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Jean-Marie Le Pen a invité les Français à "Garder leur calme et voter Le Pen".
Jean-Marie Le Pen a invité les Français à "Garder leur calme et voter Le Pen".
©Reuters

Pen de mort

"Keep calm and vote FN" : ce que le parti de Marine le Pen serait capable (ou pas) de faire mieux que les autres face au terrorisme

Jean-Marie Le Pen a provoqué la polémique en diffusant sur Twitter une photo de Marine Le Pen sur laquelle figure le slogan "Keep calm and vote Le Pen" (Restez calme et votez Le Pen). Mais il n'est pas sûr que les solutions que le FN préconise contre le terrorisme soient très efficaces.

Denis  Tillinac

Denis Tillinac

Denis Tillinac est écrivain, éditeur  et journaliste.

Il a dirigé la maison d'édition La Table Ronde de 1992 à 2007. Il est membre de l'Institut Thomas-More. Il fait partie, aux côtés de Claude Michelet, Michel Peyramaure et tant d'autres, de ce qu'il est convenu d'appeler l'École de Brive. Il a publié en 2011 Dictionnaire amoureux du catholicisme.

 

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Le président d'honneur du Front national, Jean-Marie Le Pen, a diffusé vendredi 9 janvier des affiches de Marine de Le Pen estampillées  "Keep calm and vote FN". Si le parti frontiste peut éventuellement se targuer de ne pas tomber dans l'angélisme, dans le contexte actuel, qu'est-ce que le FN pourrait faire que les autres partis ne font pas ?

Christophe Bouillaud : Pour faire du très mauvais Houellebecq, à l’envers si j’ose dire par rapport à la trame de son roman Soumission, si on imagine que le FN était aujourd’hui même seul au pouvoir, il n’y a guère de doute qu’il utiliserait tous les instruments prévus dans la Constitution de 1958 pour rétablir l’ordre public, gravement menacé selon lui, à en croire les déclarations de sa Présidente. Une Marine Le Pen Présidente de la République pourrait en effet utiliser l’Article 16, pour s’arroger légalement des pouvoirs d’exception. Malheureusement, notre Constitution est ouverte à une telle possibilité –même s’il existe un contrôle a posteriori du Parlement et du Conseil constitutionnel -, et un parti comme le FN qui disposerait de la Présidence n’aurait sans doute guère d’hésitation à en user.  On peut aussi imaginer que le FN utilise les dispositions des accords de Schengen pour fermer immédiatement les frontières du pays. En cas d’urgence, une telle fermeture est tout à fait possible. Cela a déjà été fait, pour contrer des rassemblements altermondialistes. On peut aussi déclarer « l’état d’urgence » prévu par une loi de 1955, comme l’avait fait Dominique de Villepin en 2005 face aux émeutes en banlieue.

L’ordre légal, français et européen, permet en réalité d’aller très loin dans les moyens exceptionnels que s’arroge un Etat pour rétablir l’ordre public sur son territoire. Il suffit dans le fond de vouloir les utiliser, au risque d’ailleurs de paniquer la population. Bien sûr, demeurent des contrôles a posteriori, légaux, judiciaires et politiques, et, fort heureusement, certaines choses sont interdites par l’ordre juridique en vigueur dans tous les cas  de figure (par ex. exécutions extra-judiciaires, recours à la torture, etc.). Ensuite, on pourrait imaginer qu’un gouvernement FN n’ait guère de réticence à se lancer dans l’écriture d’un « Patriot Act » à la française, mais là encore, l’arsenal législatif actuel contre le terrorisme est tout de même bien fourni, il suffit de l’utiliser à plein.

Denis Tillinac :Ma réponse est non, Marine Le Pen ne pourrait pas faire beaucoup mieux, principalement car les structures mentales que nous avons eues dans ce pays et leur traduction juridique lui retirent les marges de manœuvres qu'il lui faudrait, comme pour les autres partis. Ce serait long.

Elle pourrait toujours améliorer à la marge les systèmes de renseignement, se poser la question de notre intervention en Irak, remettre en cause le regroupement familial : rappelons-nous de l'exemple du Kosovo où les serbes représentaient 90% de la population au début du XXème siècle, et n'étaient plus que 10% il y a quelques années...

Nous avons vécu pendant trente ans sous le slogan "Touche pas à mon pote", actuellement en train de se transformer en "Je suis Charlie". Cette succession d'angélisme nous font occulter les vrais problèmes, et donc nous aboutirons malheureusement au même résultat. Les médias ont eu tendance à sous-estimer le problème, en préférant traiter le problème de l'émergence du Front national plutôt que de l'islamisme radical naissant.

Mais il faut se poser des questions de fond. A quoi rime par exemple le fait que dimanche 11 janvier, les dirigeants anti-Poutine d'Europe se retrouvent alors que ce dernier serait le seul rempart crédible face à l'islamisme caucasien ?

Car il ne nous est plus possible d'élaborer par nous-même une politique de l'immigration, aujourd'hui gérée par l'Europe. Avoir intégré l'espace Schengen nous retire cette possibilité, nous n'avons pas les outils juridiques nécessaires pour maîtriser les arrivées sur notre territoire. C'est donc au niveau européen qu'il faut voir un changement.

Tout juste après l'attentat qui a visé la rédaction de Charlie Hebdo, Marine Le Pen a demandé des actes forts comme "la maîtrise (des) frontières, la déchéance de la nationalité et le renforcement des moyens accordés à la police qui a vu ses effectifs fondre ces dernières années ". Pour chacune de ses dispositions, lesquelles seraient-ils à leur portée ?

Christophe Bouillaud : Pour ce qui est de la maîtrise des frontières, les accords européens actuels permettent déjà de les fermer temporairement en cas d’urgence. Après, si on veut changer les règles européennes d’entrée sur le territoire de la République, il faudrait un nouveau traité entre pays membres de l’Union européenne. Surtout, la gêne économique liée à une fermeture des frontières, qui devrait s’opérer à la manière d’Israël face aux territoires palestiniens occupés si l’on veut être vraiment efficace contre le terrorisme, serait sans doute intenable à terme pour un pays aussi lié à ses voisins européens que la France, sans parler des problèmes liés aux travailleurs frontaliers et à l’intégration physique de certaines villes françaises avec les pays voisins, comme l’agglomération de Strasbourg-Kehl, ou de Bâle-Mulhouse. Il faut aussi penser que la France reste sans doute la première destination du tourisme mondial, et un lieu de passage pour des millions d’Européens du nord se rendant en Espagne et au Portugal, sans compter le trafic des poids lourds. La France ne sera jamais une île au milieu de l’Europe.

Pour ce qui est de la déchéance de la nationalité, le droit international auquel la France souscrit interdit de faire des apatrides. On ne peut donc déchoir de sa nationalité quelqu’un qui n’aurait que la nationalité française. Or les personnes que vise probablement Marine Le Pen sont pour la plupart sans cette double nationalité. La France pourrait certes dénoncer ce droit international et faire des apatrides (qu’il faudrait d’ailleurs du coup garder sur notre territoire puisque, par définition, personne ne les reconnaîtrait comme des nationaux), mais cela  mettrait notre pays en difficulté avec l’ensemble des nations de l’ONU ou presque.

Enfin, pour ce qui est du renforcement des moyens de la police, il n’est pas vrai que les effectifs de police et de gendarmerie sous les mandats Sarkozy puis Hollande aient fortement baissé. Par contre, il n’existe là vraiment aucune limite à l’accroissement possible des effectifs. Un pouvoir politique peut engager autant de policiers et de gendarmes qu’il le désire, pourvu qu’il soit en capacité de les recruter, de les former et surtout de les payer. Dans un pays comme la France, où les métiers de la sécurité privée sont en pleine extension depuis 25 ans au moins, il ne serait vraiment pas très difficile de recruter jusqu’à quelques centaines de milliers de policiers et de gendarmes nouveaux, un peu plus de les former sans doute. Avec près de 5 millions de personnes sans emploi à plein temps, ce n’est vraiment pas le problème. Simplement, qui paye ? Sauf à mettre toute la dépense publique sur la sécurité, cela serait fort difficile de trouver les ressources.  Le développement de la sécurité privée (par exemple, vigiles dans tous les grands commerces ou dispositif de télésurveillance des domiciles) depuis un quart de siècle n’est pas un hasard : c’est parce que c’est le consommateur qui paye  dans ce cas-là, pas le contribuable !

Ces mesures si elles avaient été prises auraient-elles réellement pu empêcher les événements de cette semaine ?

Christophe Bouillaud : Face à des terroristes français, je ne vois pas bien ce que la fermeture des frontières aurait eu comme effet. Ce n’est pas d’évidence en l’espèce un commando venu de l’extérieur.  Je ne connais pas assez le statut personnel des trois personnes incriminées pour savoir s’ils disposaient de la double nationalité d’un pays quelconque qui aurait bien voulu les accueillir, et encore, aurait-il fallu qu’ils aient commis au préalable un délit ou un crime qui aurait été passible d’une telle déchéance de la nationalité.

La seule mesure qui aurait pu sans doute avoir une efficacité, c’est l’accroissement des moyens de la police et de la gendarmerie, en particulier ceux, techniques et humains, du renseignement anti-terroriste. Les Etats-Unis, qui ont une bien moindre contrainte budgétaire que nous, ont dépensé depuis 2001 des fortunes pour développer leurs forces d’espionnage et de sécurité intérieures. L’affaire Snowden a rappelé au monde entier l’ampleur que cela a pris. La NSA cherche visiblement à surveiller à terme 100% des êtres humains 100% de leur temps… Si l’Etat français dépensait des sommes équivalentes, sans doute obtiendrait-on quelques résultats. Mais, au-delà des sommes dépensées, il faut aussi penser dans ce cas à la mobilisation de ressources intellectuelles qu’il aurait fallu faire : doit-on se résoudre au fait que les meilleurs esprits doivent rentrer dans les « services », comme en Union soviétique avant 1989 ?

Marine Le Pen a d'ailleurs proposé un référendum sur la peine de mort. Face à des djihadistes, il est permis de douter de la force dissuasive de cette mesure. Faut-il simplement y voir uniquement un signal envoyé à une partie des Français en recherche de plus de fermeté ?

Christophe Bouillaud : L’utilisation de la peine de mort pour lutter contre une menace terroriste est d’une efficacité nulle dans le cadre d’un Etat de droit. L’Italie a d’ailleurs vaincu le terrorisme d’extrême-gauche et d’extrême-droite dans les années 1970-80, qui était bien plus important que ce qu’on observe actuellement en France, sans aucun recours à la peine de mort, mais en utilisant par contre beaucoup les « repentis ». Au même moment, le régime franquiste exécutait ses opposants,  basques en particulier, sans aucun effet sur la montée de l’opposition démocratique dans le pays. En tout cas, ce n’est pas cette menace d’une peine de mort éventuelle qui fera reculer un djihadiste, recherchant le statut de « martyr ». Cela pourra certes faire plaisir à certains de voir des têtes rouler dans la sciure, mais c’est tout. On peut observer d’ailleurs que, dans un Etat dictatorial comme la République populaire de Chine, qui lui fait un usage massif de la peine de mort pour lutter contre ses propres islamistes, cela n’a en fait aucun effet, cela ne fait que renforcer la révolte des populations musulmanes de la périphérie chinoise

De fait, si l’on veut trouver un cas où la peine de mort a effectivement un effet sur une opposition politique violente et  illégale, il faut aller chercher dans l’histoire vers l’usage indiscriminé (sic) de la peine de mort contre tout un groupe social, voire toute une population. Le régime dictatorial des généraux argentins des années 1970 a effectivement vaincu ce qu’il appelait le terrorisme en recourant aux « disparitions »  de toutes les personnes pouvant constituer des opposants éventuels.  C’est l’application du « terrorisme » au sens qu’avait pris ce mot en 1792-93 en France : en tuant tous les « suspects », on risque effectivement d’éradiquer le problème qu’ils pourraient vous poser, et d’effrayer le reste de la population qui n’ose même plus se montrer solidaire des victimes, la plupart innocentes et pacifiques, de la répression. C’est la peine de mort à grande échelle façon Staline, Hitler ou Mao, c’est certes très efficace pour faire taire toute opposition, tout « terrorisme »,  mais il faut accepter de « vider la mer de tous les poissons ».  Donc, dans le cadre français, dont il faut souhaiter qu’il reste celui d’un Etat de droit conforme à ses traditions séculaires, républicaines et monarchiques : l’évocation du retour de la peine de mort en dit surtout long sur la démagogie de celui qui propose le recours à cette mesure, et aussi, malheureusement, sur l’absence d’éducation politique et historique de ceux qui la prennent pour argent comptant.

La logique dans laquelle s'inscrit le parti permettrait-elle réellement de reconstruire le lien social, crucial pour endiguer la montée de l'islamisme radical ?

Christophe Bouillaud : D’une part, on pourrait souligner que, puisque le FN promet de changer du tout au tout la situation économique, de ne pas se résigner au chômage de masse, il se trouve vraiment sur la bonne voie de la reconstruction du « lien social ». En effet, si tout un chacun pouvait trouver facilement un travail dans ce pays, il aurait presque par définition des collègues de travail, et l’on sait que de telles relations dans le cadre du travail sont très positives pour les individus, ne serait-ce que parce qu’on se trouve alors confronté à la nécessité de s’accommoder à autrui. Par ailleurs, tout un courant de la psychologie sociale et de l’économie montre que les gens sont bien plus contents de vivre s’ils travaillent que s’ils sont sans emploi. Cela parait une banalité majeure – j’ai presque honte de la rappeler tant cela devrait aller de soi -, mais nos gouvernants feraient bien de se la rappeler vraiment au lieu de pérorer sans fin, et ce depuis au moins 1974, sur la lutte contre le chômage.

D’autre part, vu que le principal marqueur idéologique de l’électorat du Front national n’est autre que le refus de l’immigration et un haut degré de xénophobie, qui s’étend, semble-t-il, à beaucoup de nationaux français nés de parents étrangers, je vois vraiment très mal comment ce parti pourrait apparaître comme capable de reconstruire du « lien social » : le moins que l’on puisse dire, c’est que les milieux sociaux d’où viennent les possibles djihadistes ne vont pas être très sensibles à son discours. Il faudrait pour le coup un miracle pour qu’ils embrassent la foi nationaliste du FN.

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