maxime Tandonnet : Dans l'ensemble, il n'est pas facile de tracer des clivages clairs fondés sur des différences idéologiques dans la France contemporaine. On discerne vaguement quatre courants: une gauche qui se veut écologique, favorable à l'immigration et au multiculturalisme, à davantage de redistribution par l'impôt; un centre LREM qui se réclame du libéralisme économique, du progressisme sur le plan sociétal et du fédéralisme européen ; un courant à tonalité nationaliste qualifié aussi de "populiste" qui se fait le chantre de l'indépendance nationale, des frontières et du rejet total de toute forme d'immigration; enfin un mouvement dit les Républicains cherchant sa voie dans des positions intermédiaires, sur l'immigration, l'Europe, les questions économiques et de société. La présence de 12 listes et 12 candidats sur le plateau de télévision est donc incongrue. Elle ne reflète sûrement pas un trop plein idéologique mais des querelles de personnes et conflits d'ambition. Ainsi, en dehors de désaccords personnels, on voit mal quels sujets de fond pourraient justifier les clivages entre PS et Génération.s ou bien entre Insoumis et PCF ou encore entre RN et "les Patriotes".

Ces clivages politiques internes s'articulent-ils avec les clivages des partis représentés au Parlement européen ? Comment mesurer l'intensité de ces clivages des partis européens ?

Christophe Bouillaud : Assez largement, les Républicains sont au PPE, le PS est toujours au PSE, le Rassemblement national au MENL, la liste LREM/Modem s’affiche en lien avec l’ALDE, EELV appartient au  Parti vert européen (PVE), le PCF au Parti de la gauche européenne (PGE), etc. Tout le spectre politique européen dispose de représentants partisans en France.

Bien sûr, il y a des cas ambigus : pour l’instant, les élus européens FI siègent avec les élus PCF dans le même groupe parlementaire de la Gauche unie européenne, leur querelle nationale peut-elle les séparer au niveau européen ? C’est possible, car FI s’est allié avec Podemos en Espagne et Potere al Popolo en Italie, dans une structure transnationale alternative à celle du PGE. Les « hamonistes » de Génération(s), venus du PS et d’EELV, s’ils ont des élus – ce qui reste fort improbable au vu des sondages-,  dans quel groupe iront-ils ? Ils sont alliés avec le parti européen DIEM25 de Varoufakis, mais ce parti n’aura jamais assez d’élus pour former un groupe parlementaire. Se rattacheront-ils au groupe de la Gauche unie européenne ? du PVE ? voire du PSE ?

Pour ce qui est des clivages, il faut bien comprendre que le Parlement européen est géré par une grande alliance centriste depuis ses origines : le PPE, le PSE et l’ALDE. Cette dernière a toujours été critiqué à la fois  à gauche par les communistes ou leurs héritiers, par les écologistes et les régionalistes,  et, à droite, par toutes les nuances de droite existantes à la droite du PPE et de l’ALDE : des souverainistes façon Conservateurs britanniques jusqu’au Jobbik hongrois, en passant par tous les partis « populistes » plus ou moins héritiers des nationalismes d’avant 1945.

Du coup, comme sous la Quatrième République en France (1946-1958), ou pendant la République de Weimar en Allemagne (1919-133), les vrais clivages se situent sur les ailes droite et gauche, et non entre les partis qui occupent le centre et  qui sont obligés de gérer ensemble l’Union européenne.

Une forme vraiment simplifiée d’offre électorale pour représenter les clivages européens pertinents devrait être : bloc centriste libéral ; opposants de gauche écolo-socialiste ; opposants de droite nationaliste. Nous n’en sommes pas exactement là lors de ces élections européennes de 2019…

Maxime Tandonnet : Les partis politiques européens sont eux aussi assez éclatés mais pas autant. On ne peut pas faire de véritable rapprochement entre les 12 listes françaises et les 8 groupes politiques européens et l'articulation entre eux n'est pas évidente. Au niveau des formations européennes, les clivages existants ont une certaine logique de fond et ne paraissent pas aussi confus que sur le plan français: PPE, c'est-à-dire la droite conservatrice, libéraux ou centristes, socialistes, gauche, écologistes, eurosceptiques (toutefois répartis en plusieurs groupes).

Mais la vraie question est celle de savoir quelle est la représentativité de ces différents partis dans la population. Les listes sont formées par des état-majors partisans nationaux ce qui renforce le sentiment d'éloignement entre les peuples et leurs députés. Selon l'enquête annuelle du CEVIPOF sur la confiance des Français, vague 10 de janvier 2019, seuls 23% font confiance dans leurs députés européens, l'institution politique la moins populaire. En quoi les députés européens sont-ils en mesure de répondre concrètement aux inquiétudes des Européens, sur l'environnement, le chômage, le pouvoir d'achat, l'immigration, etc. C'est la seule vraie question qui compte. Et aujourd'hui les Européens n'y croient pas. D'où les taux d'abstention considérables autour de 60%.

Quelles sont les causes de cet émiettement des partis ?  

Christophe Bouillaud : D’un point de vue comparatif, la France n’est pas du tout une exception. Comme l’a démontré récemment notre collègue Pierre Martin, tous les systèmes partisans mâtures des pays développés tendent à voir s’accentuer le pluripartisme – à la seule exception des Etats-Unis.

Partout, les sociétés deviennent plus divisées socialement, économiquement et idéologiquement, et il devient donc de plus en plus difficile à un ou deux gros partis de représenter toute la société. Nous ne sommes plus au XIXème siècle, ni même au XXème siècle. Bien sûr, cela se voit d’autant mieux que le scrutin est de nature proportionnelle avec un seuil bas pour avoir des élus. Israël ou les Pays-Bas sont les pays où ce fractionnement de l’électorat se voit donc le mieux dans le grand nombre des partis présents au Parlement, mais cela se retrouve tendanciellement partout, y compris par exemple en Allemagne. Au-delà de la diversité des intérêts présents dans une société complexe, il faut ajouter que personne ne semble plus savoir inventer une offre politique qui rassemble durablement plus de 40% des électeurs à l’épreuve du pouvoir.

En France, notre système majoritaire à deux tours tend à contraindre cette évolution à la multiplication des partis d’importance moyenne, mais lors des européennes, jouées avec un scrutin proportionnel, on voit ressortir toute cette diversité des opinions. Au-delà des aspects organisationnels que j’ai soulignés au début de cet entretien, le pluralisme des partis correspond à la diversité socio-politique de la France, un pays développé comme un autre de ce point de vue.

Maxime Tandonnet : Le problème, c'est qu'on nage dans l'hypocrisie. Le Parlement européen n'est pas, en tout cas pour l'instant, une véritable assemblée démocratique, avec une majorité, élue sur un projet, et une opposition qui le critique et propose une alternative. On a 8 groupes politiques composés de représentants de 28 nations. Les députés sont élus dans des conditions et selon des modes différents selon chaque pays. L'ensemble est hétérogène. Il n'est pas question qu'une politique claire et déterminée, voulue par une majorité de citoyens de l'Europe puisse en émerger. Et cela, tout le monde le sait.

En réalité, cette élection est vécue en France par la classe politique comme un banc d'essai avant les échéances nationales. Le fond n'a pas beaucoup d'importance. Comme d'habitude, l'Europe et ses grands dossiers vont passer au second plan ou ils serviront d'habillage à une compétition politicienne. D'ailleurs, le choix de faire une seule circonscription nationale, en mettant fin à un vote par région, correspond à un calcul politicien pur et simple, totalement contraire à l'intérêt de l'idée européenne qui est bien au contraire de rapprocher les citoyens de leurs élus. Nous sommes là en plein coeur de la crise du politique, non plus tournée vers l'intérêt général et le service du bien commun mais vers la conquête de fromages au profit de quelques individus, de l'extrême gauche à l'extrême droite, bien éloignés de la réalité des peuples européens.

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